Vu de Suisse, l'affaire mérite qu'on s'y arrête. L'un des banquiers d'affaires les plus puissants de France laisse réserver des noms de domaine à son nom pour la présidentielle française de 2027, multiplie les apparitions télévisées et se présente volontiers en défenseur de la gauche radicale et des peuples opprimés. Portrait d'un homme à l'aise dans la contradiction.
Un nom déjà déposé pour la course à l'Élysée
Il y a quelques semaines, on apprenait que deux noms de domaine − pigasse2027.fr et avecpigasse2027.fr − avaient été enregistrés. La rumeur d'une candidature de Matthieu Pigasse à la présidentielle française s'en est aussitôt trouvée nourrie. Banquier d'affaires parmi les plus en vue de Paris, patron de presse − Les Inrockuptibles, Radio Nova, une participation au Monde −, l'homme est en France une figure familière du croisement entre l'argent, les médias et la politique.
L'intéressé, lui, ne confirme rien. Il préfère cultiver le flou. Sur France Inter, en janvier, il confiait vouloir « peser le plus possible » sur le scrutin de 2027, tout en se gardant, « par principe », d'exclure une candidature.
L'art du plateau ami
Pour peser, encore faut-il se montrer. On l'a donc vu, ces dernières semaines, passer d'un plateau à l'autre − de Quotidien à Quelle époque ! − dans des décors où la contradiction demeurait courtoise et l'accueil plutôt chaleureux. On ne saurait l'en blâmer : il est rare qu'un homme soit malmené sur des plateaux où il avance en terrain ami.
Le récit qui l'accompagne, lui, vaut le détour. Le punk en costume trois-pièces, le Robin des Bois en réunion d'investissement : un podcast spécialisé le présentait, sans la moindre trace d'ironie, comme un « turbulent banquier d'affaires le jour qui rachète ou participe à créer des festivals de rock la nuit ». Le portrait n'est pas nouveau : la presse le file depuis vingt ans, du « banquier que l'on s'arrache » du Monde en 2006 à l'« iconoclaste rock'n roll » de Paris Match en 2009. Ce qui a changé, c'est qu'il s'en charge désormais lui-même, comme dans Billboard France en 2025, où il résume sa trajectoire d'une formule taillée pour la légende : « J'ai fait de la finance, et je l'ai utilisée pour revenir à la musique ». L'ancien guitariste de groupe punk, le repreneur de festivals, le pourfendeur de la censure.
Le « Bolloré de Mélenchon »
Reste cette étiquette qui lui colle désormais à la peau : « Bolloré de gauche », voire « Bolloré de Mélenchon » selon le très macroniste périodique Franc-Tireur. Le rapprochement n'a rien d'une perfidie d'adversaire, même s'il se dit que la formule l'agace.
Il assurait d'ailleurs en avril, sur le plateau de Yann Barthès, être « beaucoup moins riche » que le milliardaire breton, n'être pas un héritier, n'avoir pas eu de chapelle dans le jardin de son enfance, le parcours donne pourtant corps à la comparaison.
Énarque, passé par la Direction du Trésor où il veillait dès 1994 sur la dette de l'État, ancien conseiller des ministres socialistes Strauss-Kahn et Fabius, Matthieu Pigasse rejoint en 2002 la banque Lazard. Il y conduit une carrière fulgurante − direction de Lazard France, puis responsabilité mondiale des fusions-acquisitions − dans une spécialité qu'il faut noter : le conseil aux États surendettés. L'Argentine, l'Irak, la Grèce de la crise : il a négocié, l'une après l'autre, les dettes souveraines les plus délicates de son temps. En 2019, il rejoint l'américaine Centerview, dont il dirige aujourd'hui le bureau parisien.
À ce métier, il a adjoint un empire. Entré au capital du Monde en 2010 aux côtés de Xavier Niel, présent à L'Obs, propriétaire des Inrockuptibles et de Radio Nova par son groupe Combat, fondateur de la maison de production Mediawan, Matthieu Pigasse a bâti un ensemble médiatique considérable. La méthode est exactement celle qu'il reproche à son rival de droite : détenir les canaux, orienter le récit, peser sur le débat public. Il l'assume d'ailleurs, ayant confié à Libération son intention de mettre les médias qu'il contrôle « dans le combat contre la droite radicale ».
Le grand répertoire de la vertu
On retrouve ici la grammaire morale de cette gauche-là : Matthieu Pigasse ne se présente pas comme un investisseur défendant ses intérêts, mais en combattant du progressisme, en rempart contre l'extrême droite, en porte-voix de ceux que le système malmène. On affiche le camp du bien, on délivre quelques brevets de moralité, et l'on attend en retour la gratitude des foules. Ses médias − Radio Nova au premier rang, dont l'humour très orienté a fini par diviser la gauche elle-même − sont placés au service de cette cause.
Et qu'importe les contradictions. L'homme qui pourfend Donald Trump dans ses titres est aussi celui dont la banque a, selon le Wall Street Journal, décroché de l'administration Trump le contrat de restructuration de la dette vénézuélienne − cent cinquante milliards de dollars, des dizaines de millions d'honoraires. Le mandat aurait été obtenu, rapporte le quotidien américain, dans le sillage d'une projection privée à la Maison-Blanche à laquelle Pigasse était convié.
Celui qui s'émeut, sur les plateaux, du sort des peuples étouffés par la dette est donc, dans le civil, celui dont le métier consiste à conseiller les puissants sur cette même dette − hier le Venezuela de Chávez et de Maduro, aujourd'hui le même pays passé sous tutelle américaine. Les discours pour la foule, les opérations pour le client : les deux registres cohabitent, comme l'a démontré l'Observatoire du journalisme.
Reste le fond, qui devrait parler au lecteur suisse, porté à la nuance et méfiant envers les sauveurs providentiels. La France a déjà confié les clés du pays à un banquier d'affaires, et n'en garde pas un souvenir ému (pléonasme). En voici un second, au verbe plus rude : même école, même métier, libéral-libertaire pur jus sous le vernis radical. Reste à convaincre un pays qui a déjà donné.
Dimitri Fontana

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