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Réglementation européenne : Green Deal, RGPD, OGM… Comment Bruxelles fragilise PME, agriculteurs et États

Protéger le climat, les consommateurs, les données personnelles, la biodiversité. Défendre la santé, l'innovation, la vérité en ligne. Aucun texte européen n'arrive autrement que paré des meilleures intentions. Et pourtant, dossier après dossier, ce sont les mêmes qui trinquent – producteurs indépendants, PME, agriculteurs, États – pendant que les organisations les plus puissantes convertissent chaque nouvelle règle en avantage. Coïncidence répétée, ou méthode de gouvernement ? Enquête sur une mécanique qui se rejoue de réforme en réforme.

Dimitri Fontana
4 juillet 2026
25 min de lecture

L’U­nion euro­péenne ne gou­verne presque jamais au nom de la contrainte. Elle gou­verne au nom de la pro­tec­tion. Chaque régle­men­ta­tion arrive pré­cé­dée de son récit : sau­ver le cli­mat, garan­tir une ali­men­ta­tion sûre, défendre les consom­ma­teurs, pré­ser­ver la bio­di­ver­si­té, endi­guer la dés­in­for­ma­tion. Les objec­tifs affi­chés sont, par nature, inat­ta­quables. Qui irait plai­der contre la pla­nète, contre la san­té, contre la trans­pa­rence ? C’est là que réside le piège. Un texte qu’on ne peut contes­ter dans son prin­cipe est un texte dont on ne dis­cu­te­ra jamais vrai­ment les moda­li­tés.

Or tout se joue dans les moda­li­tés. Une fois les textes votés et leurs effets déployés sur plu­sieurs années, la même scène se rejoue. Les pre­miers béné­fi­ciaires ne sont pas ceux que les dis­cours dési­gnaient. Les petites struc­tures ploient sous les coûts de confor­mi­té, les pro­duc­teurs indé­pen­dants dis­pa­raissent, la pape­rasse enfle, quand les grands groupes, eux, s’a­daptent sans peine et conso­lident leur posi­tion. Puis, quand la contes­ta­tion monte trop haut, Bruxelles recule : elle retire, allège, exempte. Et récom­pense au bout du compte ceux qui n’a­vaient rien appli­qué, tout en punis­sant ceux qui avaient joué le jeu.

Per­sonne ne pré­tend ici que ces consé­quences étaient vou­lues, ni qu’un com­plot se trame dans quelque arrière-salle : les docu­ments cités sont publics, les votes ont eu lieu, les reculs sont reven­di­qués. Mais quand un même enchaî­ne­ment – pro­messe consen­suelle, contrainte inéga­li­taire, gagnants concen­trés, rétro­pé­da­lage tar­dif – revient de réforme en réforme, une ques­tion s’im­pose. À par­tir de com­bien de pré­cé­dents cesse-t-on de par­ler d’ef­fets per­vers pour com­men­cer à inter­ro­ger la logique du sys­tème ?

Huit dos­siers, pas­sés au même crible, per­mettent d’y voir clair.

1. Le marché européen de l’électricité : des prix plus bas grâce à la concurrence

La pro­messe. Depuis les direc­tives de libé­ra­li­sa­tion des années 1990 – 2000, le cre­do est constant : ouvrir le mar­ché de l’élec­tri­ci­té à la concur­rence ferait bais­ser les prix, dope­rait l’in­ves­tis­se­ment, pro­fi­te­rait au consom­ma­teur. Le mar­ché unique de l’éner­gie a long­temps figu­ré au tableau d’hon­neur de l’in­té­gra­tion euro­péenne.

Le dis­po­si­tif. Au cœur du sys­tème, la tari­fi­ca­tion au coût mar­gi­nal, le « merit order » : pour satis­faire la demande, on appelle les cen­trales par ordre de coût crois­sant, et c’est la der­nière appe­lée – une cen­trale à gaz, le plus sou­vent – qui fixe le prix de gros pour tout le monde. D’où ce para­doxe : le gaz com­mande le prix de l’élec­tri­ci­té euro­péenne dans près de 40 % des cas, alors qu’il ne pèse qu’un cin­quième du mix.

Les effets. La crise de 2021 – 2022 a fait de ce para­doxe une addi­tion salée. La flam­bée du gaz, atti­sée par la guerre en Ukraine, a pro­pul­sé les prix de gros à plus de 1 100 euros le méga­watt­heure fin août 2022 – y com­pris en France, dont le parc nucléaire four­nit pour­tant une élec­tri­ci­té décar­bo­née et stable. Résul­tat : le consom­ma­teur fran­çais a payé son cou­rant au tarif du gaz alle­mand, sans que rien dans son mix ne le jus­ti­fie.

Qui a récla­mé la réforme, qui l’a obte­nue. La France, l’Es­pagne et la Grèce ont plai­dé des mois durant pour un décou­plage struc­tu­rel entre le prix de l’élec­tri­ci­té et celui du gaz. L’Al­le­magne, les Pays-Bas et les pays nor­diques ont défen­du le sta­tu quo. Ver­dict de la réforme adop­tée en mai 2024, en vigueur depuis juillet : le prix mar­gi­nal reste la règle. On se contente de géné­ra­li­ser des outils de long terme, contrats pour dif­fé­rence et PPA, cen­sés amor­tir la vola­ti­li­té. Le décou­plage récla­mé par plu­sieurs capi­tales, lui, n’est pas venu.

Le para­doxe du prix de l’élec­tri­ci­té
Poids du gaz dans la pro­duc­tion, com­pa­ré à sa fré­quence de fixa­tion du prix de gros (Union euro­péenne)
Part du gaz dans le mix élec­trique
~20 %
Fré­quence à laquelle le gaz fixe le prix de gros
~40 %
Pen­dant la crise éner­gé­tique de 2022, cette fré­quence a grim­pé jus­qu’à ~85 %.
Sources : part dans le mix — Ember, Euro­pean Elec­tri­ci­ty Review, 2023 (19,9 %) ; fré­quence de fixa­tion du prix — Com­mis­sion euro­péenne.

Ce que répondent les défen­seurs. Le prix mar­gi­nal, plaident-ils, demeure le seul signal capable d’ap­pe­ler les cen­trales dans le bon ordre et de cou­pler les mar­chés natio­naux ; y tou­cher aurait désor­ga­ni­sé les échanges trans­fron­ta­liers. L’ob­jec­tion est tech­ni­que­ment sérieuse. Elle revient pour­tant à faire pas­ser l’ar­chi­tec­ture du mar­ché avant la fac­ture du consom­ma­teur – soit l’exact contraire de ce qu’an­non­çait le récit de départ.

La char­nière. Un mar­ché bâti au nom du consom­ma­teur, dont la règle cen­trale l’ex­pose à la vola­ti­li­té du com­bus­tible le plus cher, et qu’on refuse de réfor­mer en pro­fon­deur quand des États le demandent : le pre­mier rouage est posé. La pro­messe ins­talle le dis­po­si­tif ; ins­tal­lé, le dis­po­si­tif devient intou­chable.

2. Le Green Deal : sauver le climat, puis détricoter dans le désordre

La pro­messe. Lan­cé en 2019 comme le grand œuvre de la Com­mis­sion von der Leyen, le Pacte vert devait faire de l’Eu­rope le pre­mier conti­nent neutre en car­bone à l’ho­ri­zon 2050, et chan­ger cette ambi­tion en avan­tage com­pé­ti­tif. Crois­sance verte, lea­der­ship nor­ma­tif, réin­dus­tria­li­sa­tion propre : rien ne man­quait au tableau.

Le dis­po­si­tif. En quelques années, un empi­le­ment régle­men­taire inédit : direc­tive CSRD sur le repor­ting de dura­bi­li­té (2022), direc­tive CS3D sur le devoir de vigi­lance (2024), taxo­no­mie verte, méca­nisme d’a­jus­te­ment car­bone aux fron­tières, et une ava­lanche d’ob­jec­tifs sec­to­riels. Des dizaines de mil­liers d’en­tre­prises, jus­qu’aux PME cotées, ont dû col­lec­ter et publier leurs émis­sions, leur consom­ma­tion d’eau, la car­to­gra­phie de leurs four­nis­seurs à l’autre bout du monde.

Les effets. Tan­dis que les entre­prises euro­péennes inves­tis­saient dans la confor­mi­té, les indus­triels tiraient la son­nette d’a­larme : dés­in­dus­tria­li­sa­tion en vue, sur fond d’élec­tri­ci­té hors de prix (le dos­sier pré­cé­dent n’est pas loin). Le rap­port Dra­ghi, com­man­dé par la Com­mis­sion elle-même, a fini par dési­gner la sur­charge régle­men­taire comme un han­di­cap majeur face aux États-Unis et à la Chine.

Le retour­ne­ment. À par­tir de février 2025, la Com­mis­sion s’est mise à démon­ter son propre édi­fice. Le paquet « Omni­bus », adop­té un an plus tard, relève les seuils de façon spec­ta­cu­laire : plus de 80 % des entre­prises ini­tia­le­ment visées par le repor­ting de dura­bi­li­té en sortent ; le devoir de vigi­lance se limite désor­mais aux groupes de plus de 5 000 sala­riés et 1,5 mil­liard d’eu­ros de chiffre d’af­faires ; le régime euro­péen de res­pon­sa­bi­li­té civile, qui devait ouvrir aux vic­times un recours contre les entre­prises fau­tives, dis­pa­raît. La presse éco­no­mique a rele­vé le poids, dans la négo­cia­tion, de par­te­naires com­mer­ciaux comme les États-Unis et le Qatar, contrats gaziers à l’ap­pui.

Qui gagne, qui perd. Le détri­co­tage inflige une double peine. Les entre­prises qui avaient anti­ci­pé, recru­té, dépen­sé pour se confor­mer – sou­vent des ETI euro­péennes scru­pu­leuses – voient ces efforts perdre leur valeur du jour au len­de­main. Celles qui avaient traî­né les pieds, et les neuf États membres qui n’a­vaient pas trans­po­sé la CSRD dans les temps, se retrouvent rétros­pec­ti­ve­ment récom­pen­sés. Quant au cli­mat, il res­sort de l’é­pi­sode sans bous­sole : l’o­bli­ga­tion de mettre en œuvre les plans de tran­si­tion a pure­ment et sim­ple­ment quit­té les textes.

Le Green Deal, impo­sé puis allé­gé
Ce que le paquet « Omni­bus » (2025 – 2026) a chan­gé aux obli­ga­tions des entre­prises
> 80 %
des entre­prises ini­tia­le­ment visées par le repor­ting de dura­bi­li­té (CSRD) en sont désor­mais exemp­tées
Seuils du devoir de vigi­lance (CS3D)
Ver­sion ini­tiale (2024)
1 000 sala­riés
450 M€ de CA
Après Omni­bus
5 000 sala­riés
1,5 Md€ de CA
Le régime euro­péen de res­pon­sa­bi­li­té civile, lui, a été sup­pri­mé.
Sources : Tou­te­leu­rope ; Nove­thic. Taux d’exemp­tion CSRD : Com­mis­sion euro­péenne.

Ce que répondent les défen­seurs. La sim­pli­fi­ca­tion s’im­po­sait, disent-ils, et le cap de 2050 tient tou­jours. Admet­tons. Il faut alors choi­sir : ou les contraintes ini­tiales étaient vitales pour le cli­mat, et les lever est un renon­ce­ment ; ou elles ne l’é­taient pas, et on les a infli­gées pour rien, des années durant, à des dizaines de mil­liers d’en­tre­prises.

La char­nière. Le Green Deal déroule le cycle au com­plet : pro­messe morale impa­rable, contrainte mas­sive et inéga­li­taire, dégâts consta­tés, rétro­pé­da­lage pré­ci­pi­té qui péna­lise les plus loyaux. Nulle part la pro­por­tion­na­li­té de départ n’au­ra été tran­chée par un débat démo­cra­tique. Une même ins­ti­tu­tion l’a impo­sée, puis reti­rée.

3. Farm to Fork et la crise agricole : une agriculture plus verte, ou désarmée ?

La pro­messe. Dévoi­lée en mai 2020 comme le volet agri­cole du Pacte vert, la stra­té­gie « De la ferme à la table » devait garan­tir « un sys­tème ali­men­taire équi­table, sain et res­pec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment ». Ses cibles pour 2030 : moi­tié moins de pes­ti­cides, un cin­quième d’en­grais en moins, un quart des sur­faces en bio.

Le dis­po­si­tif. Une tren­taine de textes devaient tra­duire la stra­té­gie en droit contrai­gnant. Le plus emblé­ma­tique, le règle­ment SUR sur l’u­sage durable des pes­ti­cides, pré­sen­té en juin 2022, trans­for­mait l’ob­jec­tif des 50 % en obli­ga­tions chif­frées pour les exploi­ta­tions.

Les effets. À mesure que les textes se pré­ci­saient, l’in­quié­tude a gagné les cam­pagnes : ren­de­ments mena­cés, alter­na­tives aux pes­ti­cides pas tou­jours au ren­dez-vous, sur­coûts impos­sibles à réper­cu­ter dans un mar­ché ouvert à la concur­rence mon­diale. Une étude de l’u­ni­ver­si­té de Wage­nin­gen, abon­dam­ment citée, éva­luait à plu­sieurs mil­liards d’eu­ros par an la valeur de pro­duc­tion que l’Eu­rope per­drait en appli­quant l’en­semble des objec­tifs. L’hi­ver 2023 – 2024, les trac­teurs ont conver­gé vers Bruxelles et la plu­part des capi­tales.

Le retour­ne­ment. Le Par­le­ment a reje­té le règle­ment SUR en novembre 2023. Le 6 février 2024, en pleine colère pay­sanne, Ursu­la von der Leyen en annon­çait le retrait pur et simple à la tri­bune de Stras­bourg, concé­dant que le texte était « deve­nu un sym­bole de pola­ri­sa­tion ». D’autres reculs ont sui­vi : aban­don du cadre sur les sys­tèmes ali­men­taires durables, sor­tie des éle­vages bovins de la direc­tive sur les émis­sions indus­trielles, report du règle­ment anti-défo­res­ta­tion.

Qui gagne, qui perd. Le sché­ma s’in­verse en appa­rence : l’a­gri­cul­teur, per­dant habi­tuel, obtient un répit. Répit trom­peur. Le retrait laisse le sec­teur sans cap, avec pour seul cadre la direc­tive de 2009, et sans réponse aux enjeux de bio­di­ver­si­té que la stra­té­gie pré­ten­dait trai­ter. Il met sur­tout au jour une constante : les objec­tifs les plus spec­ta­cu­laires, ces 50 % de pes­ti­cides en moins, avaient été pro­cla­més avant que qui­conque en ait mesu­ré la fai­sa­bi­li­té éco­no­mique. On pro­met d’a­bord, on constate les dégâts ensuite, on retire sous la pres­sion.

Ce que répondent les défen­seurs. Les cibles de Farm to Fork, rap­pellent-ils, n’é­taient qu’une com­mu­ni­ca­tion poli­tique, sans por­tée juri­dique, et le sort du SUR prouve que la démo­cra­tie fonc­tionne : contes­té, le texte a sau­té. Soit. Reste qu’on aura bran­di pen­dant quatre ans, comme bous­sole de l’a­gri­cul­ture euro­péenne, des objec­tifs aban­don­nés en une mati­née. De quoi dou­ter des pro­messes de départ autant que de la soli­di­té de la méthode.

La char­nière. Farm to Fork ajoute son rouage : la pro­messe maxi­ma­liste sert à lan­cer une dyna­mique, quitte à faire machine arrière. Le temps de l’a­ven­ture, elle aura occu­pé le débat public, orien­té des inves­tis­se­ments, entre­te­nu l’in­cer­ti­tude. Le recul lui-même est deve­nu une manière de gou­ver­ner.

4. Les nouveaux OGM : l’innovation contre la transparence

Voi­ci le dos­sier le plus récent, et le plus éclai­rant, car on y voit la méthode à l’œuvre en direct, du récit ini­tial jus­qu’au vote final.

La pro­messe. Depuis un arrêt de la Cour de jus­tice de l’U­nion euro­péenne de 2018, les plantes issues des nou­velles tech­niques géno­miques (NGT) – l’é­di­tion du génome par des pro­cé­dés comme CRIS­PR-Cas9 – étaient assi­mi­lées aux OGM, donc sou­mises à un régime strict d’au­to­ri­sa­tion, d’é­va­lua­tion et d’é­ti­que­tage. En juillet 2023, la Com­mis­sion a pro­po­sé de les en extraire. Le récit était sans faille : offrir aux agri­cul­teurs des varié­tés plus résis­tantes à la séche­resse et aux mala­dies, armer l’a­gri­cul­ture euro­péenne face au dérè­gle­ment cli­ma­tique, la rendre plus « rési­liente » et « com­pé­ti­tive ». La science contre l’i­déo­lo­gie, répé­tait-on dans l’hé­mi­cycle.

Le dis­po­si­tif. Le règle­ment, adop­té défi­ni­ti­ve­ment par le Par­le­ment le 17 juin 2026, dis­tingue deux caté­go­ries. Les plantes NGT‑1, por­teuses d’un nombre limi­té de modi­fi­ca­tions – le seuil de 20 muta­tions rete­nu, que ses détrac­teurs jugent arbi­traire faute de fon­de­ment bio­lo­gique éta­bli –, sont répu­tées équi­va­lentes à des varié­tés conven­tion­nelles : plus d’é­va­lua­tion des risques, plus d’é­ti­que­tage sur les pro­duits finaux, tra­ça­bi­li­té réduite au strict mini­mum. Les NGT‑2, plus pro­fon­dé­ment modi­fiées, res­tent sous le régime OGM. Et un point déci­sif, géné­ra­le­ment noyé dans la tech­nique : le texte valide la bre­ve­ta­bi­li­té des plantes NGT.

Les effets pour le bio et le consom­ma­teur. L’ef­fa­ce­ment de l’é­ti­que­tage et de la tra­ça­bi­li­té pour les NGT‑1 pose un pro­blème fron­tal à l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique, dont le cahier des charges ban­nit les OGM : sans tra­ça­bi­li­té, com­ment prou­ver l’ab­sence de conta­mi­na­tion et res­ter conforme ? Le consom­ma­teur, lui, perd l’in­for­ma­tion qui lui per­met­tait de choi­sir. Seules les semences ven­dues aux agri­cul­teurs gar­de­ront une men­tion. L’in­for­ma­tion remonte donc vers les pro­fes­sion­nels et s’é­va­nouit pour le public.

Qui gagne. Tout est là. En ouvrant la bre­ve­ta­bi­li­té, le règle­ment place la carac­té­ris­tique géné­tique d’une plante dans les mains de qui l’a bre­ve­tée. Les grands semen­ciers et l’in­dus­trie des bio­tech­no­lo­gies – la France, pre­mier expor­ta­teur mon­dial de semences, héberge quelques cham­pions favo­rables au texte – ont les labo­ra­toires et les por­te­feuilles de bre­vets pour en pro­fi­ter. À l’autre bout de la chaîne, les petites mai­sons de sélec­tion et les pay­sans qui res­sèment glissent vers la dépen­dance aux déten­teurs de bre­vets. Orga­ni­sa­tions pay­sannes et asso­cia­tions dénoncent une pri­va­ti­sa­tion du vivant et une uni­for­mi­sa­tion des cultures au pro­fit d’une poi­gnée de mul­ti­na­tio­nales. La presse a tran­ché : vic­toire de l’a­gro-indus­trie, défaite de l’a­gri­cul­ture pay­sanne.

Deux caté­go­ries, deux régimes
Ce que le règle­ment de 2026 change pour les « nou­veaux OGM » (NGT)
NGT‑1modi­fi­ca­tions limi­tées NGT‑2modi­fi­ca­tions plus pro­fondes
Éva­lua­tion des risques Sup­pri­mée Main­te­nue
Éti­que­tage sur les pro­duits finaux Non Oui
Men­tion sur les semences Oui Oui
Tra­ça­bi­li­té Réduite au mini­mum Com­plète
Régime appli­cable Assi­mi­lé au conven­tion­nel Régime OGM
Les plantes NGT‑1 sont répu­tées équi­va­lentes à des varié­tés conven­tion­nelles. Une men­tion sub­siste sur les semences ven­dues aux agri­cul­teurs, mais dis­pa­raît des pro­duits finaux : c’est ce qui pose pro­blème à la filière bio, pri­vée de la tra­ça­bi­li­té néces­saire pour garan­tir l’ab­sence de conta­mi­na­tion.
Sources : UFC-Que Choi­sir ; France Info. Règle­ment adop­té le 17 juin 2026.

Ce que répondent les défen­seurs. L’ar­gu­ment scien­ti­fique existe et mérite d’être rap­por­té hon­nê­te­ment : à la dif­fé­rence des OGM trans­gé­niques, les NGT n’in­tro­duisent pas d’ADN étran­ger – on peut, par exemple, rendre une tomate résis­tante aux puce­rons grâce à un gène venu d’une autre tomate. Ces modi­fi­ca­tions, disent les pro­mo­teurs, auraient pu appa­raître par sélec­tion clas­sique ; plu­sieurs pro­duits NGT cir­culent déjà hors d’Eu­rope ; l’Au­to­ri­té euro­péenne de sécu­ri­té des ali­ments a ren­du un avis favo­rable. L’en­jeu, ajoutent-ils, serait de ne pas aban­don­ner le ter­rain à l’A­mé­rique ou au Bré­sil, et de bâtir un modèle euro­péen sou­ve­rain.

Deux ques­tions demeurent mal­gré tout. L’a­gence sani­taire fran­çaise, l’Anses, pré­co­ni­sait en 2024 une éva­lua­tion au cas par cas plu­tôt qu’une exemp­tion glo­bale : pour­quoi l’a­voir écar­tée ? Et sur­tout : en quoi la pro­messe d’in­no­va­tion obli­geait-elle à sacri­fier la trans­pa­rence – éti­que­tage, tra­ça­bi­li­té – qui ne coûte rien à l’in­no­va­tion, mais pro­tège le choix du consom­ma­teur et la sur­vie du bio ?

La char­nière. Le dos­sier condense toute la méca­nique. Un objec­tif pré­sen­té comme mora­le­ment et scien­ti­fi­que­ment irré­pro­chable : nour­rir, s’a­dap­ter au cli­mat. Un dis­po­si­tif dont l’ef­fet le plus lourd – la bre­ve­ta­bi­li­té – est le moins mis en avant. Des gagnants concen­trés et par­fai­te­ment iden­ti­fiables, une caté­go­rie fra­gi­li­sée qui l’é­tait déjà. Et une trans­pa­rence liqui­dée non pour ser­vir l’in­no­va­tion, mais che­min fai­sant, comme si elle était l’obs­tacle et non la garan­tie. La « pro­tec­tion » affi­chée – pro­té­ger l’a­gri­cul­ture, pro­té­ger l’a­ve­nir – débouche sur moins d’in­for­ma­tion pour le citoyen et plus de pou­voir pour les plus forts. Cette fois, le rouage ne se devine pas : il est ins­crit noir sur blanc dans la loi.

5. Le RGPD : protéger les citoyens, ou consolider les géants ?

La pro­messe. Entré en appli­ca­tion le 25 mai 2018, le Règle­ment géné­ral sur la pro­tec­tion des don­nées a été salué – à rai­son – comme le texte le plus ambi­tieux au monde pour rendre au citoyen le contrôle de ses don­nées. Consen­te­ment expli­cite, droit à l’ef­fa­ce­ment, sanc­tions dis­sua­sives : l’Eu­rope fixait un stan­dard que d’autres conti­nents allaient copier.

Le dis­po­si­tif. Toute orga­ni­sa­tion trai­tant les don­nées d’un résident euro­péen doit recueillir un consen­te­ment, docu­men­ter ses trai­te­ments, nom­mer au besoin un délé­gué à la pro­tec­tion des don­nées, et s’ex­po­ser à des amendes pou­vant grim­per à 4 % du chiffre d’af­faires mon­dial. Sur le papier, la même obli­ga­tion pour la mul­ti­na­tio­nale et pour la PME.

Les effets. C’est là que l’é­ga­li­té de façade accouche d’une inéga­li­té bien réelle. Se mettre en confor­mi­té réclame des juristes, des outils, des pro­cé­dures : un coût fixe qu’un grand groupe absorbe sans bron­cher et qu’une petite struc­ture encaisse de plein fouet. Dès les mois qui ont sui­vi l’en­trée en vigueur, une étude rele­vait que les petits acteurs de la publi­ci­té en ligne avaient per­du entre 18 % et 31 % de leur por­tée, quand Google, loin d’être puni, ren­for­çait son lea­der­ship. La logique est impla­cable : cou­pés d’un éco­sys­tème de petits inter­mé­diaires deve­nu juri­di­que­ment périlleux, édi­teurs et annon­ceurs se rabattent sur les rares pla­te­formes offrant un cadre conforme clé en main. C’est-à-dire les géants amé­ri­cains.

Qui gagne. Une syn­thèse des études d’im­pact abou­tit à un constat qui donne à réflé­chir : le RGPD accen­tue la concen­tra­tion des mar­chés et favo­rise les grands offreurs glo­baux mul­ti­ser­vices – ceux-là mêmes que la Com­mis­sion s’ef­force, par ailleurs, de bri­der avec le Digi­tal Mar­kets Act et le Digi­tal Ser­vices Act. Une main de Bruxelles nour­rit la domi­na­tion que l’autre s’é­chine à com­battre. Les médias natio­naux et les édi­teurs euro­péens comptent, eux, par­mi les grands per­dants.

Après le RGPD, qui a gagné des parts ?
Varia­tion de la por­tée sur le mar­ché de la publi­ci­té en ligne dans l’UE, après l’en­trée en vigueur (mai 2018)
Petits acteurs de la publi­ci­té en ligne
−18 % à −31 %

Face­book
−7 %

Google
+1 %

← recul de la por­téegain →
Source : étude Cli­qz / Ghos­te­ry, mesures avril – juillet 2018. La « por­tée » désigne la pré­sence des tra­ceurs publi­ci­taires sur les sites.

Ce que répondent les défen­seurs. Le gain pour le citoyen est réel, et il serait mal­hon­nête de le taire : les tra­ceurs ont recu­lé, la culture de la pro­tec­tion des don­nées s’est répan­due, la confiance a pro­gres­sé. La CNIL le sou­ligne d’ailleurs sans détour : les effets varient selon les sec­teurs et les modèles d’af­faires, et aucune éva­lua­tion macroé­co­no­mique d’en­semble n’a été conduite. Le tableau n’est pas tout noir.

La char­nière. Demeure le para­doxe, tenace : un texte pen­sé pour défendre l’in­di­vi­du contre les géants a fini par ren­for­cer les géants. Sans mal­veillance, par le seul jeu d’une contrainte uni­forme appli­quée à des acteurs qui ne le sont pas. La méthode tient peut-être là sa for­mule la plus nue : ce qui pro­duit la concen­tra­tion, ce n’est pas l’in­ten­tion, c’est la forme même de la règle. Nor­mer lourd, nor­mer pareil pour tous, au nom de la pro­tec­tion – et le motif revient de dos­sier en dos­sier.

6. Le Digital Services Act : combattre la désinformation, jusqu’où ?

Ce dos­sier réclame plus de pru­dence que les autres : la fron­tière entre régu­la­tion légi­time et atteinte aux liber­tés y est mince, et le débat se trouve aujourd’­hui para­si­té par des inté­rêts géo­po­li­tiques étran­gers au fond. Tenons-nous-en aux faits.

La pro­messe. Adop­té en 2022, le Digi­tal Ser­vices Act veut faire res­pec­ter en ligne ce qui l’est hors ligne : tra­quer les conte­nus illi­cites, la dés­in­for­ma­tion, la mani­pu­la­tion, pro­té­ger les mineurs. Les très grandes pla­te­formes – plus de 45 mil­lions d’u­ti­li­sa­teurs euro­péens – se voient impo­ser trans­pa­rence des algo­rithmes, dis­po­si­tifs de signa­le­ment, voies de recours.

Le dis­po­si­tif. Ces pla­te­formes doivent repé­rer et « atté­nuer » les « risques sys­té­miques » que leurs ser­vices font cou­rir au débat civique et aux pro­ces­sus élec­to­raux. En cas de man­que­ment, l’a­mende peut atteindre 6 % du chiffre d’af­faires mon­dial. En décembre 2025, le réseau X a inau­gu­ré la liste des sanc­tion­nés, pour 120 mil­lions d’eu­ros.

Les effets, et le point de vigi­lance. La dif­fi­cul­té vient d’une notion volon­tai­re­ment élas­tique : le « risque sys­té­mique » embrasse des conte­nus qui ne sont pas illé­gaux mais jugés « trom­peurs » ou « nui­sibles au débat public ». Quand une amende colos­sale menace la pla­te­forme pour un conte­nu qu’elle aurait dû « atté­nuer », le réflexe ration­nel consiste à reti­rer au moindre doute. On ne parle pas de cen­sure d’É­tat, mais d’une inci­ta­tion struc­tu­relle à la sur-modé­ra­tion : la pla­te­forme pré­fère sup­pri­mer par excès de pru­dence que ris­quer la sanc­tion. L’ef­fet est docu­men­té, y com­pris par des juristes acquis au texte, et il déplace la fron­tière de la liber­té d’ex­pres­sion sans qu’un juge ait tran­ché, cas par cas, ce qui devait l’être.

Le débat, tel qu’il est. Des voix euro­péennes – le pré­sident polo­nais, qui refuse de trans­po­ser le texte en l’é­tat, des par­le­men­taires de plu­sieurs bords – redoutent qu’une défi­ni­tion trop vague laisse la Com­mis­sion arbi­trer ce qui relève ou non de la « dés­in­for­ma­tion ». Ces réserves valent pour elles-mêmes, que l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine et quelques patrons de pla­te­formes s’en soient empa­rés ou non pour défendre leur com­merce – récu­pé­ra­tion qui embrouille le débat plus qu’elle ne l’é­claire.

Ce que répondent les défen­seurs. Leur argu­ment porte : le DSA n’ins­taure pas une cen­sure d’É­tat mais un régime de res­pon­sa­bi­li­sa­tion et de trans­pa­rence. Les chiffres l’at­testent – en 2024 – 2025, une part notable des retraits déci­dés par les pla­te­formes ont été annu­lés sur recours des uti­li­sa­teurs, grâce pré­ci­sé­ment aux voies ouvertes par le texte. Le DSA, plaident ses par­ti­sans, défend l’in­ter­naute contre l’ar­bi­traire des pla­te­formes autant qu’il les contraint. On ne balaie pas l’ob­jec­tion d’un revers de main.

La char­nière. Le DSA ne coule pas tout à fait dans le même moule que les autres : il ne concentre pas de gagnants éco­no­miques de la même façon. Il éclaire une autre face de la méthode. La pro­tec­tion – ici, contre la dés­in­for­ma­tion – sert à confier au centre un pou­voir d’ap­pré­cia­tion vaste et fai­ble­ment bor­né. Le dan­ger n’est pas dans l’in­ten­tion affi­chée, qui se conteste mal ; il est dans la marge d’in­ter­pré­ta­tion que la règle ménage, et dans son effet dis­sua­sif dif­fus. Une fois encore, on demande au citoyen de s’en remettre à la manière dont une norme large sera appli­quée. C’est exac­te­ment ce que la répé­ti­tion de ces dos­siers invite à ne plus faire les yeux fer­més.

7. La voiture électrique : sauver le climat, et fragiliser l’industrie européenne ?

La pro­messe. En 2023, l’U­nion grave dans le marbre l’ob­jec­tif phare de sa poli­tique auto­mo­bile : la fin de la vente de voi­tures ther­miques neuves en 2035, par le biais d’une réduc­tion de 100 % des émis­sions à l’é­chap­pe­ment. Le récit est celui de la tran­si­tion assu­mée – l’Eu­rope ouvre la voie, pro­tège le cli­mat, prend une lon­gueur d’a­vance sur l’au­to­mo­bile décar­bo­née.

Le dis­po­si­tif. Une tra­jec­toire contrai­gnante somme les construc­teurs de bas­cu­ler vers l’élec­trique. Toute la filière – moto­ristes, équi­pe­men­tiers, sous-trai­tants, réseaux d’en­tre­tien gref­fés sur le moteur ther­mique – doit se réin­ven­ter en une décen­nie.

Les effets. Deux écueils sur­gissent vite. L’élec­tri­fi­ca­tion déplace d’a­bord la valeur vers la bat­te­rie, dont la chaîne, des métaux cri­tiques aux cel­lules, est très lar­ge­ment tenue par la Chine. En pas­sant à l’élec­trique, l’Eu­rope risque de tro­quer sa dépen­dance au pétrole impor­té contre une dépen­dance aux bat­te­ries impor­tées, tout en fra­gi­li­sant un tis­su indus­triel qui fai­sait vivre des cen­taines de mil­liers de per­sonnes. Le calen­drier, ensuite, impose aux construc­teurs euro­péens une contrainte que leurs rivaux chi­nois, déjà en avance sur l’élec­trique et ados­sés à leur État, changent en atout.

Le retour­ne­ment. Comme le Green Deal et Farm to Fork, la contrainte affi­chée a fini par plier. En décembre 2025, la Com­mis­sion pro­po­sait de révi­ser l’ob­jec­tif : auto­ri­ser, sous condi­tions, la vente de ther­miques neufs après 2035, rame­ner l’exi­gence de 100 % à 90 %, et comp­ter sur les car­bu­rants de syn­thèse et les bio­car­bu­rants pour le solde. L’in­ter­dic­tion que l’on disait irré­ver­sible ne l’é­tait donc pas.

Qui gagne, qui perd. Entre-temps, les signaux contra­dic­toires auront désor­ga­ni­sé l’in­ves­tis­se­ment. Les grands construc­teurs, capables d’en­cais­ser les revi­re­ments et de pro­duire sur plu­sieurs conti­nents, s’a­justent ; les sous-trai­tants du ther­mique, eux, auront enga­gé ou renon­cé à des recon­ver­sions sur la foi d’un cap qui a chan­gé de sens. Et le grand béné­fi­ciaire de la décen­nie de tran­si­tion reste, à ce stade, l’in­dus­trie chi­noise de la bat­te­rie et du véhi­cule élec­trique.

Ce que répondent les défen­seurs. Sor­tir du ther­mique, plaident-ils, relève de l’im­pé­ra­tif cli­ma­tique et de la néces­si­té indus­trielle de long terme : sans signal clair, jamais les construc­teurs euro­péens n’au­raient inves­ti dans l’élec­trique, et la Chine aurait raflé la mise. La révi­sion de 2025 ne serait pas un renon­ce­ment, mais un réglage de rythme. L’ob­jec­tion compte : un cap ambi­tieux peut déclen­cher une trans­for­ma­tion qui, autre­ment, ne serait pas venue.

La char­nière. La séquence, pour­tant, ne varie pas : objec­tif décré­té non négo­ciable au nom du cli­mat, effets indus­triels sous-éva­lués, avan­tage offert à un concur­rent exté­rieur, rétro­pé­da­lage quand les dégâts se voient. Le temps de la tran­si­tion, la « pro­tec­tion » du cli­mat aura sur­tout pro­té­gé la posi­tion de l’in­dus­trie chi­noise. Et, une fois de plus, ce sont les moins mobiles – sous-trai­tants, ter­ri­toires indus­triels – qui auront payé le prix de l’in­cer­ti­tude.

8. La Nature Restoration Law : restaurer la biodiversité, au risque de braquer les campagnes ?

La pro­messe. Adop­tée à l’é­té 2024, en vigueur depuis le 18 août de la même année, la loi sur la res­tau­ra­tion de la nature est la pre­mière légis­la­tion euro­péenne d’en­semble sur le sujet. Son ambi­tion : res­tau­rer d’i­ci 2030 au moins 20 % des zones ter­restres et marines de l’U­nion, et l’in­té­gra­li­té des éco­sys­tèmes dégra­dés d’i­ci 2050. Le diag­nos­tic, lui, ne se dis­cute pas : plus de 80 % des habi­tats euro­péens sont jugés en mau­vais état.

Le dis­po­si­tif. Le règle­ment fixe des objec­tifs contrai­gnants et oblige chaque État à remettre un plan natio­nal de res­tau­ra­tion. Il touche tous les milieux : forêts, prai­ries, zones humides, espaces marins et agri­coles. C’est ce der­nier volet qui a mis le feu aux poudres.

Les effets et les ten­sions. Une par­tie du monde agri­cole, relayée au Par­le­ment par le Par­ti popu­laire euro­péen – pre­mière for­ma­tion de l’hé­mi­cycle –, y a lu une menace pour la pro­duc­tion ali­men­taire et la liber­té d’u­sage des terres, notam­ment autour de la remise en eau des tour­bières drai­nées. Le texte a failli tom­ber, sau­vé à l’ar­ra­ché par un revi­re­ment de der­nière minute. Ici, la pré­ci­sion s’im­pose, sous peine de prê­ter le flanc à la contra­dic­tion : à la dif­fé­rence d’autres dos­siers, ce règle­ment a inté­gré de vraies conces­sions. La remise en eau des tour­bières reste facul­ta­tive pour les agri­cul­teurs et les pro­prié­taires pri­vés ; une clause de sau­ve­garde per­met de sus­pendre les obli­ga­tions en cas de menace sur la sécu­ri­té ali­men­taire ; flexi­bi­li­tés et exemp­tions se comptent en série.

Qui gagne, qui perd. Le bilan est donc plus ouvert que ne le laisse croire un titre à charge. Les ten­sions avec les cam­pagnes sont réelles, mais le texte final n’a rien de l’of­fen­sive fron­tale qu’on décrit par­fois : il tra­duit plu­tôt l’af­fron­te­ment de deux légi­ti­mi­tés – res­tau­rer les éco­sys­tèmes, pré­ser­ver la capa­ci­té de pro­duire – arbi­tré par un com­pro­mis qui a fâché les deux camps. Les grands amé­na­geurs et l’a­gri­cul­ture inten­sive redou­taient les contraintes ; les ONG envi­ron­ne­men­tales déplorent, à l’in­verse, un texte affai­bli par les conces­sions.

Ce que répondent les défen­seurs. Sans res­tau­ra­tion, plaident-ils, plus de pol­li­ni­sa­teurs, plus de sols vivants, plus de sécu­ri­té ali­men­taire durable à terme : pro­té­ger la nature, c’est pro­té­ger l’a­gri­cul­ture. Et les flexi­bi­li­tés arra­chées prou­ve­raient que le pro­ces­sus a su entendre les agri­cul­teurs. C’est, de toute la série, l’ob­jec­tion la mieux étayée : dans ce dos­sier, la « pro­tec­tion » affi­chée recouvre un inté­rêt col­lec­tif qui se conteste dif­fi­ci­le­ment.

La char­nière. C’est jus­te­ment parce qu’il cadre mal avec les autres que ce dos­sier ins­truit. Il rap­pelle qu’une cri­tique doit se gra­duer : toute régle­men­ta­tion euro­péenne n’est pas une cap­ture au pro­fit des puis­sants, et le pré­tendre rui­ne­rait la démons­tra­tion. La Nature Res­to­ra­tion Law tient d’a­bord du conflit de valeurs légi­times, tran­ché par la négo­cia­tion. Sa place ici n’est pas celle d’une pièce à charge, mais d’un éta­lon : c’est en sépa­rant le com­pro­mis démo­cra­tique ordi­naire de la méca­nique décrite plus haut qu’on prend la mesure de cette der­nière.

Union européenne : une méthode de gouvernement, pas une série d’accidents

Per­sonne n’a sou­te­nu que Bruxelles ment. Le pro­pos est plus pré­cis et beau­coup plus gênant.

Pris un à un, cha­cun de ces dos­siers auto­rise des lec­tures diver­gentes, et l’un d’eux au moins – la res­tau­ra­tion de la nature – relève sur­tout du com­pro­mis démo­cra­tique ordi­naire. Mis bout à bout, la plu­part des­sinent pour­tant une constante. Les textes euro­péens s’an­noncent presque tou­jours sous un jour consen­suel et mora­le­ment irré­pro­chable. Leurs coûts n’ap­pa­raissent qu’une fois les effets déployés, et ils se répar­tissent avec une régu­la­ri­té qui inter­pelle : d’un côté les pro­duc­teurs indé­pen­dants, les PME, les agri­cul­teurs, les États, les sous-trai­tants – ceux qui n’ont ni les juristes, ni les capi­taux, ni la sou­plesse pour chan­ger la règle en aubaine ; de l’autre, les orga­ni­sa­tions les plus puis­santes, dont c’est pré­ci­sé­ment le métier.

À cette pre­mière constante s’en greffe une seconde, plus récente. Quand la contrainte devient poli­ti­que­ment inte­nable, Bruxelles recule – retire le règle­ment pes­ti­cides, détri­cote le Green Deal, repousse l’é­chéance de 2035. Mais le rétro­pé­da­lage ne réta­blit aucun équi­libre : il frappe une seconde fois les loyaux, ceux qui avaient inves­ti pour se confor­mer, et donne rai­son à ceux qui avaient parié sur l’a­ban­don. Impo­ser, puis reti­rer : dans les deux temps, ce sont sou­vent les mêmes qui règlent l’ad­di­tion.

Cette répé­ti­tion ne prouve pas, à elle seule, l’exis­tence d’une inten­tion cachée. Le RGPD l’a mon­tré : nul besoin d’in­ten­tion pour fabri­quer de la concen­tra­tion ; il suf­fit d’une contrainte uni­forme lâchée sur des acteurs inégaux. La vraie ques­tion n’est donc pas de savoir si quel­qu’un, quelque part, a vou­lu ces effets. Elle est struc­tu­relle : le mal loge-t-il dans quelques erreurs d’ap­pré­cia­tion iso­lées, ou dans un mode de gou­ver­ne­ment qui pri­vi­lé­gie par prin­cipe la cen­tra­li­sa­tion nor­ma­tive, la com­plexi­té tech­no­cra­tique et, par rico­chet, les seuls acteurs capables d’en manier les rouages ?

Cette ques­tion, nous la lais­sons au lec­teur. Aucune théo­rie assé­née ici, seule­ment une série de pré­cé­dents assez conver­gents pour qu’il inter­roge lui-même le fonc­tion­ne­ment de la machine. Impa­rable dans son prin­cipe, coû­teuse dans ses effets, aban­don­née sitôt qu’elle dérange : quand un sché­ma se répète au point qu’on le voie venir, ce ne sont plus des acci­dents, mais une manière de gou­ver­ner. Reste à savoir com­bien de temps un conti­nent peut pré­tendre pro­té­ger ses citoyens en fra­gi­li­sant métho­di­que­ment les plus faibles d’entre eux.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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