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Drones au-dessus des sites militaires : la Suisse mise sur le Skyranger, fabriqué à Oerlikon

Psychose ? Depuis l'automne 2025, l'Europe vit au rythme des alertes aux drones. Mais tout n'est pas imputable à Moscou : si l'incursion de septembre en Pologne a été officiellement attribuée à la Russie, les survols qui ont fermé les aéroports de Copenhague et d'Oslo restent sans auteur identifié, et le missile qui avait tué deux civils polonais en 2022 provenait de la défense antiaérienne ukrainienne, selon l'enquête du parquet de Varsovie. Faut-il, dès lors, prendre la menace au sérieux ? En Suisse, le chef de l'armée et le Département fédéral de la défense l'affirment : les incursions au-dessus de sites militaires sont réelles, et elles se répètent. Reste à savoir qui a intérêt à entretenir l'alarme.

Dimitri Fontana
13 juillet 2026
4 min de lecture

« Pas un seul drone, mais plu­sieurs drones en for­ma­tion » ont sur­vo­lé une infra­struc­ture cri­tique avant de dis­pa­raître, a décla­ré le chef de l’ar­mée Bene­dikt Roos lors d’une réunion à la caserne de Berne fin juin, en sou­li­gnant qu’un tel vol exige un cer­tain savoir-faire. Le Dépar­te­ment fédé­ral de la défense confirme que ces inci­dents sont de plus en plus fré­quents au-des­sus des ins­tal­la­tions et des troupes, sans pré­ci­ser les lieux ; les auteurs, eux, res­tent incon­nus. Face à ces appa­reils, le pays ne dis­pose d’au­cun moyen d’in­ter­cep­tion moderne, recon­naît le direc­teur de Rhein­me­tall Air Defence, Oli­ver Dürr.

C’est pré­ci­sé­ment chez ce fabri­cant, à Zurich-Oer­li­kon, que l’ar­mée compte se rééqui­per. Les anciens ate­liers d’Oer­li­kon Contraves, qui pro­duisent de l’ar­tille­rie anti­aé­rienne depuis 1930, fabriquent le Sky­ran­ger : un canon asso­cié à un radar et à des cap­teurs, dont la muni­tion pro­gram­mable explose juste avant sa cible et peut détruire un drone à trois ou quatre kilo­mètres. La Suisse veut en acqué­rir 32 exem­plaires mon­tés sur camions pour pro­té­ger cen­trales élec­triques, aéro­dromes et centres logis­tiques. Le cré­dit de 800 mil­lions de francs, ins­crit dans le mes­sage sur l’ar­mée 2026, a été adop­té sans oppo­si­tion par le Conseil des États ; le Natio­nal se pro­non­ce­ra en sep­tembre. Chaque sys­tème coûte de 10 à 30 mil­lions selon le véhi­cule por­teur – des cen­taines de mil­lions, au total, pour contrer des engins qui valent par­fois quelques cen­taines de francs.

Le 6 juillet, Mar­tin Pfis­ter a fait visi­ter les halles zuri­choises à son homo­logue autri­chienne Klau­dia Tan­ner. Les deux États neutres, dont les armées ont mené plus de 140 pro­jets com­muns en 2025 selon le DDPS, veulent coor­don­ner leurs acqui­si­tions. « La sécu­ri­té en Europe exige non seule­ment des forces armées, mais aus­si une indus­trie de défense natio­nale forte », a décla­ré la ministre autri­chienne. Son pays, pre­mier client du Sky­ran­ger avec 36 sys­tèmes com­man­dés sur blin­dés Pan­dur, teste déjà le maté­riel dans le can­ton de Schwytz en vue de livrai­sons en série dès 2027.

Or, en poli­tique, le calen­drier compte. Les décla­ra­tions du chef de l’ar­mée tombent trois mois avant le vote du Natio­nal sur les 800 mil­lions, en pleine cam­pagne du Conseil fédé­ral pour un réar­me­ment d’une tren­taine de mil­liards qu’il entend finan­cer par une hausse de la TVA, et au moment où la Suisse neutre mul­ti­plie les gestes vers l’ar­chi­tec­ture de défense euro­péenne : adhé­sion à l’i­ni­tia­tive de bou­clier aérien Sky Shield, un mil­lier de sol­dats à l’exer­cice Trias 25 en Autriche, entraî­ne­ments de tir en France. On relè­ve­ra d’ailleurs que l’ar­mée n’a four­ni ni lieu, ni date, ni image de l’in­ci­dent, et que son chef n’a sai­si ni le Minis­tère public de la Confé­dé­ra­tion ni la jus­tice mili­taire – curieuse rete­nue pour un évé­ne­ment jugé si pré­oc­cu­pant. Nul besoin de ver­ser dans le com­plo­tisme pour se sou­ve­nir que des inci­dents bien réels, mais oppor­tu­né­ment exploi­tés, ont plus d’une fois ser­vi à faire bas­cu­ler des opi­nions publiques. Le doute fait par­tie de l’exa­men.

Il ne dis­pense pas pour autant de répondre à une ques­tion de bon sens. La Suisse n’est fron­ta­lière ni de la Rus­sie ni de l’U­kraine : aucun drone ne peut tra­ver­ser la France, l’Al­le­magne, l’Au­triche ou l’I­ta­lie sans être détec­té par leurs défenses aériennes. Ceux qui s’a­ven­turent au-des­sus des sites hel­vé­tiques sont donc, selon toute vrai­sem­blance, de petits appa­reils à courte por­tée, pilo­tés depuis le ter­ri­toire suisse ou ses abords immé­diats. Voi­là pour­quoi les pilotes échappent aux enquê­teurs – et pour­quoi ni les Patriot amé­ri­cains, atten­dus au plus tôt en 2034, ni les avions de com­bat n’y chan­ge­ront rien. Quelle que soit l’o­ri­gine de ces appa­reils, et quoi qu’on pense du calen­drier, pro­té­ger les infra­struc­tures cri­tiques reste une pré­oc­cu­pa­tion légi­time – la seule réponse est le canon pos­té au pied des sites sen­sibles. Cela tombe bien : celui-ci se fabrique à Oer­li­kon.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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