Dans cet entretien, le sociologue Uli Windisch, professeur honoraire de l'Université de Genève et fondateur de LesObservateurs.ch, prend la défense de la démocratie directe suisse face à une lente érosion de la souveraineté nationale. S'appuyant sur la figure de Guillaume Tell, à laquelle il vient de consacrer un ouvrage, il appelle ses concitoyens à résister aux « marchands du temple » et aux pressions de l'Union européenne.
Pourquoi vous opposez-vous avec tant de force à une « Suisse à dix millions » ?
Ce qui me frappe ces temps-ci, c'est que ce projet, que l'on devrait à tout prix vouloir empêcher, compte autant d'adeptes. Je suis surpris, pour ne pas dire horrifié, de constater qu'une masse de Suisses ne saisissent pas les enjeux profonds d'une telle votation. Depuis quelque temps, à l'occasion de plusieurs scrutins − et surtout de ceux à venir, qui concernent l'Union européenne −, les marchands du temple, financiers et économiques, parviennent à faire peur à la population. Tous les moyens sont bons pour l'effrayer, pour lui faire croire que la Suisse connaîtra de graves difficultés.
Cela ne rappelle-t-il pas l'épisode de 1992 ?
Précisément. C'était − ô surprise − le refus d'entrer dans l'Espace économique européen. On nous prédisait une catastrophe formidable si nous n'adhérions pas à cette institution. Mensonges, contre-vérités, menaces : créer la peur pour tétaniser les Suisses. Or le refus n'a eu aucune conséquence fâcheuse. La Suisse se porte toujours aussi bien. Il faut garder ces exemples en tête.
Vous venez de publier un livre sur Guillaume Tell, sous-titré « La puissance d'un mythe ». Y a-t-il un rapport avec ces votations et ces accords qui s'apparentent, disons-le, à des formes de soumission ?
Bien sûr. De plus en plus de fondements de la Suisse s'affaiblissent : la démocratie directe, la souveraineté, l'indépendance, la neutralité. Les gens devraient s'en révolter, comme Guillaume Tell le fit en son temps. On nous dit qu'il n'a pas existé ; peu importe. Ce qui est certain, c'est qu'il y avait des Suisses « primitifs » qui luttaient comme lui était disposé à le faire − prêts à défendre leur pays et à se battre contre les baillis étrangers, aujourd'hui incarnés par l'Union européenne.
Quel lien plus précis établissez-vous avec Guillaume Tell ?
Songez que la Suisse est désormais soumise aux nouvelles règles européennes sur les armes : on ne peut en posséder qu'à condition d'être membre d'une société de tir. On rogne dans tous les domaines. En Suisse, où l'on déplore très peu de meurtres au regard du nombre d'armes en circulation, on devrait comprendre que le tir est une pratique quotidienne, un sport, une activité qui passionne énormément de monde. Et c'est cela que l'on veut nous restreindre.
D'autres fondements de la Suisse sont-ils menacés ?
J'ai voulu filer une analogie : l'Union européenne dans le rôle d'un nouveau bailli, d'un nouveau Gessler, face à un héros positif. Dans notre société malade, on fait l'apologie des anti-héros ; or nous tenons là un héros positif, qui devrait inspirer les Suisses plutôt que de les faire rire − ou plutôt que de pousser certains historiens à le rayer des manuels scolaires, quand d'autres pays, les États-Unis par exemple, l'y introduisent. Si je prends Guillaume Tell, c'est parce qu'il offre l'exemple d'un homme d'action qui agit d'instinct, révolté contre un pouvoir extérieur et totalitaire − car tel était bien Gessler. Tell était un individualiste qui agissait spontanément : il sentait l'oppression de manière intuitive, immédiate, et s'insurgeait contre elle. Par son exemplarité, il entraînait toute sa population. Il est devenu le symbole de la résistance et de la lutte pour la liberté − un symbole ensuite repris dans le monde entier, au théâtre, à l'opéra, au cinéma, tant il incarne avec force cette aspiration.
Et Gessler, quel rapport avec la politique d'aujourd'hui ?
Il faut savoir lire les symboles, et pas seulement les réserver aux enfants. On apprend beaucoup sur les réalités sociales par les mythes, qui nous pénètrent autrement que par le calcul rationnel − intuitivement. Les histoires que l'on raconte aux enfants recèlent une morale, une explication de bien des aspects du monde. Or Gessler, comme l'Union européenne, incarne l'hypertrophie d'un pouvoir abstrait et froid. Au plan symbolique, là où Guillaume Tell est à l'aise dans la nature − comme le sont les Suisses, si attachés à la leur −, Gessler n'a pas de terre, pas de famille, pas d'enfant. On ne saurait mieux figurer un pouvoir désincarné et totalitaire. Il faut comprendre l'importance d'un tel symbole au lieu d'en rire. Ceux qui veulent « tuer » Guillaume Tell, si possible le 1er août, jour de la fête nationale, sont des esprits étroits, porteurs d'une image rabougrie de l'homme. Songez à toutes les réalités sociales qu'ils écartent par cette froideur, cette rationalité pure. L'homme est fait de multiples dimensions − historiques, symboliques, affectives −, et non du seul calcul économique et financier auquel se livrent ceux qui peignent le diable sur la muraille pour le cas où nous accepterions cette limitation, pourtant indispensable, de la population suisse.
Ces qualités incarnées par Tell se sont-elles érodées en Suisse ?
Quelque peu asséchées, atténuées, oui. Nous avons besoin de l'immigration, certes ; mais l'immigré qui arrive en Suisse ne saisira pas d'emblée cet attachement affectif et symbolique au pays et à la nature − là encore primeront les raisons économiques. Il faut donc que ceux qui savent ce que représente Guillaume Tell agissent comme lui et montrent ce que sont les Suisses. Faute de quoi les fondements les plus essentiels du pays seront menacés : la démocratie directe, que le monde entier nous envie, et la souveraineté.
En quoi la Suisse gêne-t-elle l'Union européenne ?
Un pays démocratique et participatif, où les citoyens aiment leur patrie d'un attachement affectif et non seulement économique, dérange. L'Union européenne déteste les citoyens actifs, qui refusent d'être gouvernés par des décrets extérieurs, par des gens d'une froideur confondante, dont le régime emprunte de plus en plus au totalitarisme. Pour ma part, j'espère l'effondrement de l'Union européenne actuelle − mais pour fonder une Europe nouvelle, une Europe des nations demeurées souveraines et indépendantes, libres de coopérer largement, sur le plan économique et au-delà.
Quel est, en définitive, votre appel ?
Que les Suisses cessent d'avoir peur. Qu'ils ne se laissent pas influencer et qu'ils tiennent bon, comme les Suisses des origines se sont battus avec une énergie admirable. Beaucoup ne mesurent pas l'ampleur du danger. L'Union européenne est une construction monstrueuse, dont les dirigeants ne sont pas élus. Ce serait une honte et une trahison que de ne pas suivre l'exemple de ce citoyen actif qu'incarne, symboliquement, Guillaume Tell.
Propos recueillis par Dimitri Fontana

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