lundi 13 juillet 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Politique

Neutralité : la Suisse a trahi sa vocation historique

Inscrire la neutralité dans la Constitution pour restaurer la crédibilité de la Suisse : tel est l'enjeu de l'initiative populaire. Depuis la reprise des sanctions européennes en 2022, la Confédération n'est plus perçue comme impartiale par une partie du monde, et Genève voit s'éroder son statut de terre de médiation. En redonnant au peuple la maîtrise de cette doctrine séculaire, l'initiative veut rendre à la Suisse ce qui faisait sa force : la confiance de tous les camps.

Gjon Haskaj
13 juillet 2026
6 min de lecture

Pen­dant des siècles, la neu­tra­li­té hel­vé­tique n’é­tait pas une pos­ture pas­sive, mais une doc­trine d’É­tat éprou­vée. C’est parce que la Suisse refu­sait de choi­sir un camp qu’elle pou­vait ser­vir tous les camps – comme média­trice, comme terre d’a­sile pour les négo­cia­tions, comme dépo­si­taire du droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire.

Depuis 2022, ce contrat his­to­rique a volé en éclats. En repre­nant les sanc­tions de l’U­nion euro­péenne contre la Rus­sie, le Conseil fédé­ral a tour­né le dos à une tra­di­tion sécu­laire : il a fait de la Suisse une bel­li­gé­rante de fac­to dans un conflit qui n’é­tait pas le sien. Ce n’est plus de la soli­da­ri­té, c’est de la par­tia­li­té. Et la par­tia­li­té est pré­ci­sé­ment ce que la neu­tra­li­té inter­dit.

Un Conseil fédéral sans garde-fous

La ques­tion cen­trale n’est pas seule­ment celle de la Rus­sie ou de l’U­kraine. C’est une ques­tion ins­ti­tu­tion­nelle fon­da­men­tale : qui décide de la neu­tra­li­té suisse ?

Aujourd’­hui, le Conseil fédé­ral peut, par simple déci­sion admi­nis­tra­tive, ali­gner la Suisse sur les posi­tions d’une puis­sance étran­gère ou d’un bloc supra­na­tio­nal. Sans vote par­le­men­taire contrai­gnant. Sans consul­ta­tion popu­laire. C’est ce qui s’est pro­duit en 2022, lorsque la Suisse a repris en bloc les sanc­tions euro­péennes en l’es­pace de quelques jours. Cette dérive n’est pas seule­ment regret­table : elle est dan­ge­reuse pour la cré­di­bi­li­té à long terme de la Suisse.

L’i­ni­tia­tive sur la neu­tra­li­té vient cor­ri­ger cette dérive. En ins­cri­vant la neu­tra­li­té dans la Consti­tu­tion avec une por­tée nor­ma­tive claire, elle contraint le Conseil fédé­ral à res­pec­ter un cadre défi­ni démo­cra­ti­que­ment par le peuple sou­ve­rain. Il ne s’a­git pas d’en­tra­ver l’ac­tion gou­ver­ne­men­tale, mais de la rame­ner dans les limites que la démo­cra­tie directe impose.

La neutralité : stratégie de défense, pas de capitulation

Ses détrac­teurs aiment à pré­sen­ter la neu­tra­li­té comme une lâche­té, un refus de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés face au mal. C’est une cari­ca­ture qui mécon­naît la réa­li­té stra­té­gique.

La neu­tra­li­té est une doc­trine de sécu­ri­té natio­nale. Elle garan­tit que la Suisse n’est pas entraî­née dans des conflits qui ne la menacent pas direc­te­ment. Elle pré­serve l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale en fai­sant de la Suisse un espace hors jeu pour les bel­li­gé­rants. Elle pro­tège les citoyens suisses à l’é­tran­ger en leur évi­tant d’être asso­ciés aux actes de guerre d’un camp ou de l’autre.

L’his­toire le confirme : lors des deux conflits mon­diaux, la neu­tra­li­té a épar­gné à la Suisse des des­truc­tions incal­cu­lables. Pen­dant la Guerre froide, elle lui a per­mis de main­te­nir des rela­tions avec les deux blocs, Est et Ouest, là où tous ses voi­sins étaient contraints de choi­sir. Renon­cer à cette doc­trine au nom d’une soli­da­ri­té conjonc­tu­relle, c’est sacri­fier un bou­clier stra­té­gique sécu­laire sur l’au­tel d’une poli­tique étran­gère impro­vi­sée.

Les sanctions : un poison pour la neutralité

Le recours aux sanc­tions éco­no­miques consti­tue une rup­ture avec la tra­di­tion de neu­tra­li­té inté­grale.

Les sanc­tions ne sont pas un ins­tru­ment neutre. Ce sont des armes éco­no­miques, uti­li­sées pour contraindre, punir et affai­blir un État. Lorsque la Suisse gèle des avoirs, bloque des expor­ta­tions ou inter­dit des tran­sac­tions, elle ne se contente pas de « res­pec­ter le droit inter­na­tio­nal » : elle prend acti­ve­ment par­ti dans un rap­port de force. Elle devient un outil de pres­sion au ser­vice d’un camp.

Pourquoi la Russie et d’autres États ne considèrent plus la Suisse comme neutre

C’est un fait, non une opi­nion : Mos­cou a offi­ciel­le­ment reti­ré son accré­di­ta­tion à la Suisse comme État poten­tiel­le­ment média­teur. La rai­son invo­quée est expli­cite – la Suisse a ces­sé d’être neutre aux yeux de la Rus­sie en rejoi­gnant le régime de sanc­tions occi­den­tal.

Ce n’est pas une réac­tion irra­tion­nelle. Un pays sou­mis à des sanc­tions éco­no­miques d’un tiers ne peut rai­son­na­ble­ment pas accep­ter ce tiers comme arbitre. C’est une règle élé­men­taire de toute média­tion : le média­teur ne peut être juge et par­tie. En adop­tant les sanc­tions euro­péennes, la Suisse s’est elle-même dis­qua­li­fiée du rôle qui était le sien depuis des géné­ra­tions.

L’his­toire four­nit ici un contre-exemple lumi­neux. En 1973, lors de la guerre du Kip­pour, la Suisse avait refu­sé de lais­ser les avions amé­ri­cains de ravi­taille­ment sur­vo­ler son ter­ri­toire – au grand dam de Washing­ton. Ce refus, per­çu comme une entrave à l’ef­fort de guerre occi­den­tal, lui avait néan­moins per­mis de conser­ver la confiance des deux camps et de jouer un rôle actif dans les négo­cia­tions de paix au Proche-Orient. Voi­là la rigueur que l’i­ni­tia­tive entend res­tau­rer.

Rendre à la Suisse son rôle de médiateur

Genève reste le siège de dizaines d’or­ga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. La Suisse abrite les Conven­tions de Genève et le CICR. Elle pos­sède une infra­struc­ture diplo­ma­tique unique et un savoir-faire dans l’ac­cueil des négo­cia­tions que nulle autre nation ne maî­trise au même degré.

Tout cela est en train de se dépré­cier. La cré­di­bi­li­té de la Suisse comme terre de négo­cia­tion s’ef­fondre dès lors que l’une des par­ties au conflit la per­çoit comme hos­tile.

Si la Suisse perd défi­ni­ti­ve­ment sa cré­di­bi­li­té d’É­tat neutre, Genève devien­dra une capi­tale inter­na­tio­nale ordi­naire, comme il en existe d’autres. Son avan­tage com­pa­ra­tif – être le lieu où les enne­mis peuvent se par­ler – dis­pa­raît avec la neu­tra­li­té elle-même.

L’i­ni­tia­tive sur la neu­tra­li­té n’est donc pas un repli sur soi. C’est, au contraire, la condi­tion pour retrou­ver une influence réelle sur la scène mon­diale – non pas l’in­fluence de celui qui donne des ordres, mais celle, plus pré­cieuse et plus rare, de celui en qui tous ont confiance.

La Suisse n’a d’ennemis que ceux qu’elle se crée elle-même

Depuis une ving­taine d’an­nées, le Conseil fédé­ral a mul­ti­plié les adjec­tifs (active, coopé­ra­tive, soli­daire…) acco­lés au mot neu­tra­li­té pour jus­ti­fier des mesures qui s’en écartent, tout en pré­ser­vant l’illu­sion d’une neu­tra­li­té intacte auprès de l’o­pi­nion publique.

En tant qu’É­tat neutre uni­ver­sel­le­ment recon­nu, la Suisse ne sus­ci­tait natu­rel­le­ment l’hos­ti­li­té d’au­cun pays. Pour­tant, les choix du Conseil fédé­ral depuis 2022 ont créé chez cer­tains États un pro­fond sen­ti­ment d’in­jus­tice et de défiance, au point qu’ils ne la consi­dèrent plus comme neutre.

Face à ce constat, il est urgent d’im­po­ser des garde-fous au Conseil fédé­ral afin d’é­vi­ter qu’il pour­suive une poli­tique hos­tile à l’é­gard de cer­tains États, qui achève de vider la neu­tra­li­té suisse de sa sub­stance.

Cette néces­si­té est d’au­tant plus évi­dente que l’exé­cu­tif suisse pra­tique une poli­tique de sanc­tions à géo­mé­trie variable. Pour­quoi sanc­tion­ner la Rus­sie mais pas Israël ni les États-Unis ? Parce que l’exé­cu­tif ne défend plus l’in­té­rêt com­mun, mais s’a­ligne sur le bloc occi­den­tal. Res­tau­rer une diplo­ma­tie équi­table, impar­tiale et cohé­rente exige un retour aux sources de l’i­den­ti­té hel­vé­tique. Sans cela, la Suisse per­dra défi­ni­ti­ve­ment sa cré­di­bi­li­té inter­na­tio­nale.

En conclu­sion, ins­crire la neu­tra­li­té dans la Consti­tu­tion n’é­qui­vaut pas à impo­ser une concep­tion rigide de ce prin­cipe à l’exé­cu­tif suisse. C’est dire clai­re­ment que cette doc­trine appar­tient au peuple suisse, pas aux caprices conjonc­tu­rels d’un Conseil fédé­ral sou­mis à des pres­sions.

C’est redon­ner la parole à la Suisse dans un monde qui, parce qu’il est pola­ri­sé, a plus que jamais besoin de média­teurs cré­dibles. La Suisse n’a pas besoin de choi­sir un camp. Elle a besoin de res­ter elle-même.

Gjon Haskaj
Gjon Haskaj

Journaliste. Sujets de prédilection : philosophie politique, géopolitique, relations internationales, sciences politiques, philosophie du droit et football.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.