À deux jours de la votation, les opposants à l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » ressortent leurs rengaines habituelles : le système de santé s'effondrerait, l'économie manquerait de personnel qualifié. Ces craintes, agitées à chaque scrutin sur l'immigration, évitent surtout la vraie question : combien d'habitants notre pays peut-il encore accueillir sans sacrifier sa qualité de vie, sa cohésion et sa prospérité ?
Former plutôt qu'importer
Le secteur de la santé illustre bien le débat. Il est vrai que les hôpitaux suisses dépendent largement de personnel formé à l'étranger. Mais cette dépendance n'a rien d'une fatalité : elle résulte d'années de facilité, durant lesquelles les autorités ont préféré importer de la main-d'œuvre plutôt que former suffisamment de professionnels indigènes.
La Suisse a pourtant tout ce qu'il faut – les moyens financiers, les infrastructures, les compétences – pour former davantage de médecins, d'infirmiers et de personnel qualifié. Investir dans la jeunesse, améliorer les conditions de travail et revaloriser les métiers essentiels : voilà une politique réellement durable, à l'inverse du recours systématique à l'étranger.
L'idée selon laquelle l'immigration massive résoudrait la pénurie relève d'ailleurs de l'illusion. Chaque nouvel habitant génère lui-même des besoins supplémentaires, et augmenter la population pour combler les manques ne fait qu'alimenter une demande sans fin. Les Suisses en voient déjà les effets au quotidien : loyers qui explosent, routes saturées, trains bondés, terres agricoles bétonnées, primes maladie en hausse.
« Une population qui augmente fortement crée automatiquement une demande supplémentaire de soins, de services publics et d’infrastructures. Chaque nouvel habitant génère lui-même des besoins supplémentaires. Continuer sur cette voie revient à remplir un tonneau sans fond. »
Michaël Buffat, conseiller national, Vuarrens (VD)
Schengen : l'épouvantail des opposants
Le second argument brandi contre l'initiative concerne la sécurité. Depuis des semaines, des responsables et anciens responsables de la sécurité affirment qu'un OUI provoquerait la résiliation automatique de l'accord de Schengen, rendant policiers et douaniers « aveugles ». L'affirmation est tout simplement fausse.
Sur ce terrain, le témoignage de Bernard Bapst, député fribourgeois et ancien officier de liaison aux douanes suisses, vaut son pesant d'or. Lui qui connaît de l'intérieur les mécanismes de coopération transfrontalière rappelle que le système Schengen n'est pas la pierre angulaire de la sécurité suisse. Le fameux registre, présenté comme indispensable, s'est révélé au fil des années lourd, imparfait et d'une utilité limitée pour les autorités helvétiques – ce sont d'ailleurs souvent les États membres de l'UE qui en tirent le principal profit, souligne-t-il.
« Lorsqu’une collaboration rapide et efficace est nécessaire, notamment dans des affaires graves comme un enlèvement ou une poursuite criminelle transfrontalière, ce ne sont pas les mécanismes Schengen qui entrent principalement en jeu. Les accords de coopération bilatérale existants, notamment les Accords de Paris entre la Suisse et la France, permettent déjà aux forces de l’ordre d’agir ensemble de manière étroite et efficace. La sécurité de notre pays ne repose donc pas sur un seul dispositif administratif européen. »
Bernard Bapst, député et ancien officier de liaison à l'OFDF (FR)
Surtout, l'ancien douanier insiste sur un point que les opposants passent volontairement sous silence : l'initiative ne prévoit aucune dénonciation automatique de Schengen. Il suffit de relire le texte, qui prévoit plusieurs paliers successifs. D'abord, une politique visant à stopper l'explosion démographique – limitation de l'immigration nette, encadrement du regroupement familial, adaptation de la politique migratoire aux capacités réelles du pays. Si la population résidante permanente dépasse malgré tout 9,5 millions avant 2050, le Conseil fédéral reçoit mandat de renégocier les accords concernés et d'invoquer les clauses de sauvegarde existantes. Au-delà de 10 millions, c'est le retrait du Pacte de l'ONU sur les migrations – que la Suisse n'a heureusement pas signé. Et ce n'est qu'en tout dernier recours, deux ans après ce seuil et seulement en cas d'échec des négociations avec l'UE, qu'une dénonciation de la libre circulation pourrait entrer en ligne de compte.
Si les premières mesures sont appliquées avec détermination, cette clause de dernier recours pourrait fort bien ne jamais servir. Les scénarios catastrophes brandis aujourd'hui relèvent donc, selon Bapst, davantage de la spéculation politique que de l'analyse sérieuse.
« Depuis l’introduction de la libre circulation des personnes, la Suisse a connu une forte augmentation de sa population ainsi qu’une progression de diverses formes de criminalité. Les statistiques officielles montrent que l’insécurité n’a pas diminué durant cette période. Prétendre que davantage d’ouverture et davantage d’immigration garantissent automatiquement davantage de sécurité ne correspond pas à l’expérience vécue par de nombreux citoyens. »
Bernard Bapst, député et ancien officier de liaison à l'OFDF (FR)
L'initiative n'évoque d'ailleurs à aucun moment Schengen. Et pour cause : cet accord ne fait pas partie des Bilatérales I et n'est pas juridiquement lié à la libre circulation par la « clause guillotine » – le Conseil fédéral le reconnaît lui-même (FF 2025 1262). Voter OUI ne rendra aveugle ni nos policiers ni nos douaniers. Le syndicat des douaniers Garanto ne s'y est d'ailleurs pas trompé, laissant la liberté de vote à ses membres, dont beaucoup glisseront un OUI le 14 juin.
Un signal clair à envoyer
L'initiative ne demande rien d'extrême. Elle fixe une limite raisonnable, préserve la qualité de vie et oblige enfin les autorités à reprendre le contrôle de l'immigration plutôt que de la subir. Le 14 juin, les électeurs ont l'occasion d'envoyer un signal clair : la Suisse ne doit pas devenir un pays de 10 millions d'habitants au prix de sa nature, de sa sécurité et de son cadre de vie.
Pour une immigration maîtrisée et une Suisse durable, le OUI s'impose.

Et vous, qu'en pensez vous ?