L'affaire Henry Nowak a provoqué une vive émotion au Royaume-Uni. Selon les éléments rapportés par plusieurs médias, ce jeune homme de 18 ans, grièvement blessé lors d'une agression au couteau à Southampton, a été menotté par la police alors qu'il se vidait de son sang, tandis que son agresseur affirmait avoir été victime d'insultes racistes. Au-delà des circonstances précises de cette affaire, l'épisode a ravivé un débat ancien sur la manière dont les institutions britanniques appréhendent les questions raciales.
Dans un entretien accordé au Figaro, l'essayiste britannique David Goodhart voit dans cette affaire le symptôme d'une évolution plus profonde. Depuis plusieurs décennies, soutient-il, la lutte contre le racisme aurait progressivement engendré un climat de précaution permanente au sein de l'administration, de la police et de la justice. Cette sensibilité serait devenue dans certains cas un facteur de paralysie, au point d'empêcher les institutions d'agir normalement lorsqu'elles craignent d'être accusées de "discrimination".
L'auteur des Deux Clans ne remet pas en cause les progrès accomplis par la société britannique depuis les années 1960. Mais il estime que certaines doctrines issues des politiques de diversité, d'équité et d'inclusion ont fini par produire des effets contraires à ceux qu'elles prétendaient rechercher. Son analyse soulève une question plus large, qui dépasse largement le cas britannique : comment lutter contre les discriminations sans créer de nouveaux angles morts institutionnels ? Et à partir de quel moment la peur d'être accusé de racisme devient-elle elle-même un problème politique ?
Nous proposons ci-dessous un compte rendu détaillé de son entretien, suivi d'un commentaire critique examinant les limites et les implications de son raisonnement.
Résumé de l'entretien de David Goodheart au Figaro
Un schéma britannique : la violence comme tournant
Goodhart inscrit l'épisode dans une histoire longue. À intervalles réguliers, soutient-il, un acte violent met au jour une faille de société et redessine la carte politique. Il rappelle ainsi que les émeutes de Notting Hill, en 1958, précipitèrent l'abandon de la politique d'immigration de « porte ouverte » envers le Commonwealth. Le meurtre en 1993 de l'adolescent noir Stephen Lawrence, suivi de l'incapacité de la police à punir ses meurtriers blancs, déboucha selon lui sur le rapport Macpherson de 1999.
C'est ce document, affirme-t-il, qui constitue la matrice du fiasco actuel. S'il ciblait à juste titre des comportements racistes réels, concède Goodhart, il a conclu que la police métropolitaine était coupable de « racisme institutionnel » − étiquette aussitôt adoptée, déplore-t-il, par le NHS et la haute fonction publique. Plus grave encore à ses yeux, le rapport aurait posé que le sentiment d'être victime de racisme suffisait à l'établir comme fait. Exit, dès lors, la présomption d'innocence et l'examen rigoureux des preuves.
Goodhart prend soin de distinguer ce cas de celui de George Floyd. La réaction britannique au meurtre de Minneapolis lui paraît rétrospectivement disproportionnée. Selon lui, le mouvement Black Lives Matter n'aurait pas laissé d'héritage durable, sinon le sentiment qu'il faut désormais retrouver son calme et aborder la question raciale de façon plus rationnelle.
L'appareil de la « diversité »
À mesure que la société britannique devenait, de son propre aveu, moins raciste et plus tolérante, un appareil bureaucratique fondé sur les politiques de Diversité, Équité et Inclusion se serait installé dans les institutions. Selon les données gouvernementales qu'il cite, le pays compterait deux fois plus de « responsables de la diversité » que tout autre. Le glissement sémantique de l'« égalité » vers l'« équité » imposerait, analyse-t-il, de traiter les groupes différemment au nom des injustices passées.
L'idée d'une « police à deux vitesses », avancée par Nigel Farage, n'est pas pour lui un fantasme. Il cite le Plan d'action policier pour la race du College of Policing, dont la mise à jour de 2025 assumerait vouloir produire une égalité des résultats selon les groupes ethniques tout en refusant d'être « aveugle à la couleur de peau ». Il évoque de même des directives invitant les juges à exiger des rapports pré-sentenciels spécifiques pour les prévenus issus de minorités − ce dont il déduit une incitation à l'indulgence pénale.
Goodhart se veut toutefois nuancé : la discrimination positive, rappelle-t-il, demeure illégale au Royaume-Uni, et il dit douter d'un biais direct et systématique contre les Blancs.
Quand la peur paralyse
C'est ailleurs, selon lui, que le mal se loge : dans la paralysie née de la hantise d'être accusé de racisme. Il en énumère les drames. Le scandale des réseaux d'exploitation sexuelle − des dizaines de milliers de jeunes filles, dit-il, abusées sur des décennies par des réseaux d'hommes d'origine pakistanaise − dont le rapport Casey aurait montré que la crainte du racisme fut le principal facteur d'inaction. L'attentat de la Manchester Arena en 2017, qu'un agent de sécurité aurait pu prévenir s'il n'avait redouté une accusation raciste. Les meurtres de Nottingham en 2023, où les signaux d'alarme auraient été négligés pour des raisons analogues.
Multiculturalisme : un bilan contrasté
Goodhart relativise l'opposition entre modèles britannique et français. Les divergences, estime-t-il, seraient surtout d'ordre rhétorique, les trajectoires des deux pays demeurant en pratique assez proches.
Le multiculturalisme aurait réussi pour certains : les Britanniques d'origine indienne ou chinoise surpasseraient en moyenne la population blanche autochtone sur les plans scolaire et économique. Preuve, selon lui, qu'il ne s'agit pas seulement d'une question de couleur de peau. Pour d'autres groupes, en particulier la communauté pakistanaise, il aurait favorisé l'émergence de sociétés parallèles dans les anciennes villes industrielles du Nord. L'inquiétude sur la cohésion sociale se concentrerait désormais, comme ailleurs en Europe, sur une minorité musulmane qu'il décrit comme plus éloignée des mœurs majoritaires.
Il situe la racine du mal dans le politique : dans les années 1990, soutient-il, le New Labour de Tony Blair, ayant accepté l'héritage économique thatchérien, aurait cherché sa supériorité morale sur le terrain culturel − ouverture à l'immigration et priorité à l'égalité raciale.
« Une grande partie du problème en Grande-Bretagne est d’ordre politique. Dans les années 1990, lorsque la gauche traditionnelle sous Tony Blair a largement accepté les réformes économiques de la période Thatcher, elle a eu besoin de trouver un terrain pour se démarquer des conservateurs et se sentir moralement supérieure à eux. Elle l’a principalement trouvé dans la sphère culturelle, et plus particulièrement en se montrant plus ouverte à l’immigration et en accordant une priorité absolue aux questions d’égalité raciale. »
Goodhart se garde pourtant, dans son propos, de tout triomphalisme. Les jeunes hommes noirs, les femmes musulmanes en tenue traditionnelle souffriraient encore, reconnaît-il, de stéréotypes bien réels ; les plaintes pour racisme ne sauraient à ses yeux être balayées d'un revers de main. Il ne s'agit pas, insiste-t-il, de renier les progrès accomplis depuis les années 1960 − mais de corriger un excès de zèle dont l'affaire Nowak offrirait, peut-être, l'occasion.
Commentaire critique : ce que Goodhart n'ose pas dire
L'écart entre les faits et la conclusion
On peut reprocher beaucoup de choses à cet entretien. La gauche y verra une dramatisation, une généalogie suspecte qui fait remonter au rapport Macpherson une série de drames sans rapport, un fait divers − l'affaire Nowak − érigé en symptôme de civilisation. Cette critique-là est connue, elle accuse Goodhart d'en faire trop. On voudrait soutenir ici l'inverse : son défaut n'est pas l'excès, c'est la prudence. Goodhart n'en dit pas trop : il s'arrête trop tôt.
Reprenons ce qu'il affirme. Pendant des décennies, des dizaines de milliers de jeunes filles auraient été violées en série, et la peur d'être traité de raciste aurait été le principal frein à l'action des autorités. Un agent de sécurité aurait laissé passer un kamikaze par crainte d'une accusation raciste, et vingt-deux personnes sont mortes. Des signaux d'alarme psychiatriques auraient été ignorés pour ne pas alourdir des statistiques jugées discriminatoires, et trois personnes ont été tuées. Si l'on tient ces faits pour vrais − et Goodhart les tient pour vrais − quelle conclusion en tirer ?
La sienne tient en deux mots : « retrouver notre calme ». Il appelle à aborder la question raciale de manière plus rationnelle, à corriger un « excès de zèle ». Il y a là une disproportion vertigineuse entre les prémisses et la conclusion. On ne répond pas à un mécanisme qui aurait coûté des milliers de viols et des dizaines de morts par un appel à la sérénité. Si le diagnostic est exact, la conclusion devrait être brûlante. Or la sienne est tiède.
Cette tiédeur n'est pas un hasard de plume. Elle est la signature d'une stratégie. Goodhart écrit dans un espace où dire ces choses coûte cher, et il paie son péage par avance. D'où la collection de clauses protectrices : ne pas exagérer les préjugés antiblancs, ne pas balayer les plaintes pour racisme, ne pas renier les progrès depuis les années 1960, les jeunes hommes noirs et les femmes musulmanes qui souffrent encore de discriminations. Chacune de ces réserves est défendable isolément. Ensemble, elles forment un système d'amortisseurs qui désamorce méthodiquement la charge de son propre constat. Goodhart construit une bombe, puis passe la seconde moitié de l'entretien à en retirer le détonateur.
L'accident ou la logique ?
Mais le problème n'est pas seulement de posture. Il est dans le cadre d'analyse lui-même. Goodhart traite ce qu'il décrit comme un dérèglement : un appareil DEI qui s'est « installé », une bureaucratie devenue « intrusive », un « excès » de sensibilité. Le vocabulaire est tout entier celui de l'accident, de la dérive, de la machine qui s'emballe. Et qui dit dérive dit retour possible à la normale : il suffirait de réajuster, de recalibrer, de revenir au « bon sens ».
C'est ici que sa mesure devient aveuglement. Car ce qu'il décrit n'a rien d'un dérapage. Le Plan d'action policier pour la race qu'il cite ne déraille pas : il fait exactement ce qu'il annonce. Quand il proclame vouloir produire une « égalité des résultats » et refuser d'être « aveugle à la couleur de peau », il énonce une doctrine cohérente, assumée, écrite noir sur blanc. Les directives au Conseil de la magistrature ne sont pas des bavures de fonctionnaires zélés : ce sont des normes, publiées, motivées, appliquées. Goodhart le voit − il cite les textes − mais il refuse d'en tirer la conséquence. Il appelle « excès » ce qui est une architecture.
La différence n'est pas sémantique. Un excès se corrige ; une architecture se démonte. Si la substitution de l'« équité » à l'« égalité » est un principe organisateur, alors un appel au « calme » est non seulement insuffisant, il est contradictoire : on ne ramène pas au bon sens une institution dont le bon sens nouveau est précisément ce que l'on conteste. Goodhart veut guérir le symptôme en laissant intacte la logique qui le produit. C'est pourquoi son « retour au bon sens » a quelque chose d'incantatoire. Il ne dit pas par quel mécanisme une institution renoncerait à une doctrine inscrite dans ses textes fondateurs, financée, dotée de personnel, et moralement valorisée par l'élite qui la dirige.
Ce que la prudence lui interdit de penser
Le plus révélateur est peut-être sa généalogie politique. Goodhart impute la dérive au New Labour de Blair, qui aurait investi le terrain culturel pour se distinguer après s'être rallié à l'économie thatchérienne. L'analyse est fine. Mais elle s'arrête au seuil de sa propre logique. Si la priorité à l'égalité raciale fut le marqueur de distinction morale d'une classe dirigeante, alors le phénomène n'est pas une erreur intellectuelle qu'un meilleur argument pourrait corriger : c'est un intérêt de classe, un mode de reproduction d'une élite. On ne réfute pas un intérêt par du bon sens. Goodhart, qui a forgé l'opposition féconde des Anywheres et des Somewheres, possède pourtant tous les outils pour aller jusque-là. Il s'arrête. Sa propre grille d'analyse le mènerait à une conclusion que sa prudence lui interdit de formuler.
Une réserve sur notre critique
La critique que nous venons de formuler reste, par construction, une position parmi d'autres. Elle suppose que les faits soient tels que Goodhart les rapporte, que la « peur du racisme » ait bien été le facteur causal qu'il décrit, que les textes DEI produisent les effets qu'on leur prête. Si l'on récuse ces prémisses, lui reprocher sa tiédeur n'a plus de sens. Et l'on peut toujours objecter que la mesure de Goodhart est peut-être de la probité intellectuelle plutôt que de la lâcheté.
Mais cette objection, à la réflexion, se retourne contre lui. Car la probité n'aurait pas commandé le silence ni l'appel au « calme » : elle aurait commandé d'aller au bout des faits qu'il tient lui-même pour établis. On n'est pas plus honnête parce qu'on conclut plus mollement ; on l'est parce qu'on accepte le poids de ce qu'on a démontré. Goodhart a réuni les pièces d'un réquisitoire et s'est arrêté avant le verdict. Ce n'est pas de la prudence intellectuelle − c'est une démonstration qui refuse de se reconnaître. Et c'est précisément ce que l'affaire Nowak, si elle dit ce qu'il prétend, ne lui permettra plus très longtemps.
Dimitri Fontana

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