Centre de données de Beringen (SH) : le mégaprojet qui inquiète par sa consommation d’électricité et d’eau
À Beringen, dans le canton de Schaffhouse, l'américain Stack Infrastructure construit ce qui deviendra d'ici à 2028 l'un des plus grands centres de données de Suisse. Le projet est connu de longue date, mais une tentative de mobilisation, avortée la semaine dernière, l'a remis au centre de l'attention.
Jeudi dernier, une cinquantaine de militants du collectif écologiste radical Aufstände der Allmende, issu de la mouvance d’extrême gauche alémanique et connu pour ses occupations de chantiers autoroutiers en 2025, ont installé un campement à Benken (ZH). Les autorités de Beringen leur avaient refusé l’accès à leur territoire. Prévu pour durer dix jours, le camp a été démantelé par la police en quelques heures. Les militants dénoncent un « abus de pouvoir de l’État » et ont déplacé leurs discussions dans une salle à Schaffhouse.
Leur cible : la consommation du futur site. Selon les estimations, celui-ci pourrait absorber chaque année jusqu’à trois quarts de l’électricité utilisée dans l’ensemble du canton de Schaffhouse, et autant d’eau qu’environ 340 ménages. Le collectif, qui qualifie l’intelligence artificielle d’« accélérateur de la crise climatique », en a fait un symbole de sa lutte contre les infrastructures numériques.
Stack Infrastructure se défend. Le bâtiment, d’une surface équivalant à deux terrains et demi de football, n’hébergera pas uniquement de l’IA mais divers services numériques, et doit permettre de conserver davantage de données sur sol suisse. L’entreprise s’engage par ailleurs à céder gratuitement à la commune la chaleur dégagée par ses serveurs pour alimenter un futur chauffage à distance, comme l’exige la nouvelle loi cantonale sur l’énergie. Un point reste ouvert : que faire de cette chaleur en été ? Un stockage thermique saisonnier dans une ancienne gravière est à l’étude, mais son coût, estimé à 20 millions de francs, rebute la commune comme le canton.
Pourquoi des Américains choisissent-ils la Suisse pour construire des centres de données ?
L’implantation d’un géant américain dans la campagne schaffhousoise ne doit rien au hasard. La Suisse réunit les conditions recherchées par les exploitants de centres de données : stabilité politique, sécurité juridique, infrastructures de premier ordre et un réseau électrique parmi les plus fiables du monde, un critère décisif pour des installations qui ne tolèrent aucune coupure. Le courant y est en outre largement décarboné, grâce à l’hydraulique et au nucléaire, ce qui compte pour des entreprises tech sous pression sur leur bilan climatique.
La géographie entre également en jeu. Le maire de Beringen souligne la proximité d’une grande « autoroute » européenne de transmission de données : traversée par des axes de fibre optique reliant Francfort, Milan et Paris, la Suisse garantit une faible latence. Zurich concentre d’ailleurs la majorité des installations du pays.
S’y ajoute la réputation helvétique en matière de confidentialité. Banques, assurances, pharma ou administrations veulent leurs données sur sol suisse, soumises au droit suisse. L’argument a toutefois ses limites : le Cloud Act américain permet à Washington d’exiger des données d’une entreprise américaine, où qu’elles soient stockées. La protection promise dépend donc autant de la nationalité de l’opérateur que de l’adresse du bâtiment.
Une contestation qui dépasse les frontières
Le cas de Beringen s’inscrit dans un mouvement plus large. La Suisse compte déjà quelque 120 centres de données, l’une des plus fortes densités d’Europe rapportée à la population. Leur consommation électrique a augmenté de 20 % depuis 2019 et pourrait tripler d’ici à 2030, selon l’Office fédéral de l’énergie. La contestation ne se limite pas au territoire helvétique : aux États-Unis, sept habitants sur dix se disent opposés à l’implantation d’un tel centre près de chez eux, et près de 200 collectifs citoyens sont actifs dans 42 États. Les investissements mondiaux continuent pourtant de croître ; la Corée du Sud prévoit à elle seule d’y consacrer plus de 500 milliards de francs d’ici à 2035.