De tous fichés à tous fliqués ? L’ombre du crédit social plane sur la Suisse
Les Suisses sont évalués par plusieurs sociétés de solvabilité, enregistrés dans une multitude de fichiers et parfois récompensés pour des comportements « vertueux ». Si aucun crédit social n’existe encore, ses briques s’accumulent, tandis que le futur portefeuille numérique « swiyu » pourrait bientôt leur offrir le point de rencontre qui leur manque encore.
Vous n’avez jamais signé de contrat avec CRIF AG, Intrum, Dun & Bradstreet ou Creditreform ? Ces entreprises peuvent pourtant déjà avoir un dossier sur vous. Lors d’un achat sur facture, d’une demande de carte, de leasing ou d’abonnement, le commerçant interroge son prestataire et reçoit une note, une classe de risque ou un feu vert. Un score trop bas peut imposer un paiement anticipé ou faire échouer la transaction. Sur quelles bases ? La Fédération romande des consommateurs a interrogé les quatre grands acteurs du secteur, ainsi que les centrales ZEK et IKO : réponses laconiques, échelles différentes, méthodes couvertes par le secret commercial. Le Préposé fédéral à la protection des données mène désormais une enquête formelle contre l’une de ces sociétés.
Un même habitant peut figurer dans plusieurs bases. Chacune reconstitue sa solvabilité à partir des poursuites, crédits, adresses, expériences de paiement et informations de recouvrement. La loi encadre les données utilisables, mais autorise sous conditions leur traitement sans consentement préalable. Le citoyen ne possède donc pas une réputation financière, mais plusieurs réputations concurrentes, calculées par des entreprises qui ne disposent ni des mêmes informations ni des mêmes méthodes.
Ces fichiers ne vivent pas en vase clos. Creditreform permet à ses membres d’extraire les expériences de paiement de leur comptabilité pour alimenter un pool commun. La plateforme CreditCheck de Dun & Bradstreet donne accès, depuis une même interface, à ses renseignements et à ceux d’Intrum. Commerçants, banques, opérateurs télécoms et recouvreurs transmettent aussi retards, rappels et créances.
Le fédéralisme, digue ou angle mort ?
Loin du fantasme d’une base de données centralisée, le système fonctionne donc de manière plus diffuse : un fournisseur signale un incident, un recouvreur ouvre un dossier, une administration communique une adresse, une société transforme ces éléments en score, puis un autre acteur le distribue. Chaque maillon peut respecter son cadre juridique, mais, pour la personne concernée, reconstituer la chaîne relève du parcours du combattant.
Cette opacité prend une couleur très suisse. Les sociétés travaillent à l’échelle nationale, tandis que données publiques et contrôles restent répartis entre Confédération, cantons et communes.
Une dispersion qui protège réellement contre un crédit social imposé depuis Berne. En effet, une interconnexion générale des fichiers policiers ou cantonaux ne se décrète pas d’un clic. POLAP, la plateforme de recherche policière commune en service depuis août 2024, le démontre : le raccordement des bases cantonales exige encore une base constitutionnelle, une modification de la loi fédérale et un accord intercantonal.
La digue souffre toutefois d’une faille. Une commune fournit l’adresse, une entreprise le retard, un recouvreur le dossier, un prestataire le score et un commerçant la décision. Chacun ne répond que de son fragment, mais le citoyen subit le résultat de l’ensemble du processus. Le fédéralisme protège contre un Big Brother fédéral, mais pas vraiment contre une multitude de petits frères publics et privés et leur crédit social miniature.
Récompenser les « bons » comportements
L’expression a de quoi inquiéter, et pourtant, elle est pertinente. Le crédit social ne consiste pas à sanctionner l’illégal, mais à récompenser les comportements jugés vertueux ou à décourager ceux qu’une institution définit comme problématiques. Durant la crise sanitaire, il était légal de ne pas se faire vacciner contre le Covid, mais Berne a imposé le certificat Covid, puis les règles 2G/2G+ pour pousser la population à accomplir un geste qu’elle estimait bon pour la société.
À une échelle plus modeste, Cyclomania enregistre les déplacements à pied et à vélo, attribue des points et ouvre l’accès à des prix ; les données agrégées servent ensuite aux communes. Les Eco-défis genevois récompensent des gestes liés à la mobilité ou au réemploi.
Les assureurs vont plus loin, car la récompense possède une valeur économique. Benevita transforme les pas, les minutes actives et les défis de santé en points pouvant réduire certaines primes complémentaires. Active 365, liée à la CSS, promet jusqu’à CHF 400 par an. Ces programmes restent volontaires et hors assurance obligatoire ; la mécanique est pourtant celle du crédit social : il est parfaitement légal de rouler en voiture et non à vélo ou de ne pas prendre soin de sa santé, mais le « bon » comportement devient financièrement préférable parce qu’une entreprise en a décidé ainsi. Système ludique de points, programme volontaire, récompenses financières, c’est exactement avec ces arguments qu’avait été lancé le crédit social en Chine au début des années 2010.
Swiyu, le chaînon manquant
MyLugano ajoute une autre pièce : portefeuille numérique, monnaie locale, profil vérifié au moyen d’un selfie et d’une pièce d’identité, cashback pouvant atteindre 10 %. Le dispositif récompense essentiellement la consommation locale, mais montre toutefois qu’une commune peut réunir identité, portefeuille, transactions et avantages dans une même application. Aucun de ces systèmes n’est aujourd’hui relié aux sociétés de scoring ou aux fichiers policiers. Ils exploitent pourtant une fonction élémentaire d’un système plus large : identifier, mesurer, classer ou récompenser.
La future infrastructure swiyu constitue pour sa part un véritable changement d’échelle. Elle ne portera pas seulement l’e-ID : la Confédération la conçoit pour permettre aux autorités, cantons, communes et acteurs privés d’émettre et de vérifier d’autres justificatifs électroniques. Son entrée en exploitation est attendue au premier semestre 2027, indépendamment du lancement de l’e-ID, désormais repoussé.
Swiyu n’est toujours pas un système centralisé : les justificatifs restent dans le portefeuille, les registres fédéraux n’en conservent pas le contenu et la divulgation sélective doit limiter les informations présentées. Des avertissements sont prévus lorsqu’un vérificateur réclame trop de données. Ce sont de vrais garde-fous.
Ils ne sont toutefois pas tous gravés dans le marbre. Le stockage local et certaines protections cryptographiques relèvent de l’architecture. Les justificatifs admis, les acteurs autorisés, les données exigibles, les finalités acceptées ou les conséquences d’un refus dépendent davantage du droit et des paramètres choisis par les autorités.
Pas de crédit social… pour l’instant
Une fois l’infrastructure installée, élargir ses usages aura un coût marginal négligeable, et l’expérience montre que la tentation est toujours forte d’étendre ce type de dispositif. En l’état, Swiyu pourrait déjà devenir l’interface où des informations issues de bases séparées se croisent.
Et c’est là le danger : répétons-le, aucun score civique général ne relie aujourd’hui solvabilité, santé, mobilité, police et avantages publics, mais il n’est pas nécessaire que toutes les bases soient un jour physiquement fusionnées. Le recoupement suffit. Une identité, une adresse, un numéro de client, un historique de paiement ou une attestation d’activité peuvent provenir de fichiers distincts. Corrélées par un même acteur, rapprochées au fil des transactions ou associées à des identifiants persistants, ces informations permettent de reconstruire un profil beaucoup plus riche que chacune prise isolément. Comme ce qui se passe sur le Web et les réseaux sociaux avec les multiples traces que nous laissons en naviguant, le profilage peut sortir d’un mille-feuille de fichiers, de justificatifs et de décisions successives.
Le résultat opérationnel ne serait alors guère différent de celui d’un système centralisé. Les corrélations et recoupements permettent d’adapter les conditions proposées, d’accorder un avantage, d’imposer un contrôle supplémentaire ou de fermer une option. Aucun organisme ne détient le dossier complet, mais l’addition des données produit un jugement global.
La vigilance doit donc porter sur les connexions futures, les changements de finalité, les identifiants permettant les rapprochements et le caractère réellement libre du consentement. Le fédéralisme ralentit la construction d’un système centralisé ; il peut aussi permettre à chacun d’en bâtir un morceau. Si la Suisse n’a pas de crédit social, elle possède déjà beaucoup de pièces, et bientôt le portefeuille capable de les transporter.