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De tous fichés à tous fliqués ? L’ombre du crédit social plane sur la Suisse

Les Suisses sont évalués par plusieurs sociétés de solvabilité, enregistrés dans une multitude de fichiers et parfois récompensés pour des comportements « vertueux ». Si aucun crédit social n’existe encore, ses briques s’accumulent, tandis que le futur portefeuille numérique « swiyu » pourrait bientôt leur offrir le point de rencontre qui leur manque encore.

Richard Dalleau
24 juillet 2026
7 min de lecture

Vous n’a­vez jamais signé de contrat avec CRIF AG, Intrum, Dun & Brad­street ou Cre­di­tre­form ? Ces entre­prises peuvent pour­tant déjà avoir un dos­sier sur vous. Lors d’un achat sur fac­ture, d’une demande de carte, de lea­sing ou d’a­bon­ne­ment, le com­mer­çant inter­roge son pres­ta­taire et reçoit une note, une classe de risque ou un feu vert. Un score trop bas peut impo­ser un paie­ment anti­ci­pé ou faire échouer la tran­sac­tion. Sur quelles bases ? La Fédé­ra­tion romande des consom­ma­teurs a inter­ro­gé les quatre grands acteurs du sec­teur, ain­si que les cen­trales ZEK et IKO : réponses laco­niques, échelles dif­fé­rentes, méthodes cou­vertes par le secret com­mer­cial. Le Pré­po­sé fédé­ral à la pro­tec­tion des don­nées mène désor­mais une enquête for­melle contre l’une de ces socié­tés.

Un même habi­tant peut figu­rer dans plu­sieurs bases. Cha­cune recons­ti­tue sa sol­va­bi­li­té à par­tir des pour­suites, cré­dits, adresses, expé­riences de paie­ment et infor­ma­tions de recou­vre­ment. La loi encadre les don­nées uti­li­sables, mais auto­rise sous condi­tions leur trai­te­ment sans consen­te­ment préa­lable. Le citoyen ne pos­sède donc pas une répu­ta­tion finan­cière, mais plu­sieurs répu­ta­tions concur­rentes, cal­cu­lées par des entre­prises qui ne dis­posent ni des mêmes infor­ma­tions ni des mêmes méthodes.

Ces fichiers ne vivent pas en vase clos. Cre­di­tre­form per­met à ses membres d’ex­traire les expé­riences de paie­ment de leur comp­ta­bi­li­té pour ali­men­ter un pool com­mun. La pla­te­forme Cre­dit­Check de Dun & Brad­street donne accès, depuis une même inter­face, à ses ren­sei­gne­ments et à ceux d’In­trum. Com­mer­çants, banques, opé­ra­teurs télé­coms et recou­vreurs trans­mettent aus­si retards, rap­pels et créances.

Le fédéralisme, digue ou angle mort ?

Loin du fan­tasme d’une base de don­nées cen­tra­li­sée, le sys­tème fonc­tionne donc de manière plus dif­fuse : un four­nis­seur signale un inci­dent, un recou­vreur ouvre un dos­sier, une admi­nis­tra­tion com­mu­nique une adresse, une socié­té trans­forme ces élé­ments en score, puis un autre acteur le dis­tri­bue. Chaque maillon peut res­pec­ter son cadre juri­dique, mais, pour la per­sonne concer­née, recons­ti­tuer la chaîne relève du par­cours du com­bat­tant.

Cette opa­ci­té prend une cou­leur très suisse. Les socié­tés tra­vaillent à l’é­chelle natio­nale, tan­dis que don­nées publiques et contrôles res­tent répar­tis entre Confé­dé­ra­tion, can­tons et com­munes.

Une dis­per­sion qui pro­tège réel­le­ment contre un cré­dit social impo­sé depuis Berne. En effet, une inter­con­nexion géné­rale des fichiers poli­ciers ou can­to­naux ne se décrète pas d’un clic. POLAP, la pla­te­forme de recherche poli­cière com­mune en ser­vice depuis août 2024, le démontre : le rac­cor­de­ment des bases can­to­nales exige encore une base consti­tu­tion­nelle, une modi­fi­ca­tion de la loi fédé­rale et un accord inter­can­to­nal.

La digue souffre tou­te­fois d’une faille. Une com­mune four­nit l’a­dresse, une entre­prise le retard, un recou­vreur le dos­sier, un pres­ta­taire le score et un com­mer­çant la déci­sion. Cha­cun ne répond que de son frag­ment, mais le citoyen subit le résul­tat de l’en­semble du pro­ces­sus. Le fédé­ra­lisme pro­tège contre un Big Bro­ther fédé­ral, mais pas vrai­ment contre une mul­ti­tude de petits frères publics et pri­vés et leur cré­dit social minia­ture.

Récompenser les « bons » comportements

L’ex­pres­sion a de quoi inquié­ter, et pour­tant, elle est per­ti­nente. Le cré­dit social ne consiste pas à sanc­tion­ner l’illé­gal, mais à récom­pen­ser les com­por­te­ments jugés ver­tueux ou à décou­ra­ger ceux qu’une ins­ti­tu­tion défi­nit comme pro­blé­ma­tiques. Durant la crise sani­taire, il était légal de ne pas se faire vac­ci­ner contre le Covid, mais Berne a impo­sé le cer­ti­fi­cat Covid, puis les règles 2G/2G+ pour pous­ser la popu­la­tion à accom­plir un geste qu’elle esti­mait bon pour la socié­té.

À une échelle plus modeste, Cyclo­ma­nia enre­gistre les dépla­ce­ments à pied et à vélo, attri­bue des points et ouvre l’ac­cès à des prix ; les don­nées agré­gées servent ensuite aux com­munes. Les Eco-défis gene­vois récom­pensent des gestes liés à la mobi­li­té ou au réem­ploi.

Les assu­reurs vont plus loin, car la récom­pense pos­sède une valeur éco­no­mique. Bene­vi­ta trans­forme les pas, les minutes actives et les défis de san­té en points pou­vant réduire cer­taines primes com­plé­men­taires. Active 365, liée à la CSS, pro­met jus­qu’à CHF 400 par an. Ces pro­grammes res­tent volon­taires et hors assu­rance obli­ga­toire ; la méca­nique est pour­tant celle du cré­dit social : il est par­fai­te­ment légal de rou­ler en voi­ture et non à vélo ou de ne pas prendre soin de sa san­té, mais le « bon » com­por­te­ment devient finan­ciè­re­ment pré­fé­rable parce qu’une entre­prise en a déci­dé ain­si. Sys­tème ludique de points, pro­gramme volon­taire, récom­penses finan­cières, c’est exac­te­ment avec ces argu­ments qu’a­vait été lan­cé le cré­dit social en Chine au début des années 2010.

Swiyu, le chaînon manquant

MyLu­ga­no ajoute une autre pièce : por­te­feuille numé­rique, mon­naie locale, pro­fil véri­fié au moyen d’un sel­fie et d’une pièce d’i­den­ti­té, cash­back pou­vant atteindre 10 %. Le dis­po­si­tif récom­pense essen­tiel­le­ment la consom­ma­tion locale, mais montre tou­te­fois qu’une com­mune peut réunir iden­ti­té, por­te­feuille, tran­sac­tions et avan­tages dans une même appli­ca­tion. Aucun de ces sys­tèmes n’est aujourd’­hui relié aux socié­tés de sco­ring ou aux fichiers poli­ciers. Ils exploitent pour­tant une fonc­tion élé­men­taire d’un sys­tème plus large : iden­ti­fier, mesu­rer, clas­ser ou récom­pen­ser.

La future infra­struc­ture swiyu consti­tue pour sa part un véri­table chan­ge­ment d’é­chelle. Elle ne por­te­ra pas seule­ment l’e-ID : la Confé­dé­ra­tion la conçoit pour per­mettre aux auto­ri­tés, can­tons, com­munes et acteurs pri­vés d’é­mettre et de véri­fier d’autres jus­ti­fi­ca­tifs élec­tro­niques. Son entrée en exploi­ta­tion est atten­due au pre­mier semestre 2027, indé­pen­dam­ment du lan­ce­ment de l’e-ID, désor­mais repous­sé.

Swiyu n’est tou­jours pas un sys­tème cen­tra­li­sé : les jus­ti­fi­ca­tifs res­tent dans le por­te­feuille, les registres fédé­raux n’en conservent pas le conte­nu et la divul­ga­tion sélec­tive doit limi­ter les infor­ma­tions pré­sen­tées. Des aver­tis­se­ments sont pré­vus lors­qu’un véri­fi­ca­teur réclame trop de don­nées. Ce sont de vrais garde-fous.

Ils ne sont tou­te­fois pas tous gra­vés dans le marbre. Le sto­ckage local et cer­taines pro­tec­tions cryp­to­gra­phiques relèvent de l’ar­chi­tec­ture. Les jus­ti­fi­ca­tifs admis, les acteurs auto­ri­sés, les don­nées exi­gibles, les fina­li­tés accep­tées ou les consé­quences d’un refus dépendent davan­tage du droit et des para­mètres choi­sis par les auto­ri­tés.

Pas de crédit social… pour l’instant

Une fois l’in­fra­struc­ture ins­tal­lée, élar­gir ses usages aura un coût mar­gi­nal négli­geable, et l’ex­pé­rience montre que la ten­ta­tion est tou­jours forte d’é­tendre ce type de dis­po­si­tif. En l’é­tat, Swiyu pour­rait déjà deve­nir l’in­ter­face où des infor­ma­tions issues de bases sépa­rées se croisent.

Et c’est là le dan­ger : répé­tons-le, aucun score civique géné­ral ne relie aujourd’­hui sol­va­bi­li­té, san­té, mobi­li­té, police et avan­tages publics, mais il n’est pas néces­saire que toutes les bases soient un jour phy­si­que­ment fusion­nées. Le recou­pe­ment suf­fit. Une iden­ti­té, une adresse, un numé­ro de client, un his­to­rique de paie­ment ou une attes­ta­tion d’ac­ti­vi­té peuvent pro­ve­nir de fichiers dis­tincts. Cor­ré­lées par un même acteur, rap­pro­chées au fil des tran­sac­tions ou asso­ciées à des iden­ti­fiants per­sis­tants, ces infor­ma­tions per­mettent de recons­truire un pro­fil beau­coup plus riche que cha­cune prise iso­lé­ment. Comme ce qui se passe sur le Web et les réseaux sociaux avec les mul­tiples traces que nous lais­sons en navi­guant, le pro­fi­lage peut sor­tir d’un mille-feuille de fichiers, de jus­ti­fi­ca­tifs et de déci­sions suc­ces­sives.

Le résul­tat opé­ra­tion­nel ne serait alors guère dif­fé­rent de celui d’un sys­tème cen­tra­li­sé. Les cor­ré­la­tions et recou­pe­ments per­mettent d’a­dap­ter les condi­tions pro­po­sées, d’ac­cor­der un avan­tage, d’im­po­ser un contrôle sup­plé­men­taire ou de fer­mer une option. Aucun orga­nisme ne détient le dos­sier com­plet, mais l’ad­di­tion des don­nées pro­duit un juge­ment glo­bal.

La vigi­lance doit donc por­ter sur les connexions futures, les chan­ge­ments de fina­li­té, les iden­ti­fiants per­met­tant les rap­pro­che­ments et le carac­tère réel­le­ment libre du consen­te­ment. Le fédé­ra­lisme ralen­tit la construc­tion d’un sys­tème cen­tra­li­sé ; il peut aus­si per­mettre à cha­cun d’en bâtir un mor­ceau. Si la Suisse n’a pas de cré­dit social, elle pos­sède déjà beau­coup de pièces, et bien­tôt le por­te­feuille capable de les trans­por­ter.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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