Bruit de bottes à la frontière russe

Stéphane Sieber
Journaliste, ancien rédacteur en chef presse écrite

 

Par Stéphane Sieber

Le 29 avril dernier, le secrétaire-adjoint de la Défense des Etats-Unis, Robert Work, a annoncé le déploiement de quatre bataillons[1] de l’OTAN en Pologne et dans les trois pays baltes – Estonie, Lettonie et Lituanie.
On est loin du bon vieux temps de… l’après-guerre froide. A cette époque, en 1995, Mikhaïl Gorbatchev, désireux de tirer les leçons positives de la fin de la confrontation entre deux blocs, appelait à l’édification d’un système de sécurité collective continentale. Son nom : la « Maison commune européenne ».
Aujourd’hui, particulièrement depuis le retour de la Crimée dans le giron russe d’où Khrouchtchev l’avait arbitrairement, voire capricieusement sortie en 1954, les choses se sont gâtées. Terriblement gâtées.

Manœuvres spectaculaires

Voyons les événements des derniers mois. En février de cette année, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, annonçait que les 28 ministres de la Défense concernés avaient approuvé un renforcement de la présence de l’Alliance non seulement en Europe de l’Est, mais aussi en Méditerranée orientale et en mer Noire. Précisant que les décisions concrètes seraient prises lors d’un sommet qui se déroulera en juillet à Varsovie.
Sans attendre, des exercices militaires viennent de commencer en Estonie, et se poursuivront jusqu’au 19 mai. Neuf pays membres de l’OTAN, ainsi que la Suède[2], participent à ces manœuvres appelées « Spring Storm » (Tempête de printemps). Au menu figurent des exercices de déploiement opérationnel de troupes, avec engagement de chasseurs américains et britanniques et de chasseurs-bombardiers de l’armée de l’Air polonaise. 6000 soldats sont engagés, ce qui est certes peu par rapport aux 100'000 hommes que la Russie aligne généralement pour des exercices de ce genre. Mais beaucoup d’experts estiment que « Spring Storm » ne fait que préparer le terrain pour des forces qui pourront être beaucoup plus nombreuses, disposant d’infrastructures prêtes à accueillir – en cas de nécessité – des corps expéditionnaires.
Notons dans ce contexte – l’hebdomadaire de référence Der Spiegel nous le rappelle opportunément – que l’OTAN a déjà décidé de créer une force d’intervention rapide à laquelle devrait participer, avec un rôle important, la Bundeswehr. Mais comme l’opinion allemande est très hostile à ce genre d’interventions (à 57% contre 31% selon un récent sondage[3]), Angela Merkel insiste pour que soient respectés les accords OTAN-Russie, qui interdisent le stationnement durable de troupes de l’Alliance sur sa frontière orientale.

Répondre aux provocations

La raison d’une telle agitation ? Robert Work, secrétaire-adjoint à la Défense américain : « Ces derniers temps, les Russes ont multiplié les exercices d’accrochage, engageant beaucoup d’hommes tout près de [leur] frontière ». Work qualifie ces exercices de « comportement extrêmement provocateur ».
A quoi l’OTAN ajoute divers incidents. Par exemple, en une seule semaine, au-dessus de la mer Baltique, un SU-27 russe[4] a effectué plusieurs fois un tonneau au-dessus d’un RC-135 américain[5].  Autre exemple : le destroyer américain Donald Cook a été importuné à deux reprises alors qu’il croisait au large de l’enclave russe de Kaliningrad. Des exemples qui, on en conviendra, s’apparentent davantage à des avertissements sans frais qu’à des provocations. Jusqu’à se demander qui, dans l’affaire, est le provocateur.

Politique de la main tendue

Pour comprendre la situation actuelle, il faut se placer dans une perspective historique de plusieurs dizaines d’années.
En 1986, quand le prétendu belliciste Ronald Reagan invitait Mikhaïl Gorbatchev pour un sommet à Reykjavik, l’empire soviétique, qui s’étendait de l’Europe centrale au détroit de Béring et de l’Arctique à l’Afghanistan, avait même poussé son jeu en Amérique centrale et en Afrique. C’était une superpuissance qui parlait aux Etats-Unis en termes de parité. Mais au tournant des années nonante, l’Armée rouge entamait sa retraite et laissait derrière elle, sur le territoire ex-soviétique, quatorze républiques indépendantes. La mer Noire, jusque-là de facto lac soviétique, était désormais bordée d’anciens membres du Pacte de Varsovie devenus pro-occidentaux, la Roumanie et la Bulgarie, qui n’ont pas tardé à adhérer à l’OTAN. A l’Est, la Géorgie était en conflit ouvert avec la Russie – avec le soutien de l’OTAN. En septembre 1996, le premier ministre ukrainien Viktor Ianoukovitch, qui entretenait une collaboration étroite avec l’Alliance atlantique, déclara que la population ukrainienne n’était pas encore prête à envisager une adhésion pure et simple.
Quant aux trois ex-républiques soviétiques devenues pays baltes indépendants, elles ont été admises au sein de l’OTAN malgré les assurances naguère prodiguées à Gorbatchev. Du coup, lorsqu’un bâtiment de guerre russe basé à Saint-Pétersbourg veut rejoindre l’océan Atlantique,  il doit passer devant les côtes de huit membres de l’Alliance – successivement : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Allemagne, Danemark, Norvège et Royaume-Uni !
Enfin, on connaît les rebondissements récents de 2013-2014. Alors que Moscou proposait une union économique à Kiev (avec à la clef des livraisons de gaz avantageuses), le président ukrainien Ianoukovitch a été renversé – dans des conditions encore peu claires – par un coup de force appuyé par des manifestations populaires après voir refusé de ratifier un accord de coopération avec l’Union européenne[6].
Le général quatre étoiles Philip Breedlove, comandant des forces des Etats-Unis en Europe et du Grand Quartier général des puissances alliées en Europe, qui vient d’être remplacé à ce poste depuis tout juste une semaine[7], analyse ainsi les choses : « La Russie n’a pas accepté la main tendue du partenariat. Elle a choisi un chemin de belligérance ».
Savoir si la Russie a interprété la politique de l’OTAN comme une politique de la main tendue est une autre histoire[8]. 

Par Stéphane Sieber, 8 mai 2015

***

[1] Un bataillon est un ensemble de compagnies comptant plus ou moins 1000 soldats.

[2] Selon le dernier numéro de la Revue de l’OTAN magazine : « La Suède [neutre] peut sans doute être considérée comme le contributeur le plus enthousiaste aux missions de l’OTAN » .

[3] Commandé par la Fondation Bertelsmann, un think tank d’orientation libérale.

[4] Soukhoï SU-27 : avion de chasse russe, équivalent du F-15 Eagle américain.

[5] Boeing REC-135 : avion de reconnaissance et de surveillance américain.

[6] Ces événements ont été appelés Euromaïdan par Radio Free Europe, du nom de la place Maïdan (place de l’Indépendance) où ont eu lieu les manifestations.

[7] Son successeur est le général américain quatre étoiles Curtis Scaparrotti.

[8] Si l’on veut absolument chercher des traces de paranoïa dans la région, on ne manquera pas d’évoquer celle de responsables politiques polonais qui, en l’absence de tout élément de preuve, attribuent la responsabilité de la catastrophe de Smolensk (crash de l’avion présidentiel polonais le 10 avril 2010) à Moscou, qui aurait ainsi voulu décapiter le gouvernement de Varsovie.

4 commentaires

  1. Posté par claire favretto le

    On sait que la Chine et la Russie sont alliés ET j’ai cru comprendre que l’Iran aussi s’y mettrait SI Washington décide d’attaquer la Russie. Obama n’a pas arrêté de provoquer Poutine, c’est évident qu’il a l’intention de faire sa guerre à la Russie avant la fin de son mandat. Provocation comme toujours de la part des USA qui ont mis le chaos presque partout dans ce monde ! Vive Poutine Vive Trump .

  2. Posté par Pierre H. le

    @pierre.frankenhauser : « L’OTAN est devenue un peu comme une mafia, avec les USA et la GB comme parrains »
    Je ne crois pas qu’elle le soit devenue, ni seulement un peu. Je crois qu’elle l’a toujours été, et à fond…

  3. Posté par Renaud le

    La crise migratoire déstabilise l’Europe ce qui sert les intérêts américains mais risque de générer une alliance avec la Russie qui elle sait agir alors les USA inventent de toutes pièces un conflit avec la Russie. US go home !

  4. Posté par pierre frankenhauser le

    L’OTAN est devenue un peu comme une mafia, avec les USA et la GB comme parrains.

    Les Chinois eux aussi ont de sérieux problèmes avec les bouffeurs d’hormones de croissance. Ainsi, je pense que la Chine et la Russie devraient s’allier et se protéger mutuellement, un peu à l’instar de cerains traités de combourgeoisie entre des futurs cantons suisses.

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