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Pillages du 17 octobre : la France a-t-elle encore les moyens de se défendre ?

En marge des cortèges « contre la vie chère », les grandes villes françaises ont été pillées en plein après-midi, parfois loin de toute manifestation, et les pillages ont continué toute la nuit, jusqu’à dimanche matin à Lyon. Le bilan provisoire parle de plus de 2 000 interpellations et de 600 policiers blessés : l’étape de trop d’une escalade commencée en 1986, le jour où l’État a pris l’habitude de répondre à la violence de la rue en reculant.

Dimitri Fontana
18 octobre 2026 Modifié le 18 octobre 2026 à 19h34
8 min de lecture

Il y a des samedis qui font date. Le 17 octobre 2026, 110 défilés ont réuni 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon la CGT et les organisations de jeunesse. Mais ce que la France retiendra, ce sont les scènes de pillages et de destructions : à Bordeaux, la rue Sainte-Catherine saccagée de Decathlon à l’Apple Store, à Marseille des dizaines de magasins pillés autour du Vieux-Port et les portes de l’hôtel de ville forcées, à Limoges l’hôtel de ville en flammes. La nuit n’a rien arrêté : à Paris, pillages et affrontements se sont poursuivis jusque tard dans la nuit, et à Lyon, sur la Presqu’île, des jeunes tentaient encore de piller des boutiques éventrées dimanche vers 8 heures, pendant que les équipes de la Métropole nettoyaient les rues. Dimanche à midi, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez comptait plus de 2 000 interpellations et plus de 600 policiers, gendarmes et pompiers blessés, bilan « provisoire », et la Fédération du commerce et de la distribution recensait environ 1 500 commerces touchés. Emmanuel Macron s’adresse aux Français ce dimanche soir.

1986 : le jour où l’État a appris à reculer

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter quarante ans. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, en marge des manifestations contre la loi Devaquet, Malik Oussekine, 22 ans, est matraqué à mort par deux « voltigeurs » dans le hall d’un immeuble de la rue Monsieur-le-Prince. Le peloton est dissous, la loi retirée, le ministre démissionne. La règle du « plus jamais un mort dans une manifestation » qui s’installe alors n’a rien de spécifiquement français : toutes les démocraties européennes la suivent, et la Suisse, dont les manifestations sont jugées moins radicales qu’en Allemagne, en Italie ou en France, ne fait pas exception à la règle. Ce qui est français, c’est la réponse de l’État chaque fois que la règle est violée : il ne juge pas les casseurs, il recule. En 2014, à Sivens, la mort de Rémi Fraisse entraîne la suspension puis l’interdiction des grenades offensives et l’abandon du barrage que les manifestants combattaient. Et le 7 octobre dernier encore, deux jours après qu’un lycéen de 15 ans eut perdu une main à Lens, Laurent Nuñez suspendait l’usage des grenades assourdissantes face au mouvement lycéen, avant de les ré-autoriser la veille du 17 octobre, « avec parcimonie ». La rue de gauche – étudiants, syndicats, puis black blocs – en a tiré la conclusion pratique : on peut casser sous couvert de manifester en ne courant qu’un risque minime, et cette impunité n’a plus jamais été remise en cause.

Quarante ans d’émeutes raciales en France
À chaque épisode, le terrain s’élargit : un hall d’immeuble en 1986, les cités en 2005, les centres-villes en 2023, toutes les grandes villes, de l’après-midi au lendemain matin, en 2026
  1. 1986
    Mort de Malik Oussekine
    En marge des manifestations contre la loi Devaquet, un étudiant de 22 ans meurt sous les coups de deux « voltigeurs ». L’État répond en reculant : peloton dissous, loi retirée, ministre démissionnaire. La rue retient la leçon.
    Terrain : un hall d’immeuble, Paris
  2. 2005
    Trois semaines d’émeutes dans les cités
    Après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, près de 10 500 voitures brûlent et l’état d’urgence est décrété pour la première fois depuis la guerre d’Algérie. La violence reste cantonnée dans les cités.
    Terrain : les banlieues
  3. 2023
    Une semaine d’émeutes jusqu’aux centres-villes
    Après la mort de Nahel à Nanterre, près de 1 000 bâtiments brûlés, dégradés ou pillés, 250 commissariats attaqués, plus de 3 200 interpellations. Marseille, Lyon, Paris : les magasins de centre-ville sont pillés.
    Terrain : les centres-villes, la nuit
  4. 17 octobre 2026
    Pillages dans toutes les grandes villes, un après-midi et une nuit
    En marge des cortèges « contre la vie chère », Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rennes ou Limoges sont pillées en plein jour, souvent loin des manifestations, et les pillages durent jusqu’au dimanche matin. Environ 1 500 commerces touchés, plus de 2 000 interpellations, plus de 600 policiers, gendarmes et pompiers blessés.
    Terrain : tout le pays, jour et nuit
Chiffres : ministère de l’Intérieur (bilans 2005, 2023 et 17 octobre 2026), rapports parlementaires, Fédération du commerce et de la distribution. Le bilan du 17 octobre 2026 est celui communiqué le dimanche 18 octobre à la mi-journée, encore provisoire.

2005, 2023 : des cités aux centres-villes

Le 27 octobre 2005, deux adolescents de Clichy-sous-Bois meurent électrocutés dans un site EDF où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police. Suivent trois semaines d’émeutes, près de 10 500 voitures incendiées et, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, l’état d’urgence. Mais la violence reste cantonnée dans les cités : elle brûle la voiture du voisin et l’école du quartier, et les centres-villes la regardent à la télévision.

Dix-huit ans plus tard, le 27 juin 2023, Nahel, 17 ans, est tué à Nanterre par un policier lors d’un contrôle routier auquel il tentait de se soustraire. Cette fois, l’émeute déborde de son périmètre : Marseille vit une « situation insurrectionnelle » en plein centre, les magasins de luxe étant pillés de préférence, et en une semaine le ministère de l’Intérieur recense près de 1 000 bâtiments brûlés, dégradés ou pillés, 250 attaques de commissariats et plus de 3 200 interpellations.

17 octobre 2026 : la razzia en plein jour

Un nouveau seuil a été franchi ces dernières 24 heures. Plus besoin de mort pour servir de prétexte ni de nuit pour servir de couverture : les razzias se font en plein après-midi, à des kilomètres des cortèges autorisés, dans toutes les grandes villes à la fois, et elles se prolongent jusqu’au lendemain matin. Le ministre décrit « plusieurs milliers d’individus d’ultragauche », rejoints par des délinquants qui ont pillé et saccagé de nombreux commerces ; le Premier ministre Sébastien Lecornu affirme que des groupes d’ultragauche ont organisé la violence et que des délinquants s’y sont mêlés pour piller et détruire. Qui sont ces « délinquants » que le gouvernement distingue soigneusement des militants ? Nous avons notre petite idée, et le profil des 2 000 interpellés le dira dans les jours qui viennent. Il faudra alors le regarder en face et en tirer les conséquences : les pillards étrangers doivent être expulsés, les pillards binationaux déchus de la nationalité française, puis expulsés.

Forte avec les faibles, faible avec les forts

Reste la question qui compte au lendemain du 17 octobre : la France a-t-elle encore les moyens de se défendre ? Car la République n’est ni timide ni désarmée, et elle l’a prouvé chaque fois qu’elle avait en face d’elle son propre peuple. Les morts de quarante ans de maintien de l’ordre, Malik Oussekine, Rémi Fraisse, étaient des manifestants, pas des pillards. En 2013, c’est contre des familles que la police a été lâchée : des députés s’indignaient des participants de la Manif pour tous aspergés de gaz lacrymogène, poussettes comprises. En 2019, c’est contre des ouvriers et des retraités venus des ronds-points : après trois mois de Gilets jaunes, on comptait plus de 3 000 blessés et une vingtaine de personnes gravement atteintes à l’œil, la plupart éborgnées. Face à des pères de famille, à des étudiants, à des Gilets jaunes, la République sait donc très bien faire couler le sang, et le pouvoir couvre ensuite ceux qui l’ont versé.

Face à la racaille, pour reprendre le mot qu’un ministre de l’Intérieur avait osé en 2005, il n’y a plus personne. Les chiffres le disent avant les témoins : samedi, plus de 10 000 policiers et gendarmes étaient mobilisés dans toute la France, dont au moins 5 000 à Paris, pour 110 cortèges annoncés ; le 8 décembre 2018, pour l’acte IV des Gilets jaunes, Édouard Philippe en avait déployé 89 000, dont 8 000 à Paris. Neuf fois moins d’effectifs contre les pillards que contre les ronds-points. Samedi, à Marseille, un vigile résumait la journée en disant que la police « ne pouvait pas être partout », et le maire Benoît Payan constatait que l’ordre républicain n’avait pas pu être maintenu ; à Paris, la première adjointe au maire parlait dimanche matin d’un « manque de moyens policiers ». Les grenades, les lanceurs de balles et les canons à eau n’ont pas disparu entre 2019 et 2026 ; ce qui a disparu, c’est l’ordre de s’en servir contre ceux qui pillent. Il n’y a que deux explications possibles : ou bien les forces de l’ordre ont reçu la consigne de réduire au strict minimum le rétablissement de l’ordre et la protection des biens, ce qui engage la responsabilité du gouvernement et devrait lui être demandé ce soir ; ou bien l’État n’a réellement plus les moyens de protéger la population.

Des citoyens désarmés face à des pillards qui s’arment

Cette seconde hypothèse en appelle une autre. Samedi, des témoins signalaient le pillage d’une armurerie rue d’Aubagne, dans le premier arrondissement de Marseille ; l’information n’était pas confirmée dimanche, mais le précédent existe : lors des émeutes de 2023, déjà à Marseille, des armes de chasse avaient été dérobées dans une armurerie, selon la préfecture de police. Dans le même temps, l’État a méthodiquement désarmé les honnêtes gens : en novembre 2022, plus de 150 000 armes ont été remises au gouvernement en huit jours lors d’une opération d’abandon « simplifié », saluée comme un succès. Le lecteur suisse, qui garde son arme de service à la maison, mesure l’écart. Si la police ne peut plus être partout et que les citoyens n’ont plus de quoi se protéger, que va-t-il se passer la prochaine fois ?

Neuf fois moins de policiers contre les pillards que contre les Gilets jaunes
Policiers et gendarmes mobilisés en France pour une journée de manifestations : 8 décembre 2018 (acte IV des Gilets jaunes) et 17 octobre 2026 (journée « contre la vie chère »)
France entière
8 décembre 201889 000
17 octobre 2026plus de 10 000
Paris
8 décembre 20188 000
17 octobre 2026au moins 5 000
Sources : effectifs annoncés par le Premier ministre Édouard Philippe pour le 8 décembre 2018 (89 000 dont 8 000 à Paris) ; dispositif annoncé le 17 octobre 2026 (plus de 10 000 dont au moins 5 000 à Paris), hors renforts engagés en cours de journée. Les barres sont proportionnelles à l’intérieur de chaque bloc.

Ce que la droite nationale annonçait depuis cinquante ans

Indépendamment de ces questions, ce à quoi nous assistons en France depuis samedi est la réalisation, malheureuse, de ce que la droite nationale annonce depuis quarante ou cinquante ans, et pour quoi on l’a traitée de tous les noms. La logique de l’escalade se lit sans peine : chaque épisode élargit le terrain, abaisse le coût pour ses auteurs et prépare le suivant. La prochaine étape n’est donc pas difficile à imaginer, et l’histoire lui a déjà donné un nom, de Rome à Constantinople : la mise à sac, celle où l’on ne vide plus seulement les vitrines mais où l’on s’en prend aux personnes – pillages, viols, meurtres.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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