Recension : La Légende, de Boualem Sansal

Francis Richard
Resp. Ressources humaines
La Légende, de Boualem Sansal

J'ai voulu nommer les faits, les mécanismes, les responsabilités. Non par vengeance, encore que j'y aie droit, mais parce qu'une nation qui ne sait plus nommer le mal s'expose à le subir.

Ces deux phrases qui figurent dans l'avertissement de La Légende en résument l'intention.

Plus loin, au-delà de l'avertissement, il explicite le titre de ce livre singulier, celui d'un homme libre qui l'était avant et qui l'est aujourd'hui, mais autrement :

Il y a bien eu une légende. Elle est née en prison. Elle s'est propagée dehors. Elle m'a porté comme une vague porte un corps : parfois elle le sauve, parfois elle le noie. Et j'ai mis du temps à comprendre que la légende, même quand elle nous protège, nous prend quelque chose, notre droit d'être simplement un homme.

Puis il raconte l'arrestation : on m'a menotté, passé la cagoule, jeté dans une voiture et emmené dans un lieu secret, où six jours durant on m'a posé les mêmes questions, brèves, insinuantes et terriblement éreintantes.

Le septième jour, ils l'ont sorti de ce gouffre et emmené au tribunal :

Là, le juge d'instruction m'a notifié des choses abominables, et, par la magie d'une signature et d'un coup de tampon, me voilà officiellement transformé en accusé, placé sous mandat de dépôt.

De quoi l'a-t-on accusé ? De tout, résumé en trois mots très lourds : Terrorisme. Espionnage. Atteinte à la sûreté de l'État.

Quand on voit l'homme, apparu sur les écrans de télévision cette semaine, ces accusations ne tiennent pas, ne sont pas crédibles. D'ailleurs son procès n'a duré que cinq minutes, en l'absence d'avocat : cinq ans de prison ferme, une amende faramineuse, cinq mille pesos, l'opprobre national, la saisie de nos biens personnels, la déchéance de nationalité et l'expulsion expresse1 du pays.

Ce qui lui coûte le plus d'être emprisonné et écroué sous le numéro 46661 ? Non pas l'enfermement, mais la dépossession du temps. Car attendre est la seule fonction permise au prisonnier.

Où est-il emprisonné ? À Koléa, qui est, dit-on, la plus grande prison d'Afrique2, à 26 km à l'ouest d'Alger. Là le Règlement est au-dessus de l'explicatif et de l'argumentatif, il règne, il gouverne, il justifie tout et clôt. Là il y a un rituel :

C'est la continuité globale qui use, qui fait mal.

Dans cette prison, dans le quartier de haute sécurité 18B, où il a été incarcéré, d'autres détenus l'ont appelé La Légende, prêtant à ses amis français de grands pouvoirs pour renverser la dictature de Tebboune...

Pour supporter l'enfermement, les détenus se projettent. Lui se réfugie dans la poésie qu'il récite : José-Maria de Heredia, François Villon, Verlaine, Victor Hugo, ou qu'il écrit...

Ce qui le tient, c'est Naziha, sa femme, à laquelle il s'accroche et à qui il dédie ce livre : Elle a porté mes douleurs et les siennes. Mon amour pour elle n'égalera jamais le sien pour moi. Naziha qui a accepté de témoigner ce qu'elle a vécu pendant qu'il était en prison, qui a tenu, pour lui, pour elle, pour les leurs et qui lui a rendu visite les mardis3.

Boualem Sansal fait appel de sa condamnation expéditive. En appel, elle est confirmée. Les États en effet craignent plus l'écrivain que l'opposant :

Parce qu'il ne parle pas seulement des faits. Il modifie la manière par laquelle les faits seront compris et mis en perspective dans les grands courants souterrains qui agitent le monde et le fissurent, et les immenses contre-courants en arrière-plan qui structurent le continuum.

En somme, la littérature est un instrument de clarification.

Pendant sa détention - durant le ramadan, l'islam aura été une prison dans la prison -, un jour, il quitte la prison sans en sortir : On m'a transféré à l'hôpital Mustapha, en son unité pénale. Une miniprison dans cet immense hôpital, le célèbre CHU Mustapha Pacha, hérité en parfait état de marche et de santé de la maudite colonisation...

Un cancer lui est diagnostiqué. Après trois horribles mois à l'hôpital, il retourne en prison pour être à nouveau hospitalisé trois jours plus tard. Il aura suivi la thérapie prescrite par le professeur Belhadj, une sommité mondiale :

Moi je dis qu'il m'a soigné et je lui en suis infiniment reconnaissant.

À l'extérieur, il n'est pas oublié. Un comité de soutien s'est constitué4. Des médias, des citoyens, des élus, des écrivains battent la mesure. Mais la gauche n'est pas au rendez-vous :

Quel dommage, elle parle si bien de la liberté, des droits de l'homme, de la morale, de l'art pour l'art. Comme elle sait si bien pointer le camp du mal...

À la fin du livre, Boualem Sansal fait le récit de sa libération. Il en donne une version courte, puis une version longue. La destination finale étant les Éditions Gallimard dans le 7e arrondissement de Paris...

À partir de ce moment-là, tout bascule : le lecteur jugera par lui-même de la monstruosité qui lui est faite. Mais le fameux camp du bien, celui de Libération, du Nouvel Obs et du Monde se révèle alors tel qu'il est, une imposture : Là-bas on m'a condamné pour avoir parlé, ici pour être parti sans mot dire, ni demander mon reste.

Boualem Sansal ajoute :

Il est dans l'ordre des choses que la victime meure deux fois : de la main de son ennemi puis de la main de ses amis.

De deux lignes, celle de la négociation, qui mène à la grâce, c'est-à-dire à la reconnaissance de culpabilité, et celle de l'affrontement, qui est combat pour la liberté, c'est-à-dire résistance, Boualem Sansal a choisi la deuxième.

Plus tôt, il reconnaît avoir compris peu à peu cette vérité première : Le pouvoir ne combat jamais ce qu'il comprend, il combat ce qui lui échappe...

Francis Richard

Notes

  1. Expresse au bout de cinq ans...
  2. Plus de six mille détenus.
  3. Malade, elle n'a pu venir deux mardis de suite, mais on ne lui a donné aucune explication : en fait elle était malade... et, lui, a fait une EMI, une expérience de mort imminente...
  4. Tous les noms du Comité figurent en annexe du livre.

La Légende, Boualem Sansal, 252 pages, Grasset

Livres de l'écrivain précédemment chroniqués :

Le français, parlons-en ! (Article publié le 3 novembre 2024, soit 13 jours avant son arrestation et incarcération)

2084 - La fin du monde (Article publié le 5 novembre 2025, soit 7 jours avant sa libération)

Publication commune LesObservateurs.ch et Le blog de Francis Richard.

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