Qui veut tuer la démocratie suisse ?
Bilatérales III, reprise « dynamique » du droit européen, neutralité sacrifiée, verdicts populaires classés sans suite : ce que je décrivais dès 2022 se joue aujourd'hui sous la Coupole. Rien ne m'a surpris. Tout était annoncé.
Le 2 mars 2026, Guy Parmelin et Ursula von der Leyen signaient à Bruxelles le paquet « Bilatérales III » – dix-huit accords, nonante-quatre actes législatifs européens et cette reprise dite « dynamique » du droit de l’Union qui en constitue le cœur véritable. Onze jours plus tard, le Conseil fédéral transmettait le tout au Parlement en plaidant pour un simple référendum facultatif à la majorité du peuple, sans la majorité des cantons, c’est-à-dire en priant le fédéralisme de se taire au moment précis où il devrait parler. Or rien de tout cela n’est tombé du ciel : dès 2022, dans un entretien accordé à TV Libertés à l’occasion de la parution de mon livre La Suisse trahie par les siens, je décrivais pièce par pièce la machine qui devait nous conduire où nous voici – les groupuscules, les médias, les autorités, et Bruxelles en surplomb. On me reprochait alors de noircir le tableau ; le tableau s’est chargé de me donner raison. Voici donc, repris et assumé, ce que je disais alors et que je maintiens plus que jamais.
Un état d’esprit, pas une machine à voter
On envie souvent notre démocratie directe à l’étranger, mais on l’envie sans toujours la comprendre, comme s’il ne s’agissait que d’une mécanique par laquelle cent mille citoyens, en apposant leur signature, contraindraient le pays entier à se prononcer sur leur préoccupation. Cela est vrai, et c’est déjà extraordinaire ; l’essentiel est pourtant ailleurs. La démocratie directe est avant tout un état d’esprit, une manière de vivre au quotidien le social et le politique, dans un pays où tout peut être discuté par tous et où l’on fait de la politique sans le savoir. Lorsque des citoyens sont déterminés sur un sujet – n’importe lequel, et pas seulement électoral –, ils lancent une initiative populaire qui oblige le pays tout entier à en débattre : là est le génie du système, dans cette obligation de discuter qu’aucune autre démocratie ne s’impose.
Encore ce génie ne tient-il pas seul. Il va de pair avec le fédéralisme, qui signifie chez nous décentralisation quand le « fédéralisme » européen signifie centralisation, et avec la subsidiarité, dont le leitmotiv se résume en une formule : ce que la commune peut faire, le canton ne doit pas le faire, et ce que le canton peut faire, la Confédération ne doit pas le faire. J’ajoute, car c’est toute la question de l’heure, que ce que la Confédération peut faire, l’Union européenne ne doit pas le faire.
Or il se trouve chez nous des gens, la gauche et les Verts en tête, qui rêvent d’aller à Bruxelles – disons les choses telles qu’elles sont : qui rêvent de se soumettre, puisque chacun sait, et les Français en font l’expérience quotidienne, que l’Union européenne dicte une grande partie de leur politique aux États membres. Une adhésion signerait la fin de la plupart des possibilités qu’offre la démocratie directe ; elle serait une soumission, une trahison des fondements mêmes de la Suisse.
Qu’un pouvoir politico-médiatique comme celui de la France accepte un jour la démocratie directe ? En aucun cas, et il suffit pour s’en convaincre d’imaginer qu’un ensemble de citoyens français puisse demain contraindre le pays à voter sur la limitation de l’immigration. Nous, nous avons voté sur les minarets, thème d’abord minoritaire que l’ensemble de la population a finalement approuvé : les citoyens sentent parfois qu’ils détiennent un pouvoir réel, et c’est bien pour cela qu’on s’emploie méthodiquement à le leur retirer.
On rogne, on invalide, on décourage
Car on s’y emploie, et de l’intérieur. Les uns veulent augmenter le nombre de signatures requises, les autres s’ingénient à invalider des initiatives au motif qu’elles seraient mal formulées ou qu’il leur manquerait la fameuse « unité de matière » ; et jusqu’au cœur de l’État, un groupe de travail installé au niveau de la Chancellerie fédérale s’est demandé comment limiter la démocratie directe – comment limiter, autrement dit, ce que le monde entier nous envie. C’est proprement surréaliste.
Qu’on me comprenne bien : je ne sacralise pas chaque virgule du système. Le passage de cinquante mille à cent mille signatures se comprenait par l’évolution de la population, et il est passé, comme il se doit, par le peuple avant d’entrer dans la Constitution. Les adaptations légitimes suivent le chemin légitime ; c’est le contournement qui est une forfaiture.
Le désert médiatique romand
Encore faudrait-il, pour que la discussion vive, des médias qui la portent. La Suisse alémanique connaît des journaux patriotes, souverainistes, de droite – disons les mots –, et un contre-pouvoir y existe ; la Suisse romande, elle, n’offre rien de tel, mais des médias massivement bien-pensants, acquis à toutes les causes du moment, aux minorités, au wokisme, sans le moindre contre-pouvoir pour leur répondre. Nous vivons, en Suisse romande, dans un véritable état de sous-développement médiatique.
Souvenez-vous de ce qui advint lorsque le diable Blocher voulut racheter des journaux gratuits – des gratuits, pas même un quotidien : une levée de boucliers générale, gouvernement vaudois socialiste compris, pour l’en empêcher par tous les moyens. Un peu de pluralité, un peu de diversité, voilà ce qu’il fallait étouffer dans l’œuf – et ce sont les mêmes qui se proclament pluralistes, divers et de qualité. On instrumentalise ainsi les vertus de la démocratie directe pour la pervertir et la tirer dans son sens.
Le triptyque : groupuscules, médias, autorités
La démocratie directe est lente, et cette lenteur fait sa noblesse : une initiative se discute, mûrit, prend des années. Or voici qu’ont surgi des acteurs qui n’ont que faire de cette maturation – des groupuscules totalement minoritaires, tous de la même obédience progressiste, pro-européenne et woke, qui vont jusqu’à s’entendre avec les milieux économiques pour faire passer leurs causes. À l’esprit de discussion s’oppose désormais une intolérance idéologique, un fanatisme presque, qui prétend imposer ses sujets sans passer par le débat public.
Le mécanisme d’amplification, lui, est parfaitement huilé : une petite action symbolique suffit à propulser nos militants au téléjournal, et quelques dizaines de personnes obtiennent, dans les grands débats télévisés, le même temps de parole que les grands partis. Il existe bel et bien un triptyque – les groupuscules, les médias, les autorités – qui tourne toujours dans le même sens.
Qui finance ? Un de ces groupements a reconnu avoir reçu quatre cent mille francs, avec interdiction de dire de qui. Je ne prétends rien qui ne soit vérifié et je pèse mes mots ; mais chacun sait que Soros n’agit jamais directement, qu’il finance deux ou trois cents ONG par acteurs interposés, et que l’argent finit toujours par arriver là où il sert les causes progressistes et immigrationnistes – tout ce qui, au fond, revient à détruire le sentiment national et patriotique de nos pays européens.
Bruxelles ne négocie pas, Bruxelles somme
Venons-en à l’Union européenne, puisque c’est elle qui occupe aujourd’hui le Parlement. Je le disais dès 2022 : à chaque étape des négociations, l’Union répète que la Suisse « ne fait pas suffisamment d’efforts pour s’adapter », ce qui signifie, et je caricature à peine, qu’on veut la voir se soumettre. Bientôt nous serons traités comme la Hongrie ou la Pologne – cette Hongrie que j’admire, je le dis même si c’est dur à dire, parce qu’elle résiste de toutes ses forces et que j’aimerais voir la Suisse en faire autant. La reprise « dynamique » du droit européen, désormais couchée noir sur blanc dans les accords signés en mars, porte d’ailleurs bien son nom : c’est une dynamique en effet, celle de la soumission à tempérament. Et que propose-t-on au peuple ? De ratifier tout cela à la majorité simple, cantons écartés du verdict – on attaque la démocratie directe sur ses éléments constitutifs au moment même où l’on prétend la consulter.
Panels citoyens : la démocratie sans le peuple
Les juges ne sont pas, chez nous, le problème essentiel : leur répartition selon les forces politiques rééquilibre les choses, même si la justice n’est pas d’une neutralité chimique. Ce qui m’alarme davantage, c’est cette autre trouvaille des mêmes milieux que sont les « conférences citoyennes » et autres « panels citoyens » : vingt ou trente personnes tirées au hasard et coachées – devinez par qui – par des experts de gauche, le tout promu par des professeurs de gauche, comme le sont devenues les facultés de sciences sociales. Je le dis sans détour : moi qui suis de droite, je ne serais plus nommé aujourd’hui à l’université avec mes idées, alors que Dieu sait pourtant si je suis démocrate, pluraliste et sans rien d’excessif. La démocratie directe est bousculée de tous les côtés, et mon combat est de la défendre.
Un mot enfin, puisqu’on m’y invite toujours, sur Tariq Ramadan, que nos médias invitaient sans relâche alors que son discours relevait non de l’islam mais de l’islamisme pur et dur. Je lui avais demandé un jour pourquoi il se disait sans cesse suisse, lui qui n’avait strictement rien de suisse, et il m’avait répondu qu’on verrait, dans quelques années, qui de lui ou de moi ferait honte à la Suisse. Les années ont passé, la justice s’est saisie ; chacun jugera.
Quarante ans d’autoflagellation
Ce que l’on nomme aujourd’hui wokisme, je le combats depuis quarante ans sous son ancien nom de sociologisme. Dès les années soixante-dix, certains esprits attribuaient tous leurs maux à la société – et la société, c’était la Suisse, coupable de tout. Qu’on relise Mars de Fritz Zorn : un intellectuel issu d’un milieu très favorisé y soutient que son cancer lui vient de la société, de l’éducation et de sa famille, et rêve que ce cancer, devenu révolutionnaire, détruise la société suisse. Toute une époque s’est vautrée dans cette autoflagellation ; certains ne supportaient pas que la Suisse pût être un modèle et il fallait lui trouver tous les vices, jusqu’à ce slogan d’exposition, « La Suisse n’existe pas », qui disait une véritable haine du pays.
Or ces litanies ne sont pas innocentes. À force de répétition, on installe le doute et l’on prépare le terrain : la Suisse serait conservatrice, réactionnaire, fermée au changement – et pendant ce temps, de petits thèmes s’insinuent dans le débat public jusqu’à s’y imposer. Les Français connaissent la recette, eux chez qui l’on a fini par oser dire qu’il n’existait pas de culture française.
Le peuple vote, les autorités classent
L’UDC est diabolisée, bien sûr ; il n’empêche que c’est le rare parti authentiquement patriote et souverainiste, celui qui a fait échouer l’entrée dans l’Espace économique européen et qui a porté devant le peuple les minarets puis la dissimulation du visage – et qui a gagné. Voilà ce que permet la démocratie directe : imposer au politiquement correct des thèmes qu’il voudrait interdits de séjour.
Mais voici le pire, et je pèse chaque mot. Le peuple a accepté l’initiative sur le renvoi des criminels étrangers ; les autorités ne l’ont pas appliquée, au point qu’il a fallu – une première dans l’histoire de la démocratie directe – lancer une deuxième initiative, dite de mise en œuvre, pour exiger l’application de la première. Le peuple a de même accepté l’initiative contre l’immigration de masse, dont on n’a tout simplement pas tenu compte. Qu’on ne vienne pas me parler après cela de dérive populiste : la dérive est celle d’autorités qui classent sans suite les verdicts du souverain.
Patrie, identité, naturalisation
L’immigration est un thème constant de notre vie démocratique, avec plus de vingt initiatives populaires depuis les années soixante, à commencer par l’initiative Schwarzenbach, lancée quand la Suisse comptait déjà quinze pour cent d’étrangers contre trois à cinq chez nos voisins. Le système a permis d’en discuter au lieu de laisser pourrir, et c’est là sa force.
Aujourd’hui, l’extrême gauche voudrait passer du droit du sang au droit du sol – dix-huit ans, une scolarité en Suisse, et voilà un citoyen –, c’est-à-dire liquider l’idée même de patrie et d’identité en ramenant à zéro l’exigence d’identification au pays. Je vais plus loin, en sachant les cris que cela provoquera : la naturalisation est une chose trop grave pour être définitive d’emblée, et il faudrait qu’elle fût à l’essai, confirmée après trois, quatre ou cinq ans, une fois l’intégration avérée. Cela me paraît l’évidence même. J’observe du reste, et le phénomène mériterait étude, que les plus acharnés contre la Suisse sont souvent eux-mêmes issus de l’immigration, enfants d’ouvriers immigrés, toujours socialistes, toujours de gauche – comme s’il fallait venger sur la Suisse l’exploitation supposée des parents.
La neutralité assassinée
Reste le plus grave. Genève fut le théâtre de sommets qui ont pesé sur le destin du monde, de Gorbatchev et Reagan à Poutine et Biden ; et voici que la Russie déclare la Suisse pays hostile, voici que nous nous agrégeons aux sanctions, que nous collaborons avec l’OTAN et que nous siégeons au Conseil de sécurité, où il faudra, à la limite, approuver des guerres. La neutralité et l’indépendance sont bafouées, et l’on maquille l’abandon sous le jargon de la « neutralité dynamique » – encore ce mot, décidément : tout ce qui est dynamique, chez nos autorités, désigne ce qu’on liquide.
On détruit ainsi une identité et un système politique uniques, enviés partout, pour satisfaire une obsession : paraître progressiste, ouvert, moderne – woke, cela va de soi. Mais qui, demain, pourra encore offrir au monde une plateforme neutre, un lieu d’entente ? Il n’y aura plus de tels sommets en Suisse, et cela me paraît d’une gravité extrême.
Voilà pourquoi je repose la question qui donne son titre à ces lignes : qui veut tuer la démocratie suisse ? Vous connaissez maintenant la réponse. Ils s’en défendront tous – c’est même à cela qu’on les reconnaît.