Installé à Moscou depuis de nombreuses années, Xavier Moreau s’est imposé comme l’un des analystes francophones les plus identifiés sur les questions russes et ukrainiennes. Fondateur du site Stratpol, intervenant régulier sur RT, il développe une lecture des rapports de force internationaux qui tranche avec les analyses dominantes en Europe occidentale. Très suivi, il s’est imposé comme une voix incontournable du débat. Il est aujourd’hui au cœur de plusieurs actualités : le conflit russo-ukrainien, les nouvelles annonces de soutien européen à Kiev, mais aussi sa propre situation personnelle après des sanctions de l’Union européenne, et son engagement dans les élections consulaires pour les Français de Russie et de Biélorussie.
Dans cet entretien qu'il nous a accordé depuis Moscou, il revient sans détour sur ces différents fronts.
Entretien
Depuis plusieurs mois, le conflit entre la Russie et l'Ukraine semble relégué au second plan dans l’actualité, notamment en raison des tensions au Moyen-Orient. Où en est réellement la situation aujourd'hui sur le terrain et sur le plan stratégique ?
Il est tout à fait normal que le conflit en Iran ait pris le pas sur celui en Ukraine. Les conséquences, à l’échelle globale, seront probablement bien plus importantes, dans la mesure où les États-Unis sont directement impliqués. Il n’y a donc pas lieu de s’en étonner, même si la défaite de l’OTAN en Ukraine aura elle aussi des effets significatifs, notamment sur la relation transatlantique.
Sur le terrain, on a observé une pause relative entre la fin de l’hiver et le début du printemps, ce qui est classique en raison des sols détrempés. Un autre facteur est venu s’ajouter : pour lancer des assauts, il est essentiel de pouvoir s’appuyer sur la densité du couvert végétal. Or, celui-ci est pleinement revenu depuis environ trois semaines.
Depuis lors, les forces russes ont véritablement enclenché leur offensive de printemps et progressent de manière régulière, en s’emparant de localités de portée tactique, mais à l’importance opérationnelle réelle.
D’un point de vue tactique, la situation évolue donc. En revanche, sur le plan stratégique, rien de fondamentalement nouveau depuis octobre 2022. La Russie s’est inscrite dans une guerre d’usure qu’elle semble remporter progressivement, en tirant parti de sa supériorité dans la plupart des domaines, tant tactiques que stratégiques.
Le seul domaine où les forces ukrainiennes, soutenues par l’OTAN, conservent un avantage notable reste le système Starlink. À ce jour, les Russes ne sont pas parvenus à le neutraliser efficacement, ce qui confère un atout déterminant, notamment pour les frappes en profondeur, comme à Moscou ces derniers jours.
Beaucoup ont le sentiment de ne plus rien comprendre à cette guerre, entre annonces contradictoires, communication militaire et brouillard informationnel. Diriez-vous que nous sommes face à une guerre largement incomprise en Europe occidentale ?
On peut parler d’incompréhension, mais il s’agit presque d’une incompréhension entretenue. Les analyses issues de l’OTAN, souvent relayées par d’anciens généraux ou colonels invités sur les plateaux, continuent de lire l’armée russe à travers un prisme hérité de l’immédiat après-guerre.
À l’époque, les États-Unis, soucieux de comprendre la puissance soviétique, s’étaient appuyés sur d’anciens généraux allemands. Il en est sorti une vision largement biaisée, selon laquelle la victoire soviétique reposait avant tout sur la masse, un soldat supposément peu autonome, et une absence d’initiative.
Or, nombre de critiques actuelles à l’égard de l’armée russe ne sont, au fond, que la reprise de ces schémas anciens. Cette grille de lecture faussée contribue à des erreurs d’analyse, y compris sur la réalité du terrain.
En pratique, l’armée russe apparaît au contraire structurée, avec un encadrement solide et, surtout, une coordination étroite entre les frappes en profondeur et les opérations sur la ligne de front. Ces deux dimensions relèvent d’une même chaîne de commandement, ce qui permet une cohérence d’ensemble.
Du côté de Kiev, la situation semble plus fragmentée. Les opérations sur le front sont conduites par l’état-major, sous l’autorité du général Oleksandr Syrsky, tandis que les frappes en profondeur répondent à une logique en partie distincte, souvent en lien avec les soutiens occidentaux. Cette dissociation limite la coordination globale.
C’est en grande partie ce différentiel d’organisation qui explique la meilleure efficacité du dispositif russe aujourd’hui, ainsi que les progrès observés sur le terrain − et probablement ceux à venir dans les mois prochains.
Du point de vue russe, quels sont aujourd’hui les objectifs réels du conflit ? Ont-ils évolué depuis 2022, ou restent-ils fondamentalement les mêmes ?
Les objectifs russes ont, en effet, évolué au fil du conflit. Au départ, il s’agissait essentiellement de reconnaître aux républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk leur territoire administratif, avec, selon les cas, une indépendance ou une large autonomie. D’après le témoignage de Ioulia Mendel, cette option aurait, un temps, été envisagée du côté de Kiev.
Un tournant intervient toutefois après la contre-offensive ukrainienne et l’implication accrue des pays de l’OTAN à partir du printemps 2022. À partir de là, la logique change : il n’est plus question d’autonomie, mais d’intégration à la Fédération de Russie. À ces territoires s’ajoutent les régions de Kherson et de Zaporojié.
Pour l’heure, Moscou semble s’en tenir à ces objectifs territoriaux. Mais une avancée significative, par exemple dans la région de Kharkov, pourrait ouvrir la voie à de nouvelles évolutions, notamment via l’organisation de référendums.
Sur le plan militaire, l’objectif affiché est la démilitarisation de l’Ukraine. Cela implique, d’une part, l’exclusion formelle et durable de toute adhésion à l’OTAN, assortie de garanties contraignantes, et, d’autre part, une limitation des capacités militaires ukrainiennes.
Sur le plan politique, ce que Moscou désigne comme « dénazification » recouvre, dans ce discours, la question des politiques linguistiques et religieuses. L’objectif serait d’imposer leur révision, voire leur inscription dans la Constitution, ainsi que l’abrogation des lois jugées discriminatoires.
Enfin, une décentralisation poussée figure parmi les exigences récurrentes. Elle s’inscrirait dans la continuité des dispositions prévues par les accords de Minsk, avec une autonomie substantielle des régions. Dans cette perspective, certaines grandes villes comme Odessa, Nikolaïev, Kharkov ou Dniepropetrovsk pourraient voir leur poids politique évoluer.
Ce sont là, en résumé, les objectifs tels qu’ils sont aujourd’hui formulés ou suggérés par Moscou.
L’Union européenne vient d’annoncer un nouveau paquet de 90 milliards d’euros en faveur de l’Ukraine. Comment interprétez-vous cette décision : soutien stratégique assumé ou fuite en avant politique ?
L’annonce des 90 milliards fait suite à un revers important pour l’Union européenne, intervenu autour du 19 décembre 2025. Il s’agit de l’échec du projet de saisie des avoirs russes, notamment ceux détenus par Euroclear, ainsi que de la réticence des banques européennes − en particulier françaises et allemandes − à s’engager dans ce type d’opération, au risque de fragiliser leur crédibilité et leur réputation.
Pour Bruxelles, le choc est réel. L’annonce de ce paquet financier apparaît dès lors comme une tentative de compensation.
Le mécanisme envisagé repose sur un emprunt sur les marchés, adossé au budget européen − autrement dit, in fine, aux principales économies contributrices comme la France, l’Allemagne ou l’Italie. L’idée serait de lever des fonds à des taux de l’ordre de 3 à 4 %, puis de les prêter à l’Ukraine à des conditions très favorables, voire nulles, avec un remboursement incertain et dépendant de l’issue du conflit.
Dans les faits, ce montage pose plusieurs problèmes. D’abord, la capacité réelle de l’Union à lever de tels montants dans de bonnes conditions reste incertaine. Ensuite, les décaissements seront nécessairement progressifs : les 90 milliards ne seront pas versés en une seule fois. À court terme, les engagements concrets apparaissent plus limités, avec une première tranche d’environ 9 milliards annoncée pour la fin du mois de juin.
Par ailleurs, les besoins ukrainiens sont désormais évalués à un niveau bien supérieur. Mark Rutte a ainsi évoqué des montants pouvant atteindre environ 143 milliards par an pour soutenir l’Ukraine.
Dans cette configuration, les 90 milliards apparaissent insuffisants au regard des besoins estimés.
Dans le détail, une part significative de ces fonds serait destinée au financement du fonctionnement de l’État ukrainien − salaires publics, retraites, dépenses courantes − tandis qu’une autre part importante irait à l’achat d’équipements militaires.
Ce dernier point a d’ailleurs déjà des effets en Europe, avec une accélération de l’activité dans le secteur de l’armement. Des groupes comme Rheinmetall se positionnent pour capter une partie de ces flux.
À ce stade, tant les modalités de financement que le calendrier de distribution de ces 90 milliards restent flous et soulèvent de nombreuses interrogations.
Cette aide intervient alors que plusieurs affaires, notamment autour de Andriy Yermak, alimentent les critiques sur la gouvernance ukrainienne. La question de la corruption est-elle, selon vous, sous-estimée en Europe ?
La question de la corruption en Ukraine est documentée de longue date et ne date pas du conflit actuel. Elle constitue un problème structurel, régulièrement souligné par les institutions internationales bien avant 2014.
L’épisode de Maïdan marque toutefois un tournant politique majeur. Dans les années qui suivent, certaines nominations d’oligarques à des postes régionaux − comme Kolomoïsky ou Tarouta − illustrent le poids persistant de ces réseaux dans l’appareil d’État.
Parallèlement, l’affaire Burisma, au sein de laquelle Hunter Biden a siégé au conseil d’administration, a contribué à alimenter les controverses sur les liens entre milieux politiques, économiques et intérêts étrangers. Toutefois, les accusations de corruption directe liées à ce dossier restent débattues et n’ont pas donné lieu à des conclusions judiciaires définitives établissant des responsabilités pénales.
Depuis 2022, les flux financiers à destination de l’Ukraine se sont considérablement accrus, ce qui renforce mécaniquement les risques de détournement ou de mauvaise allocation des fonds. Plusieurs mécanismes de contrôle ont été mis en place, notamment sous l’impulsion des partenaires occidentaux.
Les États-Unis jouent à cet égard un rôle central, tant dans le financement que dans la supervision de certaines structures anticorruption. Des organismes comme le NABU (Bureau national anticorruption d’Ukraine) s’inscrivent dans ce cadre, avec un soutien international important.
En revanche, certaines affirmations circulant sur des arrestations, des menaces visant des proches de Volodymyr Zelensky ou une reprise en main directe de ces structures par l’administration de Donald Trump ne sont pas confirmées à ce stade par des sources fiables.
Dans ce contexte, la question de la corruption demeure un enjeu central, à la fois pour les autorités ukrainiennes et pour leurs partenaires, qui conditionnent en partie leur soutien à des progrès dans ce domaine.
Vous avez été personnellement visé par des sanctions de l’Union européenne, tout comme le colonel Jacques Baud. Quelle est la nature exacte de ces sanctions et leurs conséquences concrètes sur votre vie professionnelle et personnelle ?
Ces sanctions portent essentiellement sur deux aspects. D’abord, la liberté de circulation : il m’est désormais interdit de me rendre dans l’Union européenne. En pratique, certaines situations restent à clarifier − notamment ma possibilité de venir en France − mais le principe est posé.
Le point le plus lourd concerne toutefois le gel des avoirs et des moyens de financement, en particulier ceux liés à mon activité autour du site Stratpol. L’ensemble a été bloqué, ce qui représente également une part importante de mes revenus personnels.
Les conséquences sont donc très concrètes. Avec une famille à charge − une épouse et cinq enfants − la situation devient rapidement difficile à gérer.
À l’origine, ce type de sanctions visait des oligarques russes. Elles sont désormais étendues à des profils comme des journalistes ou des chercheurs, ce qui soulève, à mes yeux, une question de fond sur leur usage.
Est-ce que cela m'empêchera de continuer mon travail ? Sûrement pas.
Avec le recul, avez-vous engagé des recours ou des démarches pour contester ces sanctions ? Existe-t-il des voies effectives pour se défendre face à ce type de décision ?
Nous avons engagé une série de recours auprès des juridictions et des instances administratives compétentes, tant au niveau de l’Union européenne qu’au niveau français. Toutefois, le dispositif est conçu de telle sorte que, même en cas de levée des sanctions, celles-ci pourraient être rétablies rapidement, la décision relevant d’une procédure administrative et non d’un jugement au fond.
Le dossier à charge repose sur un document d’environ 70 pages, constitué essentiellement de captures d’écran, sans véritable note de synthèse ni argumentaire structuré. Cette méthode pose, à mes yeux, un problème sérieux quant à la solidité juridique de l’ensemble.
La stratégie consiste donc à épuiser tous les recours disponibles, d’abord devant les juridictions de l’Union européenne, puis devant les instances françaises, avant, le cas échéant, de saisir la Cour européenne des droits de l'homme, où une issue plus favorable reste envisageable.
Parallèlement, j’ai engagé une action pour injure et diffamation à l’encontre du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à la suite de propos publics dans lesquels il m’a qualifié d’« agent de déstabilisation ».
Vous êtes aujourd’hui candidat aux élections consulaires pour les Français de Russie et de Biélorussie. De quoi s’agit-il précisément, et quel rôle jouent ces conseillers consulaires et quels sont les enjeux pour cette circonscription ?
Les élections consulaires sont, pour les Français établis à l’étranger, l’équivalent des élections municipales. Le candidat arrivé en tête devient président du conseil consulaire pour la circonscription concernée − ici, Russie-Biélorussie − tandis que les suivants siègent en tant que conseillers consulaires, avec des responsabilités locales.
Au-delà de ce rôle de proximité, ces élus participent également au collège des grands électeurs chargés de désigner les sénateurs représentant les Français de l’étranger. Ils prennent ainsi part à l’élection sénatoriale, dont le prochain scrutin est prévu en septembre.
Votre candidature s’inscrit dans un contexte de tensions avec une liste liée au Rassemblement national. Pourquoi présenter deux listes « patriotes » ?
Le Rassemblement national a présenté une liste, ce qui a surpris pas mal de monde. En effet, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont réservé des « standing ovations » à Volodymyr Zelensky, notamment lorsqu’il appelait au départ des entreprises françaises de Russie. Ils ont également soutenu les livraisons d’armes.
Par ailleurs, des propos très élogieux ont été tenus, notamment par Marine Le Pen, à l’égard de Volodymyr Zelensky, dont on relève la présence dans les Pandora Papers avant même le début de l’opération militaire.
Si le RN a refusé l’emprunt de 90 milliards, les autres formes de financement ont, elles, été approuvées. Par ailleurs, Jordan Bardella a désigné la Russie comme une menace, sans que l’on sache très bien contre qui, celle-ci n’ayant, selon lui, aucune prétention vis-à-vis de la France.
Cela traduit un virage européiste du Rassemblement national, qui tend à considérer que les problèmes des pays baltes sont aussi ceux de la France.
Dans ce contexte, la présence de cette liste, déjà existante en 2021, peut surprendre. Pour les Français installés en Russie ou en Biélorussie, les sanctions ont eu des conséquences directes, sans même parler des livraisons d’armes et des financements de l’armée ukrainienne.
La politique russophobe du RN a mis en danger les Français de Russie, la moindre des choses serait qu'il renonce à présenter une liste dans ce pays, comme ont d'ailleurs fait les autres partis LR ou Renaissance qui sont sur la même ligne.
Propos recueillis par Dimitri Fontana, 20/05/2026

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