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La Suisse à l’heure du choix, retrouver l’esprit de Guillaume Tell

Invité le 24 juin 2026 du Libre Journal du droit et des libertés d'Olivier Tournafond, sur Radio Courtoisie, pour une émission consacrée à « La Suisse face à l'impérialisme de l'Union européenne », j'y reviens ici par écrit sur les principaux points développés à l'antenne.

Uli Windisch
1 juillet 2026
5 min de lecture

Le 27 sep­tembre, les citoyens suisses seront appe­lés à se pro­non­cer sur le réta­blis­se­ment d’une neu­tra­li­té pleine et entière, ins­crite dans la Consti­tu­tion. Cette vota­tion n’est pas un détail juri­dique par­mi d’autres : elle touche au fon­de­ment même de ce qui a fait, depuis plus d’un siècle, la réus­site excep­tion­nelle de ce pays.

Com­men­çons par une image, celle de Guillaume Tell. Peu importe qu’il ait ou non exis­té réel­le­ment : ce qui compte, c’est ce qu’il incarne, et ce que des géné­ra­tions de Suisses ont incar­né à tra­vers lui. Le bailli Gess­ler repré­sen­tait alors un pou­voir abs­trait, froid, théo­rique, impo­sé de l’ex­té­rieur sans égard pour les cou­tumes et la culture d’un peuple. Aujourd’­hui, l’a­na­lo­gie s’im­pose d’elle-même entre ce Gess­ler et une Union euro­péenne tech­no­cra­tique qui pré­tend dic­ter sa conduite à des nations entières − jus­qu’à cas­ser des élec­tions, comme en Rou­ma­nie, ou sanc­tion­ner des pays qui, comme la Hon­grie, refusent de ren­trer dans le rang. Ce pou­voir-là est en réa­li­té plus insi­dieux que celui des Habs­bourg, car il dis­pose désor­mais des ins­tru­ments de la sur­veillance numé­rique de masse. Les Suisses devraient retrou­ver aujourd’­hui cette même déter­mi­na­tion ins­tinc­tive qui ani­mait ceux qui, dans le récit comme dans l’his­toire, ont refu­sé de plier devant l’ar­bi­traire.

La Suisse doit sa pros­pé­ri­té à deux miracles conju­gués : un modèle démo­cra­tique qui, contrai­re­ment à presque toutes les autres expé­riences his­to­riques, a réel­le­ment fonc­tion­né, et une neu­tra­li­té per­pé­tuelle éta­blie en 1815 au congrès de Vienne, patiem­ment conso­li­dée notam­ment par le géné­ral Dufour, qui sut éteindre la guerre du Son­der­bund presque sans effu­sion de sang, par le prag­ma­tisme plu­tôt que par le fana­tisme idéo­lo­gique. Un pays sans res­sources natu­relles, sans colo­nies, sans accès à la mer, est deve­nu le plus stable et le plus riche du monde grâce à son cou­rage et à son intel­li­gence ins­ti­tu­tion­nelle. Or ce double miracle, les oli­garques euro­péens − je pense à madame von der Leyen, à Thier­ry Bre­ton, à madame Kal­las − le voient d’un mau­vais œil, et rêvent depuis long­temps d’ar­ri­mer la Suisse à l’U­nion euro­péenne et à l’O­TAN.

Cette dérive ne date pas d’hier, et elle avance mas­quée, sans qu’on ose la nom­mer clai­re­ment. Le secret ban­caire a été déman­te­lé sous la pres­sion inter­na­tio­nale dès 2009. Les banques suisses se sou­mettent par anti­ci­pa­tion à des direc­tives euro­péennes de trans­pa­rence aux­quelles elles ne sont pour­tant pas juri­di­que­ment tenues, deve­nant plus intru­sives envers leurs clients que ne le sont les banques fran­çaises ou alle­mandes. Un ancien direc­teur de la radio-télé­vi­sion suisse a pu, sans être inquié­té, plai­der publi­que­ment pour un rap­pro­che­ment avec Bruxelles au nom de la démo­cra­tie − un comble, quand on sait que c’est jus­te­ment l’U­nion euro­péenne qui prive ses citoyens de ce droit de par­ti­ci­pa­tion directe qui fait la sin­gu­la­ri­té hel­vé­tique. Plus grave encore : les avoirs d’un res­sor­tis­sant suisse, le colo­nel Jacques Baud, ont été gelés par sa propre banque, l’UBS, pour com­plaire à des sanc­tions euro­péennes qui ne concernent pour­tant pas la Suisse − en dehors de toute déci­sion judi­ciaire, sans recours, dans une indif­fé­rence qua­si géné­rale des auto­ri­tés fédé­rales. Voi­là ce qu’est, concrè­te­ment, la sou­mis­sion ram­pante.

La même logique pré­vaut à l’é­gard de la Rus­sie. Que la guerre en Ukraine soit une tra­gé­die, per­sonne ne le conteste. Mais asso­cier la Suisse aux sanc­tions occi­den­tales revient à tra­hir l’es­prit même de sa neu­tra­li­té his­to­rique, celle qui lui a per­mis, à tra­vers les siècles, de dia­lo­guer avec tous plu­tôt que de dési­gner des enne­mis. Il faut aus­si ces­ser de confondre le régime russe avec la popu­la­tion russe, une popu­la­tion proche de nous et culti­vée, que l’on dia­bo­lise aujourd’­hui en bloc. Vla­di­mir Pou­tine lui-même reste, dans ce contexte, un diri­geant rela­ti­ve­ment modé­ré et prag­ma­tique : son éven­tuelle chute ferait pro­ba­ble­ment place à des forces bien plus dures, moins hési­tantes à fran­chir cer­tains seuils. Plu­tôt que de s’en­fer­mer dans une course à l’ar­me­ment démen­tielle, à coups de cen­taines de mil­liards, la Suisse devrait consa­crer toute son éner­gie diplo­ma­tique à la paix, fidèle en cela à sa voca­tion des bons offices.

Le sym­bole de la dépen­dance atteint aujourd’­hui jus­qu’à notre outil de défense : on nous annonce que les futurs F‑35 suisses ne pour­raient décol­ler sans l’a­val des États-Unis. Une armée cen­sée être pure­ment défen­sive, l’ex­pres­sion même de notre sou­ve­rai­ne­té, se retrouve ain­si pla­cée sous tutelle étran­gère. Voi­là bien l’i­mage d’un pays qui, fon­de­ment après fon­de­ment, laisse gri­gno­ter ce qui fai­sait sa force.

C’est pour­quoi cette vota­tion du 27 sep­tembre a une por­tée qui dépasse le seul texte consti­tu­tion­nel. Il ne s’a­git pas seule­ment d’un prin­cipe juri­dique que l’on pour­rait, comme d’autres avant lui, réin­ter­pré­ter « dyna­mi­que­ment » jus­qu’à le vider de son sens. Il s’a­git d’un sym­bole fort, capable de redon­ner confiance à des citoyens suisses qui sentent bien, sans tou­jours pou­voir le nom­mer, qu’on leur cache une dérive enga­gée de longue date. Un vote favo­rable à la neu­tra­li­té incon­di­tion­nelle serait le signal que la Suisse choi­sit de res­ter fidèle à elle-même − à sa démo­cra­tie directe, à son fédé­ra­lisme qui pro­tège la diver­si­té au lieu de la craindre, à son bon sens pay­san plu­tôt qu’au fana­tisme idéo­lo­gique des chan­cel­le­ries.

Car c’est bien la confiance, plus que la puis­sance, qui a fait le suc­cès de ce pays : celle des inves­tis­seurs, celle de tous ces esprits libres − de Nabo­kov à Cha­plin, en pas­sant par des inven­teurs comme Kudels­ki ou Bol­tans­ki − venus s’y éta­blir parce qu’on y res­pec­tait la parole don­née et le bon sens. Ce patri­moine-là ne se recons­truit pas une fois détri­co­té. Aux Suisses de choi­sir, le 27 sep­tembre, s’ils veulent conti­nuer de le défendre.

Pour aller plus loin

Cette émis­sion est à réécou­ter ci-des­sous ain­si que sur le site de Radio Cour­toi­sie.

Les Obser­va­teurs · La Suisse face à l’impérialisme de l’UE, avec Uli Win­disch (Radio Cour­toi­sie, 24/06/2026)
Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né en 1946 à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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