mardi 7 juillet 2026
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Quand les Sarrasins occupaient les Alpes : l’histoire oubliée des raids musulmans en Suisse

De la Provence aux cols du Valais et des Grisons, des combattants venus du monde musulman ont pesé pendant près d'un siècle sur les grandes routes des Alpes. Cet épisode longtemps négligé, l'abbé Alain René Arbez l'a remis en lumière dans une étude remarquable publiée sur Dreuz, qui a servi de base au présent texte. Croisée avec les travaux récents des médiévistes, elle permet aujourd'hui de raconter cette histoire avec précision – et de démêler ce qui relève des faits de ce qui appartient à la légende.

Les Observateurs (la rédaction)
26 min de lecture

Pen­dant près d’un siècle, des groupes musul­mans ins­tal­lés dans le sud de la France contrôlent plu­sieurs pas­sages alpins, ran­çonnent les voya­geurs et lancent des expé­di­tions jusque dans l’ac­tuelle Suisse. Long­temps can­ton­né à quelques lignes dans les manuels d’his­toire, cet épi­sode fait aujourd’­hui l’ob­jet d’un pro­fond réexa­men par les médié­vistes. Loin d’une simple suc­ces­sion de raids de pirates, il appa­raît désor­mais comme une ten­ta­tive durable de contrôle des prin­ci­paux axes reliant la Médi­ter­ra­née au cœur de l’Eu­rope.

L’abbé de Cluny tombe dans une embuscade

Été 972. Un petit cor­tège gra­vit les pentes du Grand-Saint-Ber­nard. À sa tête se trouve un homme dont le pres­tige dépasse lar­ge­ment celui d’un simple supé­rieur d’ab­baye : Mayeul de Clu­ny. Conseiller de princes et d’empereurs, arti­san de la réforme monas­tique, il est alors l’une des per­son­na­li­tés les plus influentes de la chré­tien­té occi­den­tale.

À proxi­mi­té du col, le voyage tourne au cau­che­mar. Des hommes armés sur­gissent et cap­turent l’ab­bé. Une forte ran­çon est exi­gée. Les moines de Clu­ny devront réunir une somme consi­dé­rable pour obte­nir sa libé­ra­tion.

Les chro­ni­queurs de l’é­poque relatent tous l’é­vé­ne­ment, qui fait rapi­de­ment le tour de l’Eu­rope chré­tienne. Car si un per­son­nage d’une telle impor­tance peut être enle­vé sur l’un des prin­ci­paux axes reliant l’I­ta­lie au royaume de Bour­gogne, c’est que la situa­tion dans les Alpes a pro­fon­dé­ment chan­gé.

Depuis plu­sieurs décen­nies déjà, des groupes que les sources latines dési­gnent sous le nom de Sar­ra­sins mul­ti­plient les incur­sions dans les Alpes occi­den­tales. Par­tis d’une base soli­de­ment éta­blie en Pro­vence, ils contrôlent cer­tains cols, attaquent des monas­tères, inter­ceptent des voya­geurs et imposent leur pré­sence sur des routes com­mer­ciales essen­tielles.

La cap­ture de Mayeul n’est donc pas un simple fait divers médié­val : elle marque le point culmi­nant d’une crise qui condui­ra, dès l’an­née sui­vante, à la des­truc­tion de la base sar­ra­sine de Fraxi­ne­tum.

L’ab­bé Alain René Arbez a récem­ment remis en lumière cette séquence his­to­rique dans une étude consa­crée aux incur­sions sar­ra­sines dans les Alpes. Les recherches uni­ver­si­taires publiées ces der­nières années per­mettent aujourd’­hui d’en pré­ci­ser le dérou­le­ment, tout en dis­tin­guant ce qui relève des faits éta­blis de ce qui appar­tient davan­tage au récit des chro­ni­queurs.

Un siècle sar­ra­sin dans les Alpes
Onze repères, de la conquête de Nar­bonne à l’a­ban­don des der­niers postes alpins (720 – 975)

720Sep­ti­ma­nie
Les armées omeyyades venues d’Es­pagne s’emparent de Nar­bonne, qui res­te­ra musul­mane près de qua­rante ans. La Gaule méri­dio­nale entre dans l’or­bite des conflits médi­ter­ra­néens.

827Pro­vence
Des flottes musul­manes lancent leurs pre­miers raids sur les côtes pro­ven­çales. Mar­seille sera pillée en 838, Arles atta­quée dans les années qui suivent.

887Pro­vence
Selon le chro­ni­queur Liut­prand de Cré­mone, une poi­gnée de com­bat­tants venus d’al-Anda­lus débarque dans le golfe de Saint-Tro­pez et s’empare d’une hau­teur du mas­sif des Maures.

890Pro­vence
La base de Fraxi­ne­tum est soli­de­ment éta­blie. La même année, le concile de Valence déplore déjà les ravages et la fuite des popu­la­tions pro­ven­çales.

906Pié­mont
Pre­miers grands raids au-delà des cols : la val­lée de Suse est frap­pée. Les moines de la Nova­laise s’en­fuient à Turin en empor­tant leur biblio­thèque.

921Les Alpes
Du Pié­mont, la pres­sion gagne les grands cols : Flo­doard rap­porte cette année-là des pèle­rins anglo-saxons mas­sa­crés dans les pas­sages des Alpes.

939Valais & Rhé­tie
Les Sar­ra­sins tiennent le Grand-Saint-Ber­nard. Dans la fou­lée : pillage de l’ab­baye de Saint-Mau­rice d’A­gaune, des­truc­tion de Bourg-Saint-Pierre, raids jus­qu’à Coire et Disen­tis.

954Les cols
Les grandes attaques se raré­fient. Maîtres des pas­sages, les Sar­ra­sins vivent désor­mais des péages impo­sés aux voya­geurs et des ran­çons.

972Valais
Juillet : l’ab­bé Mayeul de Clu­ny est cap­tu­ré près d’Or­sières, au pied du Grand-Saint-Ber­nard. Libé­ré contre mille livres d’argent, il devient le sym­bole d’une Europe humi­liée.

973Pro­vence
Guillaume de Pro­vence écrase les Sar­ra­sins à Tour­tour, puis assiège et détruit Fraxi­ne­tum (972 – 973 selon les sources). La base arrière n’existe plus.

975Les Alpes
Les der­niers postes sar­ra­sins des cols sont aban­don­nés. La cir­cu­la­tion reprend sur les grands pas­sages ; les recons­truc­tions com­mencent, de Bourg-Saint-Pierre au Pié­mont.
Repères d’a­près les chro­niques (Liut­prand, Flo­doard, Vita Maio­li) et les tra­vaux de P. Sénac, P. Gui­chard et M. Bal­lan.

Une page méconnue de l’histoire européenne

Lorsque l’on évoque les grandes menaces qui pèsent sur l’Eu­rope du Haut Moyen Âge, les mêmes noms reviennent presque tou­jours : les Vikings au nord, les Magyars à l’est ou encore les grandes inva­sions des siècles pré­cé­dents.

Les Sar­ra­sins des Alpes demeurent, eux, lar­ge­ment absents de la mémoire col­lec­tive. Pour­tant, leur pré­sence est attes­tée par un ensemble remar­quable de sources médié­vales : chro­niques monas­tiques, bio­gra­phies de saints, diplômes royaux, cor­res­pon­dances ecclé­sias­tiques et actes de fon­da­tion d’ab­bayes.

Le sujet est connu des his­to­riens depuis long­temps. En revanche, son inter­pré­ta­tion a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué.

Pen­dant une bonne par­tie du XXᵉ siècle, ces groupes furent essen­tiel­le­ment décrits comme des pirates ins­tal­lés sur le lit­to­ral pro­ven­çal, vivant de coups de main avant de rega­gner leurs repaires.

Cette image est aujourd’­hui lar­ge­ment nuan­cée.

Les tra­vaux de plu­sieurs médié­vistes, notam­ment Phi­lippe Sénac, Pierre Gui­chard ou encore Moha­mad Bal­lan, montrent que Fraxi­ne­tum ne peut plus être consi­dé­ré comme un simple refuge de cor­saires. Les indices accu­mu­lés depuis plu­sieurs décen­nies sug­gèrent une implan­ta­tion durable, dotée d’une orga­ni­sa­tion mili­taire, capable de contrô­ler cer­tains ter­ri­toires et de rayon­ner sur un vaste espace allant de la Médi­ter­ra­née aux prin­ci­paux cols alpins.

Autre­ment dit, les Alpes ne consti­tuent pas un objec­tif secon­daire. Elles sont au cœur de cette stra­té­gie.

Qui étaient les « Sarrasins » ?

Avant d’al­ler plus loin, un mot mérite d’être pré­ci­sé.

Le terme Sar­ra­sin n’est pas une caté­go­rie eth­nique. Les chro­ni­queurs médié­vaux l’emploient pour dési­gner, de manière assez large, des com­bat­tants musul­mans venus du monde médi­ter­ra­néen.

Les recherches actuelles laissent pen­ser que les groupes ins­tal­lés en Pro­vence étaient com­po­sés d’hommes d’o­ri­gines diverses, pro­ba­ble­ment issus d’al-Anda­lus – l’Es­pagne musul­mane – mais aus­si d’A­frique du Nord. Les sources ne per­mettent pas d’en dres­ser un por­trait pré­cis et il serait hasar­deux d’y voir une armée homo­gène.

En revanche, un point fait aujourd’­hui lar­ge­ment consen­sus : vers la fin du IXᵉ siècle, ces com­bat­tants éta­blissent une base per­ma­nente dans le mas­sif des Maures, autour de Fraxi­ne­tum, géné­ra­le­ment iden­ti­fié au site de l’ac­tuelle La Garde-Frei­net.

Long­temps consi­dé­ré comme un simple repaire de pirates, Fraxi­ne­tum appa­raît désor­mais comme un véri­table ver­rou stra­té­gique. Depuis cette posi­tion, les Sar­ra­sins contrôlent une par­tie du lit­to­ral pro­ven­çal, puis pro­jettent pro­gres­si­ve­ment leurs opé­ra­tions vers la val­lée du Rhône, le Pié­mont, la Ligu­rie et les grands cols qui ouvrent la route de la Suisse et de l’Al­le­magne.

Pen­dant près d’un siècle, cette pré­sence pèse­ra sur l’é­qui­libre poli­tique et éco­no­mique des Alpes occi­den­tales.

Pourquoi les Alpes ?

Pour com­prendre cette stra­té­gie, il faut oublier la géo­gra­phie contem­po­raine.

Au Xᵉ siècle, les Alpes ne consti­tuent pas une fron­tière, mais un gigan­tesque car­re­four. Les grands cols sont les véri­tables auto­routes de l’Eu­rope médié­vale. Mar­chands ita­liens, pèle­rins en route vers Rome, évêques, diplo­mates, mes­sa­gers impé­riaux ou cara­vanes de mulets char­gés de mar­chan­dises empruntent les mêmes pas­sages, sou­vent pra­ti­cables quelques mois seule­ment dans l’an­née.

Celui qui contrôle ces iti­né­raires contrôle une part essen­tielle des échanges entre le nord et le sud de l’Eu­rope.

Les recherches consa­crées à Fraxi­ne­tum éclairent cette logique sous un jour nou­veau. Les raids ne répondent pas uni­que­ment à une volon­té de pillage. Ils visent aus­si les points de pas­sage, les éta­blis­se­ments reli­gieux capables de payer une ran­çon, les convois mar­chands et les iti­né­raires emprun­tés par les élites poli­tiques et ecclé­sias­tiques.

L’en­lè­ve­ment de Mayeul de Clu­ny en four­nit l’illus­tra­tion la plus spec­ta­cu­laire. Mais il est loin d’être un cas iso­lé.

Le Valais, la val­lée d’Aoste, la Mau­rienne, le Pié­mont et les grands pas­sages alpins deviennent pro­gres­si­ve­ment le théâtre d’o­pé­ra­tions répé­tées qui bou­le­versent dura­ble­ment les com­mu­ni­ca­tions entre l’I­ta­lie et le reste de l’Oc­ci­dent.

C’est dans ce contexte que les pre­mières incur­sions sar­ra­sines atteignent les ter­ri­toires de l’ac­tuelle Suisse.

Fraxinetum : comment les Sarrasins s’implantent durablement en Provence

Tout com­mence par un récit presque anec­do­tique. Selon le chro­ni­queur Liut­prand de Cré­mone, vers 887 – 890, une petite embar­ca­tion venue d’al-Anda­lus aborde le golfe de Saint-Tro­pez. Une ving­taine d’hommes seule­ment, raconte-t-il, s’emparent d’une hau­teur boi­sée et for­ti­fiée dans le mas­sif des Maures. Le lieu, entou­ré d’une épaisse forêt de frênes, pren­dra le nom de Fraxi­ne­tum.

Le chiffre est sans doute sym­bo­lique et le récit, écrit un demi-siècle plus tard, relève en par­tie de la recons­truc­tion. Mais le contexte, lui, est par­fai­te­ment docu­men­té : la Pro­vence de la fin du IXᵉ siècle est un ter­ri­toire sans véri­table maître.

L’Em­pire caro­lin­gien s’est effon­dré. Le royaume de Pro­vence, puis le royaume de Bour­gogne qui lui suc­cède, peinent à exer­cer une auto­ri­té réelle sur ces marges méri­dio­nales. Les grandes familles aris­to­cra­tiques se dis­putent le pou­voir, les cités côtières sont mal défen­dues, et aucun acteur n’est en mesure d’or­ga­ni­ser une riposte coor­don­née contre des assaillants venus de la mer.

C’est dans ce vide poli­tique que l’im­plan­ta­tion devient pos­sible. Le site choi­si est remar­quable : per­ché, dif­fi­cile d’ac­cès, ados­sé à la forêt, proche de la mer mais pro­té­gé d’elle. Depuis cette base, les nou­veaux venus reçoivent des ren­forts d’al-Anda­lus et étendent pro­gres­si­ve­ment leur contrôle sur l’ar­rière-pays.

Com­bien sont-ils ? Les sources ne per­mettent pas de le dire avec pré­ci­sion. Les chro­ni­queurs, prompts à gros­sir la menace, évoquent des mul­ti­tudes. Les his­to­riens actuels penchent plu­tôt pour quelques cen­taines de com­bat­tants au plus fort de la pré­sence sar­ra­sine : des bandes mobiles, aguer­ries, connais­sant admi­ra­ble­ment le ter­rain, mais jamais une armée d’oc­cu­pa­tion au sens propre.

Un simple repaire de pirates, alors ? C’est pré­ci­sé­ment sur ce point que l’his­to­rio­gra­phie a bas­cu­lé.

Pierre Gui­chard, spé­cia­liste de l’Es­pagne musul­mane, a mon­tré que les hommes de Fraxi­ne­tum entre­te­naient des liens réels avec al-Anda­lus : le cali­fat omeyyade de Cor­doue connaît l’exis­tence de la place, et un trai­té conclu vers 940 par le calife Abd al-Rah­man III avec plu­sieurs princes chré­tiens men­tionne expli­ci­te­ment le chef de Fraxi­ne­tum. Phi­lippe Sénac, dans ses tra­vaux sur les musul­mans en Gaule méri­dio­nale, a sou­li­gné la durée excep­tion­nelle de cette implan­ta­tion – près d’un siècle – incom­pa­tible avec l’i­mage de simples écu­meurs des mers.

Moha­mad Bal­lan est allé plus loin encore. Dans une étude remar­quée, il pro­pose de voir dans Fraxi­ne­tum un véri­table « État de fron­tière isla­mique » : une com­mu­nau­té de com­bat­tants volon­taires venus d’al-Anda­lus, com­pa­rable à celles qui, à la même époque, tiennent d’autres avant-postes du monde musul­man en Médi­ter­ra­née. Non pas un émi­rat cen­tra­li­sé diri­gé depuis Cor­doue, pré­cise-t-il, mais une enti­té poli­tique et mili­taire auto­nome, vivant du contrôle des routes, du butin, des ran­çons et pro­ba­ble­ment aus­si du com­merce – y com­pris du com­merce d’es­claves, l’une des grandes affaires de l’é­poque.

Le débat n’est pas clos, et tous les médié­vistes ne sous­crivent pas à cette lec­ture. Mais un point fait consen­sus : Fraxi­ne­tum fut bien davan­tage qu’un nid de cor­saires.

À la conquête des cols alpins

Une fois la Pro­vence orien­tale sou­mise à leur influence, les hommes de Fraxi­ne­tum se tournent vers l’in­té­rieur des terres. Et leur pro­gres­sion suit une logique impla­cable : celle des routes.

Pre­mière étape : la val­lée de la Durance, grand axe natu­rel qui mène de la Pro­vence aux Alpes. Les cités d’Em­brun et de Gap subissent des attaques répé­tées ; les sièges épis­co­paux sont désor­ga­ni­sés, par­fois aban­don­nés durant des décen­nies.

Deuxième étape : les val­lées alpines elles-mêmes. Dès 906, les Sar­ra­sins fran­chissent les cols du Dau­phi­né et atteignent la val­lée de Suse, sur le ver­sant ita­lien. La grande abbaye de la Nova­laise, l’une des plus riches de l’arc alpin, est mena­cée : ses moines s’en­fuient à Turin en empor­tant leur pré­cieuse biblio­thèque. La Mau­rienne voi­sine connaît le même sort, au point que la vie reli­gieuse y est dura­ble­ment per­tur­bée.

Troi­sième étape, enfin : les grands cols du nord. Le Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, puis le Grand-Saint-Ber­nard – que les textes de l’é­poque appellent le Mont-Joux – passent pro­gres­si­ve­ment sous sur­veillance sar­ra­sine. Dans les années 920, leurs bandes appa­raissent en Valais.

Pour­quoi cet achar­ne­ment sur les cols ? Parce qu’ils concentrent tout ce qui a de la valeur : les mar­chands et leurs car­gai­sons, les pèle­rins et leurs bourses, les pré­lats et leurs escortes. Un col se contrôle avec peu d’hommes. Quelques guet­teurs sur les hau­teurs, un poste au pas­sage obli­gé, et voi­là l’une des grandes artères de l’Eu­rope trans­for­mée en sou­ri­cière.

Les Annales de Flo­doard, chro­ni­queur de Reims répu­té pour sa sobrié­té, en donnent une illus­tra­tion gla­çante : en 921, des pèle­rins anglo-saxons en route vers Rome sont écra­sés sous des pierres dans les défi­lés des Alpes ; en 923, d’autres voya­geurs sont mas­sa­crés. D’autres sources évoquent ensuite un sys­tème plus ren­table que le mas­sacre : le péage. Pour pas­ser, il faut payer. Pour récu­pé­rer un cap­tif, il faut ver­ser une ran­çon.

Le som­met du para­doxe est atteint en 942, lorsque Hugues d’Arles, roi d’I­ta­lie, qui venait pour­tant d’at­ta­quer Fraxi­ne­tum avec l’aide d’une flotte byzan­tine, conclut un accord avec les Sar­ra­sins : il leur confie la garde des cols alpins… pour bar­rer la route à son rival Béren­ger. Liut­prand de Cré­mone, qui rap­porte l’é­pi­sode, ne déco­lère pas : le roi chré­tien a livré les portes des Alpes aux « enne­mis de Dieu ».

Le sys­tème est en place. Il va peser sur les Alpes pen­dant trente ans.

Les raids en Suisse : le Valais sous la menace

Pour les ter­ri­toires de l’ac­tuelle Suisse, c’est le Valais qui paie le plus lourd tri­but. Rien d’é­ton­nant : la val­lée du Rhône et le Grand-Saint-Ber­nard forment l’un des axes majeurs entre l’I­ta­lie et le nord de l’Eu­rope, emprun­té par un flot conti­nu de pèle­rins, de mar­chands et de digni­taires.

Les sources situent l’ap­pa­ri­tion des Sar­ra­sins en Valais dans les années 920. Puis les men­tions se mul­ti­plient, jus­qu’au choc de l’an­née 940 : cette année-là, rap­porte Flo­doard, le bourg de l’ab­baye de Saint-Mau­rice d’A­gaune est aux mains des Sar­ra­sins, qui s’en servent pour atta­quer les voya­geurs. L’ab­baye elle-même – la plus ancienne d’Oc­ci­dent encore en acti­vi­té, fon­dée en 515, nécro­pole et sanc­tuaire des rois de Bour­gogne – est pillée.

L’onde de choc remonte toute la val­lée d’En­tre­mont. À Bourg-Saint-Pierre, der­nière étape avant le col, l’é­glise de l’hos­pice est détruite : une ins­crip­tion, conser­vée puis retrans­crite avant sa dis­pa­ri­tion, évo­quait « la troupe des Ismaé­lites » répan­dant ses ravages « par le feu, la faim, le glaive ». L’é­di­fice ne sera recons­truit que vers 1010. Quant au pas­sage du Grand-Saint-Ber­nard lui-même, il demeure sous menace ou sous contrôle sar­ra­sin, par inter­mit­tence, jus­qu’au début des années 970.

Que peut-on affir­mer avec cer­ti­tude ? Que les attaques ont eu lieu : la conver­gence des annales, des ins­crip­tions et des dates de recons­truc­tion ne laisse guère de doute. Que le tra­fic sur l’axe du Grand-Saint-Ber­nard en a été dura­ble­ment per­tur­bé, cer­tains voya­geurs pré­fé­rant des iti­né­raires de contour­ne­ment.

Que faut-il nuan­cer ? D’a­bord l’i­dée d’une « occu­pa­tion » du Valais. Les his­to­riens décrivent plu­tôt des bandes mobiles, opé­rant par coups de main depuis des points d’ap­pui tem­po­raires, avec des phases de pré­sence et de retrait. Après 950, les men­tions d’at­taques se raré­fient d’ailleurs : les Sar­ra­sins semblent alors pré­fé­rer l’ex­tor­sion régu­lière de péages et de ran­çons aux expé­di­tions de pillage.

Ensuite, la trace maté­rielle. À ce jour, l’ar­chéo­lo­gie n’a iden­ti­fié aucun habi­tat ni refuge sar­ra­sin dans les Alpes suisses. Et les lin­guistes écartent les éty­mo­lo­gies arabes régu­liè­re­ment pro­po­sées pour cer­tains noms de lieux ou de som­mets valai­sans. Les légendes tenaces sur une « ori­gine sar­ra­sine » de cer­taines popu­la­tions de mon­tagne relèvent du mythe for­gé bien plus tard, non de l’his­toire.

Les incur­sions sar­ra­sines dans les Alpes
Depuis Fraxi­ne­tum, les raids remontent la Durance, fran­chissent les cols et atteignent le Valais, puis la Rhé­tie

Méditerranée lac Léman PROVENCE PIÉMONT VALAIS RHÉTIE Marseille 906 920–940 939–940 Fraxinetum (La Garde-Freinet) Embrun Novalaise vallée de Suse col du Grand-Saint-Bernard Bourg-Saint-Pierre Saint-Maurice Disentis Coire Tourtour · 973

Base sar­ra­sine
Axes des incur­sions
Monas­tère ou évê­ché frap­pé
Bataille de la recon­quête
Tra­cés sché­ma­tiques d’a­près les iti­né­raires attes­tés par les chro­niques (Liut­prand, Flo­doard, annales monas­tiques) ; les posi­tions et par­cours sont indi­ca­tifs.

Jusqu’où sont-ils allés ?

La ques­tion fas­cine depuis le XIXᵉ siècle, et elle a nour­ri bien des exa­gé­ra­tions. Tenons-nous-en aux sources.

Vers l’est, la pro­gres­sion est spec­ta­cu­laire. Une décen­nie envi­ron après leur appa­ri­tion en Valais, les Sar­ra­sins atteignent la Rhé­tie – les Gri­sons actuels. Vers 936 – 940, le siège épis­co­pal de Coire est atta­qué : les annales conser­vées dans les monas­tères alé­ma­niques en gardent la mémoire. Le couvent de Disen­tis, dans la Sur­sel­va, est par­tiel­le­ment détruit ; ses moines trouvent refuge à Zurich. Des diplômes ulté­rieurs du roi Otton Iᵉʳ en faveur de Disen­tis ont été mis en rela­tion avec cette des­truc­tion.

Pour y par­ve­nir, les assaillants ont néces­sai­re­ment fran­chi de hauts pas­sages – on pense aux cols reliant la val­lée du Rhin anté­rieur au sud, voire aux iti­né­raires de l’En­ga­dine. Le détail des routes emprun­tées reste tou­te­fois incon­nu, et les ten­ta­tives de le recons­ti­tuer relèvent sou­vent de la conjec­ture.

Et Saint-Gall ? Le cas est ins­truc­tif. La grande abbaye a bel et bien été atta­quée au Xᵉ siècle – mais par les Hon­grois, en 926, épi­sode res­té célèbre grâce au récit d’Ek­ke­hard. Les annales tenues à Saint-Gall enre­gistrent la menace sar­ra­sine qui pèse alors sur la Rhé­tie voi­sine, et la peur est réelle jus­qu’aux rives du lac de Constance. Une attaque sar­ra­sine contre l’ab­baye elle-même, en revanche, n’est pas éta­blie. L’exemple illustre un phé­no­mène cou­rant : dans la mémoire pos­té­rieure, Hon­grois et Sar­ra­sins, les deux fléaux du siècle, ont sou­vent été confon­dus.

Vers le sud, le tableau est mieux docu­men­té. Le Pié­mont subit des incur­sions répé­tées dès le début du siècle : la val­lée de Suse, la Nova­laise, les abords de Turin. La Ligu­rie, expo­sée à la fois aux raids ter­restres venus de Fraxi­ne­tum et aux flottes musul­manes de Médi­ter­ra­née, voit son lit­to­ral et son arrière-pays régu­liè­re­ment frap­pés.

Au total, le rayon d’ac­tion est consi­dé­rable : de la côte pro­ven­çale aux sources du Rhin, du Pié­mont au lac Léman. Mais il s’a­git tou­jours de raids et de contrôles de pas­sage – jamais d’une conquête ter­ri­to­riale au sens propre.

Pourquoi les monastères étaient-ils leurs principales cibles ?

Nova­laise, Saint-Mau­rice, Bourg-Saint-Pierre, Disen­tis : la liste des vic­times des­sine une évi­dence. Ce sont les monas­tères qui concentrent les coups. Pour le com­prendre, il faut se repré­sen­ter ce qu’est une grande abbaye au Xᵉ siècle.

C’est d’a­bord un coffre-fort. Dans un monde où la richesse cir­cule peu, les monas­tères accu­mulent depuis des géné­ra­tions les dons des rois, des aris­to­crates et des fidèles : calices et croix d’or­fè­vre­rie, reli­quaires cou­verts d’or et de pierres pré­cieuses, étoffes de soie, mon­naies. Le tré­sor de Saint-Mau­rice, en par­tie conser­vé jus­qu’à nos jours, donne une idée de ce que repré­sen­taient ces accu­mu­la­tions.

C’est ensuite un centre éco­no­mique. Une grande abbaye pos­sède des terres, des granges, des trou­peaux, des cel­liers pleins. Elle nour­rit des dizaines de moines et de ser­vi­teurs. Même sans tou­cher au tré­sor, son pillage rap­porte.

C’est enfin – et c’est peut-être le plus impor­tant – une cible presque sans défense. Les monas­tères ne sont pas for­ti­fiés. Leurs occu­pants ne portent pas les armes. Et ils sont sou­vent situés pré­ci­sé­ment là où passent les routes : Saint-Mau­rice ver­rouille la cluse du Rhône, Bourg-Saint-Pierre garde la mon­tée du col, la Nova­laise contrôle l’ac­cès au Mont-Cenis. Leur empla­ce­ment, choi­si pour accueillir les voya­geurs, les expose aux pré­da­teurs.

S’y ajoute une der­nière logique, plus froide encore : celle de la ran­çon. Un moine, un abbé, un évêque cap­tu­ré vaut de l’argent, car sa com­mu­nau­té paie­ra pour le récu­pé­rer. Les éta­blis­se­ments reli­gieux sont, en quelque sorte, les seules ins­ti­tu­tions capables de mobi­li­ser rapi­de­ment des sommes impor­tantes. Les Sar­ra­sins l’ont par­fai­te­ment com­pris.

Un mot de méthode, cepen­dant. Les récits monas­tiques qui décrivent ces pillages obéissent aus­si à des codes lit­té­raires : noir­cir l’as­saillant, magni­fier le mar­tyre, jus­ti­fier des recons­truc­tions ou des dona­tions. Cer­tains détails – les mas­sacres géné­ra­li­sés, les pro­fa­na­tions spec­ta­cu­laires – relèvent par­fois du registre hagio­gra­phique. Ce que l’his­to­rien retient comme éta­bli, ce sont les faits véri­fiables par recou­pe­ment : les fuites de com­mu­nau­tés, les trans­la­tions de reliques, les dates de recons­truc­tion, les diplômes royaux accor­dant com­pen­sa­tions et pri­vi­lèges. Et ces faits, eux, confirment mas­si­ve­ment la réa­li­té des attaques.

Le coffret-reliquaire de Teudéric est un chef-d'œuvre de l'orfèvrerie mérovingienne (première moitié du VIIᵉ siècle) : sur une âme d'or, un décor de grenats cloisonnés rehaussé de saphirs, de perles et d'un camée antique. L'inscription au revers nomme son commanditaire, le prêtre Teudéric, qui « le fit faire en l'honneur de saint Maurice ». Conservé au trésor de l'abbaye de Saint-Maurice depuis quatorze siècles, il a notamment traversé le pillage sarrasin de 940. Photo : Whgler (CC BY-SA 4.0)
Le cof­fret-reli­quaire de Teu­dé­ric est un chef-d’œuvre de l’or­fè­vre­rie méro­vin­gienne (pre­mière moi­tié du VIIᵉ siècle) : sur une âme d’or, un décor de gre­nats cloi­son­nés rehaus­sé de saphirs, de perles et d’un camée antique. L’ins­crip­tion au revers nomme son com­man­di­taire, le prêtre Teu­dé­ric, qui « le fit faire en l’hon­neur de saint Mau­rice ». Conser­vé au tré­sor de l’ab­baye de Saint-Mau­rice depuis qua­torze siècles, il a notam­ment tra­ver­sé le pillage sar­ra­sin de 940. Pho­to : Whgler (CC BY-SA 4.0)

Mayeul de Cluny : la capture qui change tout

Reve­nons main­te­nant à ce mois de juillet 972, sur les pentes du Grand-Saint-Ber­nard.

Mayeul rentre d’I­ta­lie, où il a séjour­né à la demande de l’im­pé­ra­trice Adé­laïde et de la cour otto­nienne. Son cor­tège est impor­tant : moines, ser­vi­teurs, voya­geurs agré­gés à l’es­corte pour pro­fi­ter de sa pro­tec­tion. Le col est fran­chi. La troupe redes­cend vers la val­lée du Rhône lorsque, près d’Or­sières, dans l’En­tre­mont, les Sar­ra­sins sur­gissent.

L’af­faire est bru­tale. Des membres de l’es­corte sont bles­sés ou tués ; l’ab­bé lui-même, selon ses bio­graphes, est atteint à la main en ten­tant de pro­té­ger un com­pa­gnon. Les cap­tifs sont emme­nés et gar­dés en atten­dant le paie­ment d’une ran­çon.

Depuis sa cap­ti­vi­té, Mayeul par­vient à faire pas­ser un mes­sage à ses moines. Les bio­graphes en ont conser­vé la teneur, emprun­tée aux psaumes : « Les tor­rents de Bélial m’ont encer­clé. » Puis vient le chiffre : mille livres d’argent. Une somme énorme, que Clu­ny réunit en ven­dant jus­qu’à des orne­ments litur­giques. Après plu­sieurs semaines, l’ab­bé est libé­ré.

Les récits de sa cap­ti­vi­té contiennent un détail qui a beau­coup rete­nu l’at­ten­tion des his­to­riens. Le chro­ni­queur Raoul Gla­ber rap­porte qu’un jeune Sar­ra­sin ayant posé le pied sur la bible de voyage de l’ab­bé fut ver­te­ment repris par ses propres com­pa­gnons : on ne pié­tine pas un livre qui contient la parole des pro­phètes. La scène, quelle que soit sa part de recons­truc­tion, consti­tue l’une des toutes pre­mières évo­ca­tions occi­den­tales des musul­mans qui ne soit pas pure­ment polé­mique : des adver­saires, oui, mais des adver­saires qui prient, res­pectent les Écri­tures et tiennent parole en affaires de ran­çon.

Reste le scan­dale. Mayeul n’est pas n’im­porte qui : on a vu en lui un pos­sible pape, il conseille les empe­reurs, il incarne la réforme monas­tique qui rayonne sur tout l’Oc­ci­dent. Sa cap­ture sur l’une des routes les plus fré­quen­tées d’Eu­rope fait l’ef­fet d’une défla­gra­tion. Ce que des décen­nies de pillages n’a­vaient pas obte­nu, l’hu­mi­lia­tion infli­gée à l’homme le plus véné­ré de son temps va le déclen­cher : une mobi­li­sa­tion géné­rale.

La reconquête des Alpes

La riposte vient de Pro­vence, et elle porte un nom : Guillaume, comte de Pro­vence, que la pos­té­ri­té sur­nom­me­ra « le Libé­ra­teur ».

Dans les mois qui suivent la libé­ra­tion de Mayeul, Guillaume ras­semble une large coa­li­tion : aris­to­crates pro­ven­çaux, sei­gneurs du Dau­phi­né et des Alpes, contin­gents venus du Pié­mont voi­sin, où le mar­quis Ardouin de Turin a déjà repris pied dans la val­lée de Suse. L’É­glise bénit l’en­tre­prise, et l’in­di­gna­tion sou­le­vée par l’en­lè­ve­ment de Mayeul achève de sou­der des sei­gneurs jusque-là inca­pables de s’u­nir.

La ren­contre déci­sive a lieu à Tour­tour, en haute Pro­vence. Les sources per­mettent de la situer en 972 ou 973 – les his­to­riens dis­cutent encore de l’an­née exacte. L’is­sue, elle, ne fait aucun doute : les Sar­ra­sins sont écra­sés.

Les vain­queurs marchent alors sur Fraxi­ne­tum. La place, qui ne reçoit aucun ren­fort d’al-Anda­lus, tombe après un siège. C’en est fini de la base qui, pen­dant près d’un siècle, avait com­man­dé les routes entre Médi­ter­ra­née et Alpes. Ses occu­pants sont tués, réduits en escla­vage ou bap­ti­sés de force ; les terres recon­quises sont par­ta­gées entre les sei­gneurs de la coa­li­tion – une redis­tri­bu­tion qui fon­de­ra pour par­tie la for­tune de l’a­ris­to­cra­tie pro­ven­çale des siècles sui­vants.

Dans les Alpes, la pré­sence sar­ra­sine ne sur­vit pas long­temps à la chute de sa base arrière. Les postes des cols sont aban­don­nés ou réduits les uns après les autres ; les der­nières bandes se dis­persent, se fondent dans la popu­la­tion ou dis­pa­raissent des sources. Dès les années 980, le tra­fic reprend plei­ne­ment sur le Grand-Saint-Ber­nard ; autour de l’an mil, les recons­truc­tions se mul­ti­plient, de Bourg-Saint-Pierre aux abbayes pié­mon­taises.

Un cha­pitre d’un siècle se referme. Il aura fal­lu, pour l’é­crire, l’en­lè­ve­ment d’un abbé.

Ce que les chroniques racontent… et ce que disent les historiens

Toute cette his­toire nous est connue par des textes. Encore faut-il savoir les lire.

Liut­prand de Cré­mone, d’a­bord. Son Anta­po­do­sis, rédi­gée au milieu du Xᵉ siècle, est la source la plus riche sur Fraxi­ne­tum : c’est lui qui raconte l’ar­ri­vée des pre­miers Anda­lous et l’ac­cord pas­sé par Hugues d’Arles. Mais Liut­prand est un polé­miste brillant, qui règle ses comptes poli­tiques et adore les récits édi­fiants. Son témoi­gnage, pré­cieux, doit être constam­ment pas­sé au crible.

Flo­doard de Reims, ensuite. Ses Annales sont tout l’in­verse : des notices brèves, sèches, datées, tenues année après année. Quand Flo­doard écrit que des pèle­rins ont été tués dans les Alpes en 921 et 923, ou que le bourg de Saint-Mau­rice est aux mains des Sar­ra­sins en 940, les his­to­riens lui accordent un cré­dit éle­vé.

Les Vies de saint Mayeul, enfin – celle du moine Syrus, puis celle d’O­di­lon de Clu­ny – com­plé­tées par les récits de Raoul Gla­ber. Textes hagio­gra­phiques, des­ti­nés à glo­ri­fier l’ab­bé : la pru­dence s’im­pose pour les miracles et les dis­cours recons­ti­tués. Mais les cir­cons­tances de la cap­ture, le lieu, la ran­çon y sont cor­ro­bo­rés par d’autres sources. S’y ajoutent les annales monas­tiques – dont celles de Saint-Gall –, les diplômes royaux et les chartes, qui enre­gistrent des­truc­tions, exemp­tions et recons­truc­tions.

Face à ce cor­pus, les his­to­riens d’au­jourd’­hui pro­cèdent par recou­pe­ment. Pierre Gui­chard a réin­sé­ré Fraxi­ne­tum dans l’his­toire d’al-Anda­lus et de la Médi­ter­ra­née musul­mane. Phi­lippe Sénac a recons­ti­tué la chro­no­lo­gie et la géo­gra­phie des incur­sions en Gaule méri­dio­nale, en dis­tin­guant soi­gneu­se­ment les faits attes­tés des ampli­fi­ca­tions légen­daires. Moha­mad Bal­lan a relu l’en­semble du dos­sier pour pro­po­ser son inter­pré­ta­tion de Fraxi­ne­tum comme État de fron­tière. Leurs conclu­sions divergent par­fois sur l’am­pleur et la nature du phé­no­mène ; elles convergent sur l’es­sen­tiel : la réa­li­té, la durée et la dimen­sion stra­té­gique de la pré­sence sar­ra­sine dans les Alpes.

C’est cette méthode – confron­ter les chro­niques entre elles, les croi­ser avec les actes de la pra­tique, mesu­rer les silences de l’ar­chéo­lo­gie – qui per­met aujourd’­hui de racon­ter cette his­toire sans la roman­cer.

Pourquoi cette histoire est-elle presque tombée dans l’oubli ?

Reste une der­nière ques­tion : com­ment un épi­sode d’un siècle, docu­men­té par des dizaines de sources, a‑t-il pu s’ef­fa­cer à ce point de la mémoire col­lec­tive ?

Plu­sieurs rai­sons se conjuguent. La pre­mière tient à la concur­rence mémo­rielle. Les Vikings ont eu leurs sagas, leurs drak­kars, leurs images spec­ta­cu­laires ; les Magyars, leurs che­vau­chées jus­qu’au cœur de la Ger­ma­nie et la grande bataille du Lech­feld. Les Sar­ra­sins des Alpes, eux, n’ont lais­sé ni flotte légen­daire ni bataille fon­da­trice dans l’i­ma­gi­naire – et leur théâtre d’o­pé­ra­tions, mon­ta­gnard et frag­men­té, se prête mal au grand récit.

La deuxième tient aux cadres natio­naux de l’his­toire telle qu’elle s’est écrite au XIXᵉ siècle. L’é­pi­sode che­vauche la France, l’I­ta­lie et la Suisse ; il n’ap­par­tient plei­ne­ment à aucun roman natio­nal. En Suisse, les manuels ont long­temps concen­tré le récit médié­val sur la nais­sance de la Confé­dé­ra­tion, trois siècles plus tard : ce qui pré­cède se réduit à quelques lignes.

La troi­sième rai­son est plus para­doxale : ce sont les excès mêmes de la légende qui ont des­ser­vi l’his­toire. Le XIXᵉ siècle a bro­dé sans rete­nue sur les « Sar­ra­sins des Alpes » – ori­gines arabes sup­po­sées de vil­lages valai­sans, éty­mo­lo­gies fan­tai­sistes, théo­ries raciales appli­quées aux popu­la­tions de mon­tagne. En réac­tion, une par­tie de l’é­ru­di­tion du XXᵉ siècle a pré­fé­ré mini­mi­ser l’en­semble du dos­sier, relé­guant les incur­sions au rang de simple pira­te­rie mar­gi­nale. Le mythe a fini par dis­cré­di­ter le fait.

Ce sont les recherches des der­nières décen­nies qui ont per­mis de sor­tir de ce balan­cier : ni fan­tasme d’une « Suisse arabe », ni déni d’un épi­sode soli­de­ment attes­té, mais une his­toire repla­cée dans son contexte – celui de la Médi­ter­ra­née du Xᵉ siècle, de ses fron­tières mou­vantes et de ses routes convoi­tées.

L’his­toire des Sar­ra­sins dans les Alpes ne relève ni du mythe ni de la polé­mique. Elle rap­pelle que les cols suisses furent, pen­dant plu­sieurs géné­ra­tions, l’un des prin­ci­paux théâtres d’af­fron­te­ment entre l’Oc­ci­dent chré­tien et le monde musul­man. Long­temps réduite à quelques notes de bas de page, cette page du Moyen Âge retrouve aujourd’­hui toute sa place grâce au tra­vail croi­sé des chro­ni­queurs, des archéo­logues et des his­to­riens.

Bibliographie

Sources médiévales

  • Liut­prand de Cré­mone, Anta­po­do­sis, rédi­gée au milieu du Xᵉ siècle – la source la plus détaillée sur les ori­gines de Fraxi­ne­tum et l’ac­cord conclu par Hugues d’Arles.
  • Flo­doard de Reims, Annales (années 919 – 966) – notices contem­po­raines sur les attaques de pèle­rins dans les Alpes (921, 923) et l’oc­cu­pa­tion du bourg de Saint-Mau­rice (940).
  • Syrus, Vita sanc­ti Maio­li – pre­mière bio­gra­phie de Mayeul, rédi­gée peu après la mort de l’ab­bé (994) ; récit détaillé de la cap­ture d’Or­sières.
  • Odi­lon de Clu­ny, Vita bea­ti Maio­li – seconde bio­gra­phie, com­po­sée au début du XIᵉ siècle.
  • Raoul Gla­ber, His­toires (His­to­ria­rum libri quinque), pre­mière moi­tié du XIᵉ siècle – dont l’é­pi­sode du Sar­ra­sin répri­man­dé pour avoir posé le pied sur la bible de l’ab­bé.
  • Chro­nique de la Nova­laise (Chro­ni­con Nova­li­ciense), XIᵉ siècle – mémoire de la fuite des moines à Turin et de la des­truc­tion de l’ab­baye.
  • Ekke­hard IV, Casus sanc­ti Gal­li, XIᵉ siècle, et Annales de Saint-Gall – écho des raids en Rhé­tie et du cli­mat d’in­sé­cu­ri­té en Alé­ma­nie.
  • Diplômes d’Ot­ton Iᵉʳ en faveur de Disen­tis (960 et 965) et ins­crip­tion dis­pa­rue de l’é­glise de Bourg-Saint-Pierre, retrans­crite au début du XIXᵉ siècle par le doyen Bri­del – traces docu­men­taires des des­truc­tions en Suisse actuelle.

Études contemporaines

  • Alain René Arbez, étude sur les incur­sions sar­ra­sines dans les Alpes, qui a ser­vi de base au pré­sent article.
  • Moha­mad Bal­lan, « Fraxi­ne­tum : An Isla­mic Fron­tier State in Tenth-Cen­tu­ry Pro­vence », Comi­ta­tus : A Jour­nal of Medie­val and Renais­sance Stu­dies, vol. 41, 2010.
  • Phi­lippe Sénac, Musul­mans et Sar­ra­sins dans le sud de la Gaule (VIIIᵉ-XIᵉ siècle), Paris, Le Syco­more, 1980.
  • Phi­lippe Sénac, Pro­vence et pira­te­rie sar­ra­sine, Paris, Mai­son­neuve et Larose, 1982.
  • Pierre Gui­chard et Denis Men­jot, « Les Sar­ra­sins du Fraxi­ne­tum au Xᵉ siècle », dans Pays d’Is­lam et monde latin, Xᵉ-XIIIᵉ siècle. Textes et docu­ments, Lyon, Presses uni­ver­si­taires de Lyon, 2000.
  • Scott G. Bruce, Clu­ny and the Mus­lims of La Garde-Frei­net. Hagio­gra­phy and the Pro­blem of Islam in Medie­val Europe, Itha­ca, Cor­nell Uni­ver­si­ty Press, 2015.
  • Kees Vers­teegh, « The Arab Pre­sence in France and Swit­zer­land in the 10th Cen­tu­ry », Ara­bi­ca, vol. 37, 1990.
  • Joseph Tous­saint Rei­naud, Inva­sions des Sar­ra­zins en France, et de France en Savoie, en Pié­mont et dans la Suisse, Paris, 1836 – l’é­tude fon­da­trice, aujourd’­hui datée mais tou­jours citée.
  • « Sar­ra­sins », Dic­tion­naire his­to­rique de la Suisse (hls-dhs-dss.ch) – syn­thèse de réfé­rence sur les incur­sions en ter­ri­toire suisse.
  • Phi­lippe Conrad, Al-Anda­lus. L’imposture du “para­dis mul­ti­cul­tu­rel”, La Nou­velle Librai­rie Édi­tions, coll. Longue Mémoire, 2020.
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