Quand les Sarrasins occupaient les Alpes : l’histoire oubliée des raids musulmans en Suisse
De la Provence aux cols du Valais et des Grisons, des combattants venus du monde musulman ont pesé pendant près d'un siècle sur les grandes routes des Alpes. Cet épisode longtemps négligé, l'abbé Alain René Arbez l'a remis en lumière dans une étude remarquable publiée sur Dreuz, qui a servi de base au présent texte. Croisée avec les travaux récents des médiévistes, elle permet aujourd'hui de raconter cette histoire avec précision – et de démêler ce qui relève des faits de ce qui appartient à la légende.
Pendant près d’un siècle, des groupes musulmans installés dans le sud de la France contrôlent plusieurs passages alpins, rançonnent les voyageurs et lancent des expéditions jusque dans l’actuelle Suisse. Longtemps cantonné à quelques lignes dans les manuels d’histoire, cet épisode fait aujourd’hui l’objet d’un profond réexamen par les médiévistes. Loin d’une simple succession de raids de pirates, il apparaît désormais comme une tentative durable de contrôle des principaux axes reliant la Méditerranée au cœur de l’Europe.
L’abbé de Cluny tombe dans une embuscade
Été 972. Un petit cortège gravit les pentes du Grand-Saint-Bernard. À sa tête se trouve un homme dont le prestige dépasse largement celui d’un simple supérieur d’abbaye : Mayeul de Cluny. Conseiller de princes et d’empereurs, artisan de la réforme monastique, il est alors l’une des personnalités les plus influentes de la chrétienté occidentale.
À proximité du col, le voyage tourne au cauchemar. Des hommes armés surgissent et capturent l’abbé. Une forte rançon est exigée. Les moines de Cluny devront réunir une somme considérable pour obtenir sa libération.
Les chroniqueurs de l’époque relatent tous l’événement, qui fait rapidement le tour de l’Europe chrétienne. Car si un personnage d’une telle importance peut être enlevé sur l’un des principaux axes reliant l’Italie au royaume de Bourgogne, c’est que la situation dans les Alpes a profondément changé.
Depuis plusieurs décennies déjà, des groupes que les sources latines désignent sous le nom de Sarrasins multiplient les incursions dans les Alpes occidentales. Partis d’une base solidement établie en Provence, ils contrôlent certains cols, attaquent des monastères, interceptent des voyageurs et imposent leur présence sur des routes commerciales essentielles.
La capture de Mayeul n’est donc pas un simple fait divers médiéval : elle marque le point culminant d’une crise qui conduira, dès l’année suivante, à la destruction de la base sarrasine de Fraxinetum.
L’abbé Alain René Arbez a récemment remis en lumière cette séquence historique dans une étude consacrée aux incursions sarrasines dans les Alpes. Les recherches universitaires publiées ces dernières années permettent aujourd’hui d’en préciser le déroulement, tout en distinguant ce qui relève des faits établis de ce qui appartient davantage au récit des chroniqueurs.
720Septimanie
827Provence
887Provence
890Provence
906Piémont
921Les Alpes
939Valais & Rhétie
954Les cols
972Valais
973Provence
975Les Alpes
Une page méconnue de l’histoire européenne
Lorsque l’on évoque les grandes menaces qui pèsent sur l’Europe du Haut Moyen Âge, les mêmes noms reviennent presque toujours : les Vikings au nord, les Magyars à l’est ou encore les grandes invasions des siècles précédents.
Les Sarrasins des Alpes demeurent, eux, largement absents de la mémoire collective. Pourtant, leur présence est attestée par un ensemble remarquable de sources médiévales : chroniques monastiques, biographies de saints, diplômes royaux, correspondances ecclésiastiques et actes de fondation d’abbayes.
Le sujet est connu des historiens depuis longtemps. En revanche, son interprétation a considérablement évolué.
Pendant une bonne partie du XXᵉ siècle, ces groupes furent essentiellement décrits comme des pirates installés sur le littoral provençal, vivant de coups de main avant de regagner leurs repaires.
Cette image est aujourd’hui largement nuancée.
Les travaux de plusieurs médiévistes, notamment Philippe Sénac, Pierre Guichard ou encore Mohamad Ballan, montrent que Fraxinetum ne peut plus être considéré comme un simple refuge de corsaires. Les indices accumulés depuis plusieurs décennies suggèrent une implantation durable, dotée d’une organisation militaire, capable de contrôler certains territoires et de rayonner sur un vaste espace allant de la Méditerranée aux principaux cols alpins.
Autrement dit, les Alpes ne constituent pas un objectif secondaire. Elles sont au cœur de cette stratégie.
Qui étaient les « Sarrasins » ?
Avant d’aller plus loin, un mot mérite d’être précisé.
Le terme Sarrasin n’est pas une catégorie ethnique. Les chroniqueurs médiévaux l’emploient pour désigner, de manière assez large, des combattants musulmans venus du monde méditerranéen.
Les recherches actuelles laissent penser que les groupes installés en Provence étaient composés d’hommes d’origines diverses, probablement issus d’al-Andalus – l’Espagne musulmane – mais aussi d’Afrique du Nord. Les sources ne permettent pas d’en dresser un portrait précis et il serait hasardeux d’y voir une armée homogène.
En revanche, un point fait aujourd’hui largement consensus : vers la fin du IXᵉ siècle, ces combattants établissent une base permanente dans le massif des Maures, autour de Fraxinetum, généralement identifié au site de l’actuelle La Garde-Freinet.
Longtemps considéré comme un simple repaire de pirates, Fraxinetum apparaît désormais comme un véritable verrou stratégique. Depuis cette position, les Sarrasins contrôlent une partie du littoral provençal, puis projettent progressivement leurs opérations vers la vallée du Rhône, le Piémont, la Ligurie et les grands cols qui ouvrent la route de la Suisse et de l’Allemagne.
Pendant près d’un siècle, cette présence pèsera sur l’équilibre politique et économique des Alpes occidentales.
Pourquoi les Alpes ?
Pour comprendre cette stratégie, il faut oublier la géographie contemporaine.
Au Xᵉ siècle, les Alpes ne constituent pas une frontière, mais un gigantesque carrefour. Les grands cols sont les véritables autoroutes de l’Europe médiévale. Marchands italiens, pèlerins en route vers Rome, évêques, diplomates, messagers impériaux ou caravanes de mulets chargés de marchandises empruntent les mêmes passages, souvent praticables quelques mois seulement dans l’année.
Celui qui contrôle ces itinéraires contrôle une part essentielle des échanges entre le nord et le sud de l’Europe.
Les recherches consacrées à Fraxinetum éclairent cette logique sous un jour nouveau. Les raids ne répondent pas uniquement à une volonté de pillage. Ils visent aussi les points de passage, les établissements religieux capables de payer une rançon, les convois marchands et les itinéraires empruntés par les élites politiques et ecclésiastiques.
L’enlèvement de Mayeul de Cluny en fournit l’illustration la plus spectaculaire. Mais il est loin d’être un cas isolé.
Le Valais, la vallée d’Aoste, la Maurienne, le Piémont et les grands passages alpins deviennent progressivement le théâtre d’opérations répétées qui bouleversent durablement les communications entre l’Italie et le reste de l’Occident.
C’est dans ce contexte que les premières incursions sarrasines atteignent les territoires de l’actuelle Suisse.
Fraxinetum : comment les Sarrasins s’implantent durablement en Provence
Tout commence par un récit presque anecdotique. Selon le chroniqueur Liutprand de Crémone, vers 887 – 890, une petite embarcation venue d’al-Andalus aborde le golfe de Saint-Tropez. Une vingtaine d’hommes seulement, raconte-t-il, s’emparent d’une hauteur boisée et fortifiée dans le massif des Maures. Le lieu, entouré d’une épaisse forêt de frênes, prendra le nom de Fraxinetum.
Le chiffre est sans doute symbolique et le récit, écrit un demi-siècle plus tard, relève en partie de la reconstruction. Mais le contexte, lui, est parfaitement documenté : la Provence de la fin du IXᵉ siècle est un territoire sans véritable maître.
L’Empire carolingien s’est effondré. Le royaume de Provence, puis le royaume de Bourgogne qui lui succède, peinent à exercer une autorité réelle sur ces marges méridionales. Les grandes familles aristocratiques se disputent le pouvoir, les cités côtières sont mal défendues, et aucun acteur n’est en mesure d’organiser une riposte coordonnée contre des assaillants venus de la mer.
C’est dans ce vide politique que l’implantation devient possible. Le site choisi est remarquable : perché, difficile d’accès, adossé à la forêt, proche de la mer mais protégé d’elle. Depuis cette base, les nouveaux venus reçoivent des renforts d’al-Andalus et étendent progressivement leur contrôle sur l’arrière-pays.
Combien sont-ils ? Les sources ne permettent pas de le dire avec précision. Les chroniqueurs, prompts à grossir la menace, évoquent des multitudes. Les historiens actuels penchent plutôt pour quelques centaines de combattants au plus fort de la présence sarrasine : des bandes mobiles, aguerries, connaissant admirablement le terrain, mais jamais une armée d’occupation au sens propre.
Un simple repaire de pirates, alors ? C’est précisément sur ce point que l’historiographie a basculé.
Pierre Guichard, spécialiste de l’Espagne musulmane, a montré que les hommes de Fraxinetum entretenaient des liens réels avec al-Andalus : le califat omeyyade de Cordoue connaît l’existence de la place, et un traité conclu vers 940 par le calife Abd al-Rahman III avec plusieurs princes chrétiens mentionne explicitement le chef de Fraxinetum. Philippe Sénac, dans ses travaux sur les musulmans en Gaule méridionale, a souligné la durée exceptionnelle de cette implantation – près d’un siècle – incompatible avec l’image de simples écumeurs des mers.
Mohamad Ballan est allé plus loin encore. Dans une étude remarquée, il propose de voir dans Fraxinetum un véritable « État de frontière islamique » : une communauté de combattants volontaires venus d’al-Andalus, comparable à celles qui, à la même époque, tiennent d’autres avant-postes du monde musulman en Méditerranée. Non pas un émirat centralisé dirigé depuis Cordoue, précise-t-il, mais une entité politique et militaire autonome, vivant du contrôle des routes, du butin, des rançons et probablement aussi du commerce – y compris du commerce d’esclaves, l’une des grandes affaires de l’époque.
Le débat n’est pas clos, et tous les médiévistes ne souscrivent pas à cette lecture. Mais un point fait consensus : Fraxinetum fut bien davantage qu’un nid de corsaires.
À la conquête des cols alpins
Une fois la Provence orientale soumise à leur influence, les hommes de Fraxinetum se tournent vers l’intérieur des terres. Et leur progression suit une logique implacable : celle des routes.
Première étape : la vallée de la Durance, grand axe naturel qui mène de la Provence aux Alpes. Les cités d’Embrun et de Gap subissent des attaques répétées ; les sièges épiscopaux sont désorganisés, parfois abandonnés durant des décennies.
Deuxième étape : les vallées alpines elles-mêmes. Dès 906, les Sarrasins franchissent les cols du Dauphiné et atteignent la vallée de Suse, sur le versant italien. La grande abbaye de la Novalaise, l’une des plus riches de l’arc alpin, est menacée : ses moines s’enfuient à Turin en emportant leur précieuse bibliothèque. La Maurienne voisine connaît le même sort, au point que la vie religieuse y est durablement perturbée.
Troisième étape, enfin : les grands cols du nord. Le Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, puis le Grand-Saint-Bernard – que les textes de l’époque appellent le Mont-Joux – passent progressivement sous surveillance sarrasine. Dans les années 920, leurs bandes apparaissent en Valais.
Pourquoi cet acharnement sur les cols ? Parce qu’ils concentrent tout ce qui a de la valeur : les marchands et leurs cargaisons, les pèlerins et leurs bourses, les prélats et leurs escortes. Un col se contrôle avec peu d’hommes. Quelques guetteurs sur les hauteurs, un poste au passage obligé, et voilà l’une des grandes artères de l’Europe transformée en souricière.
Les Annales de Flodoard, chroniqueur de Reims réputé pour sa sobriété, en donnent une illustration glaçante : en 921, des pèlerins anglo-saxons en route vers Rome sont écrasés sous des pierres dans les défilés des Alpes ; en 923, d’autres voyageurs sont massacrés. D’autres sources évoquent ensuite un système plus rentable que le massacre : le péage. Pour passer, il faut payer. Pour récupérer un captif, il faut verser une rançon.
Le sommet du paradoxe est atteint en 942, lorsque Hugues d’Arles, roi d’Italie, qui venait pourtant d’attaquer Fraxinetum avec l’aide d’une flotte byzantine, conclut un accord avec les Sarrasins : il leur confie la garde des cols alpins… pour barrer la route à son rival Bérenger. Liutprand de Crémone, qui rapporte l’épisode, ne décolère pas : le roi chrétien a livré les portes des Alpes aux « ennemis de Dieu ».
Le système est en place. Il va peser sur les Alpes pendant trente ans.
Les raids en Suisse : le Valais sous la menace
Pour les territoires de l’actuelle Suisse, c’est le Valais qui paie le plus lourd tribut. Rien d’étonnant : la vallée du Rhône et le Grand-Saint-Bernard forment l’un des axes majeurs entre l’Italie et le nord de l’Europe, emprunté par un flot continu de pèlerins, de marchands et de dignitaires.
Les sources situent l’apparition des Sarrasins en Valais dans les années 920. Puis les mentions se multiplient, jusqu’au choc de l’année 940 : cette année-là, rapporte Flodoard, le bourg de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune est aux mains des Sarrasins, qui s’en servent pour attaquer les voyageurs. L’abbaye elle-même – la plus ancienne d’Occident encore en activité, fondée en 515, nécropole et sanctuaire des rois de Bourgogne – est pillée.
L’onde de choc remonte toute la vallée d’Entremont. À Bourg-Saint-Pierre, dernière étape avant le col, l’église de l’hospice est détruite : une inscription, conservée puis retranscrite avant sa disparition, évoquait « la troupe des Ismaélites » répandant ses ravages « par le feu, la faim, le glaive ». L’édifice ne sera reconstruit que vers 1010. Quant au passage du Grand-Saint-Bernard lui-même, il demeure sous menace ou sous contrôle sarrasin, par intermittence, jusqu’au début des années 970.
Que peut-on affirmer avec certitude ? Que les attaques ont eu lieu : la convergence des annales, des inscriptions et des dates de reconstruction ne laisse guère de doute. Que le trafic sur l’axe du Grand-Saint-Bernard en a été durablement perturbé, certains voyageurs préférant des itinéraires de contournement.
Que faut-il nuancer ? D’abord l’idée d’une « occupation » du Valais. Les historiens décrivent plutôt des bandes mobiles, opérant par coups de main depuis des points d’appui temporaires, avec des phases de présence et de retrait. Après 950, les mentions d’attaques se raréfient d’ailleurs : les Sarrasins semblent alors préférer l’extorsion régulière de péages et de rançons aux expéditions de pillage.
Ensuite, la trace matérielle. À ce jour, l’archéologie n’a identifié aucun habitat ni refuge sarrasin dans les Alpes suisses. Et les linguistes écartent les étymologies arabes régulièrement proposées pour certains noms de lieux ou de sommets valaisans. Les légendes tenaces sur une « origine sarrasine » de certaines populations de montagne relèvent du mythe forgé bien plus tard, non de l’histoire.
Axes des incursions
Monastère ou évêché frappé
✕Bataille de la reconquête
Jusqu’où sont-ils allés ?
La question fascine depuis le XIXᵉ siècle, et elle a nourri bien des exagérations. Tenons-nous-en aux sources.
Vers l’est, la progression est spectaculaire. Une décennie environ après leur apparition en Valais, les Sarrasins atteignent la Rhétie – les Grisons actuels. Vers 936 – 940, le siège épiscopal de Coire est attaqué : les annales conservées dans les monastères alémaniques en gardent la mémoire. Le couvent de Disentis, dans la Surselva, est partiellement détruit ; ses moines trouvent refuge à Zurich. Des diplômes ultérieurs du roi Otton Iᵉʳ en faveur de Disentis ont été mis en relation avec cette destruction.
Pour y parvenir, les assaillants ont nécessairement franchi de hauts passages – on pense aux cols reliant la vallée du Rhin antérieur au sud, voire aux itinéraires de l’Engadine. Le détail des routes empruntées reste toutefois inconnu, et les tentatives de le reconstituer relèvent souvent de la conjecture.
Et Saint-Gall ? Le cas est instructif. La grande abbaye a bel et bien été attaquée au Xᵉ siècle – mais par les Hongrois, en 926, épisode resté célèbre grâce au récit d’Ekkehard. Les annales tenues à Saint-Gall enregistrent la menace sarrasine qui pèse alors sur la Rhétie voisine, et la peur est réelle jusqu’aux rives du lac de Constance. Une attaque sarrasine contre l’abbaye elle-même, en revanche, n’est pas établie. L’exemple illustre un phénomène courant : dans la mémoire postérieure, Hongrois et Sarrasins, les deux fléaux du siècle, ont souvent été confondus.
Vers le sud, le tableau est mieux documenté. Le Piémont subit des incursions répétées dès le début du siècle : la vallée de Suse, la Novalaise, les abords de Turin. La Ligurie, exposée à la fois aux raids terrestres venus de Fraxinetum et aux flottes musulmanes de Méditerranée, voit son littoral et son arrière-pays régulièrement frappés.
Au total, le rayon d’action est considérable : de la côte provençale aux sources du Rhin, du Piémont au lac Léman. Mais il s’agit toujours de raids et de contrôles de passage – jamais d’une conquête territoriale au sens propre.
Pourquoi les monastères étaient-ils leurs principales cibles ?
Novalaise, Saint-Maurice, Bourg-Saint-Pierre, Disentis : la liste des victimes dessine une évidence. Ce sont les monastères qui concentrent les coups. Pour le comprendre, il faut se représenter ce qu’est une grande abbaye au Xᵉ siècle.
C’est d’abord un coffre-fort. Dans un monde où la richesse circule peu, les monastères accumulent depuis des générations les dons des rois, des aristocrates et des fidèles : calices et croix d’orfèvrerie, reliquaires couverts d’or et de pierres précieuses, étoffes de soie, monnaies. Le trésor de Saint-Maurice, en partie conservé jusqu’à nos jours, donne une idée de ce que représentaient ces accumulations.
C’est ensuite un centre économique. Une grande abbaye possède des terres, des granges, des troupeaux, des celliers pleins. Elle nourrit des dizaines de moines et de serviteurs. Même sans toucher au trésor, son pillage rapporte.
C’est enfin – et c’est peut-être le plus important – une cible presque sans défense. Les monastères ne sont pas fortifiés. Leurs occupants ne portent pas les armes. Et ils sont souvent situés précisément là où passent les routes : Saint-Maurice verrouille la cluse du Rhône, Bourg-Saint-Pierre garde la montée du col, la Novalaise contrôle l’accès au Mont-Cenis. Leur emplacement, choisi pour accueillir les voyageurs, les expose aux prédateurs.
S’y ajoute une dernière logique, plus froide encore : celle de la rançon. Un moine, un abbé, un évêque capturé vaut de l’argent, car sa communauté paiera pour le récupérer. Les établissements religieux sont, en quelque sorte, les seules institutions capables de mobiliser rapidement des sommes importantes. Les Sarrasins l’ont parfaitement compris.
Un mot de méthode, cependant. Les récits monastiques qui décrivent ces pillages obéissent aussi à des codes littéraires : noircir l’assaillant, magnifier le martyre, justifier des reconstructions ou des donations. Certains détails – les massacres généralisés, les profanations spectaculaires – relèvent parfois du registre hagiographique. Ce que l’historien retient comme établi, ce sont les faits vérifiables par recoupement : les fuites de communautés, les translations de reliques, les dates de reconstruction, les diplômes royaux accordant compensations et privilèges. Et ces faits, eux, confirment massivement la réalité des attaques.
Mayeul de Cluny : la capture qui change tout
Revenons maintenant à ce mois de juillet 972, sur les pentes du Grand-Saint-Bernard.
Mayeul rentre d’Italie, où il a séjourné à la demande de l’impératrice Adélaïde et de la cour ottonienne. Son cortège est important : moines, serviteurs, voyageurs agrégés à l’escorte pour profiter de sa protection. Le col est franchi. La troupe redescend vers la vallée du Rhône lorsque, près d’Orsières, dans l’Entremont, les Sarrasins surgissent.
L’affaire est brutale. Des membres de l’escorte sont blessés ou tués ; l’abbé lui-même, selon ses biographes, est atteint à la main en tentant de protéger un compagnon. Les captifs sont emmenés et gardés en attendant le paiement d’une rançon.
Depuis sa captivité, Mayeul parvient à faire passer un message à ses moines. Les biographes en ont conservé la teneur, empruntée aux psaumes : « Les torrents de Bélial m’ont encerclé. » Puis vient le chiffre : mille livres d’argent. Une somme énorme, que Cluny réunit en vendant jusqu’à des ornements liturgiques. Après plusieurs semaines, l’abbé est libéré.
Les récits de sa captivité contiennent un détail qui a beaucoup retenu l’attention des historiens. Le chroniqueur Raoul Glaber rapporte qu’un jeune Sarrasin ayant posé le pied sur la bible de voyage de l’abbé fut vertement repris par ses propres compagnons : on ne piétine pas un livre qui contient la parole des prophètes. La scène, quelle que soit sa part de reconstruction, constitue l’une des toutes premières évocations occidentales des musulmans qui ne soit pas purement polémique : des adversaires, oui, mais des adversaires qui prient, respectent les Écritures et tiennent parole en affaires de rançon.
Reste le scandale. Mayeul n’est pas n’importe qui : on a vu en lui un possible pape, il conseille les empereurs, il incarne la réforme monastique qui rayonne sur tout l’Occident. Sa capture sur l’une des routes les plus fréquentées d’Europe fait l’effet d’une déflagration. Ce que des décennies de pillages n’avaient pas obtenu, l’humiliation infligée à l’homme le plus vénéré de son temps va le déclencher : une mobilisation générale.
La reconquête des Alpes
La riposte vient de Provence, et elle porte un nom : Guillaume, comte de Provence, que la postérité surnommera « le Libérateur ».
Dans les mois qui suivent la libération de Mayeul, Guillaume rassemble une large coalition : aristocrates provençaux, seigneurs du Dauphiné et des Alpes, contingents venus du Piémont voisin, où le marquis Ardouin de Turin a déjà repris pied dans la vallée de Suse. L’Église bénit l’entreprise, et l’indignation soulevée par l’enlèvement de Mayeul achève de souder des seigneurs jusque-là incapables de s’unir.
La rencontre décisive a lieu à Tourtour, en haute Provence. Les sources permettent de la situer en 972 ou 973 – les historiens discutent encore de l’année exacte. L’issue, elle, ne fait aucun doute : les Sarrasins sont écrasés.
Les vainqueurs marchent alors sur Fraxinetum. La place, qui ne reçoit aucun renfort d’al-Andalus, tombe après un siège. C’en est fini de la base qui, pendant près d’un siècle, avait commandé les routes entre Méditerranée et Alpes. Ses occupants sont tués, réduits en esclavage ou baptisés de force ; les terres reconquises sont partagées entre les seigneurs de la coalition – une redistribution qui fondera pour partie la fortune de l’aristocratie provençale des siècles suivants.
Dans les Alpes, la présence sarrasine ne survit pas longtemps à la chute de sa base arrière. Les postes des cols sont abandonnés ou réduits les uns après les autres ; les dernières bandes se dispersent, se fondent dans la population ou disparaissent des sources. Dès les années 980, le trafic reprend pleinement sur le Grand-Saint-Bernard ; autour de l’an mil, les reconstructions se multiplient, de Bourg-Saint-Pierre aux abbayes piémontaises.
Un chapitre d’un siècle se referme. Il aura fallu, pour l’écrire, l’enlèvement d’un abbé.
Ce que les chroniques racontent… et ce que disent les historiens
Toute cette histoire nous est connue par des textes. Encore faut-il savoir les lire.
Liutprand de Crémone, d’abord. Son Antapodosis, rédigée au milieu du Xᵉ siècle, est la source la plus riche sur Fraxinetum : c’est lui qui raconte l’arrivée des premiers Andalous et l’accord passé par Hugues d’Arles. Mais Liutprand est un polémiste brillant, qui règle ses comptes politiques et adore les récits édifiants. Son témoignage, précieux, doit être constamment passé au crible.
Flodoard de Reims, ensuite. Ses Annales sont tout l’inverse : des notices brèves, sèches, datées, tenues année après année. Quand Flodoard écrit que des pèlerins ont été tués dans les Alpes en 921 et 923, ou que le bourg de Saint-Maurice est aux mains des Sarrasins en 940, les historiens lui accordent un crédit élevé.
Les Vies de saint Mayeul, enfin – celle du moine Syrus, puis celle d’Odilon de Cluny – complétées par les récits de Raoul Glaber. Textes hagiographiques, destinés à glorifier l’abbé : la prudence s’impose pour les miracles et les discours reconstitués. Mais les circonstances de la capture, le lieu, la rançon y sont corroborés par d’autres sources. S’y ajoutent les annales monastiques – dont celles de Saint-Gall –, les diplômes royaux et les chartes, qui enregistrent destructions, exemptions et reconstructions.
Face à ce corpus, les historiens d’aujourd’hui procèdent par recoupement. Pierre Guichard a réinséré Fraxinetum dans l’histoire d’al-Andalus et de la Méditerranée musulmane. Philippe Sénac a reconstitué la chronologie et la géographie des incursions en Gaule méridionale, en distinguant soigneusement les faits attestés des amplifications légendaires. Mohamad Ballan a relu l’ensemble du dossier pour proposer son interprétation de Fraxinetum comme État de frontière. Leurs conclusions divergent parfois sur l’ampleur et la nature du phénomène ; elles convergent sur l’essentiel : la réalité, la durée et la dimension stratégique de la présence sarrasine dans les Alpes.
C’est cette méthode – confronter les chroniques entre elles, les croiser avec les actes de la pratique, mesurer les silences de l’archéologie – qui permet aujourd’hui de raconter cette histoire sans la romancer.
Pourquoi cette histoire est-elle presque tombée dans l’oubli ?
Reste une dernière question : comment un épisode d’un siècle, documenté par des dizaines de sources, a‑t-il pu s’effacer à ce point de la mémoire collective ?
Plusieurs raisons se conjuguent. La première tient à la concurrence mémorielle. Les Vikings ont eu leurs sagas, leurs drakkars, leurs images spectaculaires ; les Magyars, leurs chevauchées jusqu’au cœur de la Germanie et la grande bataille du Lechfeld. Les Sarrasins des Alpes, eux, n’ont laissé ni flotte légendaire ni bataille fondatrice dans l’imaginaire – et leur théâtre d’opérations, montagnard et fragmenté, se prête mal au grand récit.
La deuxième tient aux cadres nationaux de l’histoire telle qu’elle s’est écrite au XIXᵉ siècle. L’épisode chevauche la France, l’Italie et la Suisse ; il n’appartient pleinement à aucun roman national. En Suisse, les manuels ont longtemps concentré le récit médiéval sur la naissance de la Confédération, trois siècles plus tard : ce qui précède se réduit à quelques lignes.
La troisième raison est plus paradoxale : ce sont les excès mêmes de la légende qui ont desservi l’histoire. Le XIXᵉ siècle a brodé sans retenue sur les « Sarrasins des Alpes » – origines arabes supposées de villages valaisans, étymologies fantaisistes, théories raciales appliquées aux populations de montagne. En réaction, une partie de l’érudition du XXᵉ siècle a préféré minimiser l’ensemble du dossier, reléguant les incursions au rang de simple piraterie marginale. Le mythe a fini par discréditer le fait.
Ce sont les recherches des dernières décennies qui ont permis de sortir de ce balancier : ni fantasme d’une « Suisse arabe », ni déni d’un épisode solidement attesté, mais une histoire replacée dans son contexte – celui de la Méditerranée du Xᵉ siècle, de ses frontières mouvantes et de ses routes convoitées.
L’histoire des Sarrasins dans les Alpes ne relève ni du mythe ni de la polémique. Elle rappelle que les cols suisses furent, pendant plusieurs générations, l’un des principaux théâtres d’affrontement entre l’Occident chrétien et le monde musulman. Longtemps réduite à quelques notes de bas de page, cette page du Moyen Âge retrouve aujourd’hui toute sa place grâce au travail croisé des chroniqueurs, des archéologues et des historiens.
Bibliographie
Sources médiévales
- Liutprand de Crémone, Antapodosis, rédigée au milieu du Xᵉ siècle – la source la plus détaillée sur les origines de Fraxinetum et l’accord conclu par Hugues d’Arles.
- Flodoard de Reims, Annales (années 919 – 966) – notices contemporaines sur les attaques de pèlerins dans les Alpes (921, 923) et l’occupation du bourg de Saint-Maurice (940).
- Syrus, Vita sancti Maioli – première biographie de Mayeul, rédigée peu après la mort de l’abbé (994) ; récit détaillé de la capture d’Orsières.
- Odilon de Cluny, Vita beati Maioli – seconde biographie, composée au début du XIᵉ siècle.
- Raoul Glaber, Histoires (Historiarum libri quinque), première moitié du XIᵉ siècle – dont l’épisode du Sarrasin réprimandé pour avoir posé le pied sur la bible de l’abbé.
- Chronique de la Novalaise (Chronicon Novaliciense), XIᵉ siècle – mémoire de la fuite des moines à Turin et de la destruction de l’abbaye.
- Ekkehard IV, Casus sancti Galli, XIᵉ siècle, et Annales de Saint-Gall – écho des raids en Rhétie et du climat d’insécurité en Alémanie.
- Diplômes d’Otton Iᵉʳ en faveur de Disentis (960 et 965) et inscription disparue de l’église de Bourg-Saint-Pierre, retranscrite au début du XIXᵉ siècle par le doyen Bridel – traces documentaires des destructions en Suisse actuelle.
Études contemporaines
- Alain René Arbez, étude sur les incursions sarrasines dans les Alpes, qui a servi de base au présent article.
- Mohamad Ballan, « Fraxinetum : An Islamic Frontier State in Tenth-Century Provence », Comitatus : A Journal of Medieval and Renaissance Studies, vol. 41, 2010.
- Philippe Sénac, Musulmans et Sarrasins dans le sud de la Gaule (VIIIᵉ-XIᵉ siècle), Paris, Le Sycomore, 1980.
- Philippe Sénac, Provence et piraterie sarrasine, Paris, Maisonneuve et Larose, 1982.
- Pierre Guichard et Denis Menjot, « Les Sarrasins du Fraxinetum au Xᵉ siècle », dans Pays d’Islam et monde latin, Xᵉ-XIIIᵉ siècle. Textes et documents, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2000.
- Scott G. Bruce, Cluny and the Muslims of La Garde-Freinet. Hagiography and the Problem of Islam in Medieval Europe, Ithaca, Cornell University Press, 2015.
- Kees Versteegh, « The Arab Presence in France and Switzerland in the 10th Century », Arabica, vol. 37, 1990.
- Joseph Toussaint Reinaud, Invasions des Sarrazins en France, et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, Paris, 1836 – l’étude fondatrice, aujourd’hui datée mais toujours citée.
- « Sarrasins », Dictionnaire historique de la Suisse (hls-dhs-dss.ch) – synthèse de référence sur les incursions en territoire suisse.
- Philippe Conrad, Al-Andalus. L’imposture du “paradis multiculturel”, La Nouvelle Librairie Éditions, coll. Longue Mémoire, 2020.