Médias. Mammouth et petites unités.Quelques pensées sucrées dans la nuit d’encre

Pascal Décaillet
Pascal Décaillet
Journaliste et entrepreneur indépendant

 

Une idée, qui m'habite depuis longtemps: en matière d'information, et surtout d'audiovisuel, sans parler de sites d'informations (qui sont le seul vrai chantier d'avenir) : il faut arrêter de se laisser impressionner par le gigantisme des groupes de presse en Suisse. Marre de m'entendre parler que de ces géants basés à Zurich (Tamedia, Ringier) qui ont, dopés par le capital, bouffé tous les autres, tué au fil des décennies les entreprises familiales locales. Et qui au fond, en termes de taille et d'arrogance, ne sont rien d'autre que l'équivalent privé, papier, de ce qu'est la SSR dans le secteur public, audiovisuel. Des géants, face à d'autres géants. Ils se sont juste partagé le gâteau. Et ne s'engueulent (provisoirement ?), en vue du 14 juin, que parce que tout à coup, il y a le gâteau de demain (les sites multimédias) sur lequel ils ont, les uns et les autres, de gigantesques appétits. C'est ça, la votation de dimanche prochain. Le reste, c'est pipeau.

Bien sûr, aujourd'hui ces groupes existent. Leur gigantisme, c'est la réalité du théâtre d'opérations d'aujourd'hui. Mais la disproportion de leur taille est tout, sauf éternelle. Pour une raison très simple: l'éclatement des sources d'informations possibles. L'individualisation des auteurs. La fragmentation des lieux et des origines d'une donnée d'info crédible, vérifiée, d'intérêt public. Je suis frappé à quel point le lien contractuel (employeur-employé) domine encore aujourd'hui, exagérément je l'affirme, les préoccupations des milieux de l'information. On peut pourtant survivre, et même apporter beaucoup au métier, en se lançant soi-même dans l'aventure de la création d''entreprise, c'est infiniment plus dur, mais c'est jouable. Il suffit de surmonter ses peurs, ce qui n'est certes pas évident, car ce combat contre ses propres angoisses n'est jamais gagné. L'indépendant frondeur vivra et mourra avec l'intimité mêlée de son bonheur artisanal et de ses anxiétés. Faut être un peu cinglé, c'est vrai.
Le journalisme, c'est Sisyphe. Salarié ou indépendant, employé ou employeur, de toutes façons vous êtes dans l'éternel recommencement. Faire les pages d'un journal, boucler l'édition, aller se coucher, se lever le lendemain, recommencer à zéro, pour l'édition suivante. A l'époque, avec un typomètres, des cicéros et des points. Idem en radio, avec des minutes et des secondes. Idem en TV. Idem sur les sites d'informations. Jamais gagné, jamais perdu. Si vous n'aimez pas la rigueur, la précision d'horlogerie, la discipline de cet artisanat, faites autre chose. Parce que le journalisme n'est rien d'autre que cela. Il faut s'inscrire dans le temps ou dans l'espace, dans des délais, des timings ou des lignages. En radio, à la seconde près. En presse écrite, au signe près. J'aime cela, infiniment. La précision, c'est la politesse du métier.

Mais aujourd'hui, je j'affirme, on parle beaucoup trop du lien contractuel, du rapport employé-employeur, des pesanteurs organiques internes à ces fameux géants. Il faut se souvenir que le public, celui qui lit les journaux, écoute les radios, regarde les TV, n'a strictement rien à faire de ces choses-là. Pour lui, l'essentiel, c'est ce que nous lui offrons. La valeur ajoutée. Il aimera ou non ce que nous proposons, mais c'est cela qui le touche, l'intéresse, le concerne, et non la vie interne des médias.

 

L'avenir, d'ici cinq ans, dix ans, vingt ans, pourrait bien appartenir à de minuscules unités de création indépendantes. Ayant la souplesse, la rapidité de réaction, la capacité d'adaptation au terrain, pour s'inscrire dans la révolution technique en marche, et notamment la fragmentation des supports. A l'heure où vous pouvez accéder à de l'information sur votre tablette, votre téléphone portable, votre montre, il faudrait continuer de penser la production d'information au sein de structures lourdes, complexes, mammouths, désertées par l'enthousiasme et l'inventivité, ayant juste réussi, au fil des décennies, à s'acoquiner à ce point avec le politique, que ce dernier a fini, sur mesure, par tricoter les lois pour la seule survie de ces usines à gaz ?

 

En novembre et décembre 1980, j'avais participé, pour un cours de répétition, à d'immenses manœuvres de corps d'armée. C'était assez drôle, formidablement complexe, personne n'y comprenait rien. Nous étions tous comme Fabrice à Waterloo : aucune vision d'ensemble, juste la conjonction de chacune de nos solitudes avec l'immensité affamée du hasard. Au cours de cadres, le week-end précédant l'arrivée du gros des troupes, j'avais passé deux nuits dans la sucrerie d'Aarberg. Nous dormions quelques heures dans nos sacs de couchage, dans une usine qui distillait jour et nuit la betterave, le parfum de fermentation était aussi suave qu'omnipotent, les lumières de la fabrique, sublimes, dans la nuit d'encre de novembre, comme une infinité de voies lactées.

Il m'arrive parfois, en considérant dans ma nostalgie sucrée le gigantisme de ceux qui, aujourd'hui, se partagent la presse en Suisse, de penser à ces deux nuits galactiques. J'ai aimé l'usine, c'est vrai. Mais déjà, je préférais l'intensité de ma solitude.

Pascal Décaillet, Sur le Vif, 6 juin  2015

 

Un commentaire

  1. Posté par Pierre H. le

    C’est tout-à-fait vrai. En tant que Suisse, j’avais tenté ma chance aux USA en créant mon propre label dans les vitamines et la phytothérapie. Je ne vous explique pas la diversité de la concurrence ! Des gens comme moi jusqu’aux entreprises multi-milliardaires. L’avantage des multi-milliardaires, l’argent, surtout au niveau organisation, service, promotion et publicité à l’échelon national US et international. Notre avantage à nous, les petits, sortir un nouveau produit, dont les vertus viennent d’être reconnues scientifiquement, en 6 à 8 semaines au lieu de 12 mois pour les grosses compagnies à l’organisation lourdingue et aux divers conseils techniques et administratifs à travers lesquels le nouveau produit doit passer. J’ai quand même échoué, pour des raisons que j’ai appris à connaître après, mais je ne regrette rien. Aujourd’hui, je suis trop âgé pour recommencer, sinon, je recommencerais avec l’avantage de savoir quelles ont été les erreurs commises.

Et vous, qu'en pensez vous ?

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