Nous aimons beaucoup la Suisse, c’est même un modèle, mais…

Uli Windisch
Rédacteur en chef

 

Ainsi commencent  beaucoup de discours d’hommes politiques, d’intellectuels, et plus rarement de journalistes, européens. La Suisse est formidable mais elle serait encore mieux si... ? Si elle rejoignait l’UE, évidemment. Ces gens ne supportent pas que la Suisse se portent assez bien, défie bien des pays par son insolente santé et par sa réussite dans la résolution de nombre de problèmes qui handicapent sérieusement nombre d’autres pays européens.

Notre seule existence dérange. Si tous les pays européens allaient aussi bien on ne parlerait même pas de la Suisse ; elle resterait comme elle l’a toujours été, un cas particulier avec lequel il faut faire.

Sans le vouloir, par notre seule existence, nous faisons ressortir la situation des autres. En plus, étant donné certaines de nos particularités, notamment la démocratie directe avec ses nombreuses votations populaires sur des sujets chauds et brûlants partout d’actualité, on parle de nous en permanence. Nos votations, sur l’immigration par exemple, un des  problèmes majeurs de tous les pays d’immigration européens, ne peuvent pas ne pas attirer l’attention de des pays où le peuple n’a pas ce droit à la parole. Ils savent que chez nous les citoyens peuvent s’exprimer en permanence et grâce à ces votations le pouls de la population est connu en permanence.

Ces votations populaires, toujours largement médiatisées, amènent inévitablement les autres pays à s’interroger sur l’état de l’opinion populaire de leur propre pays. Toujours involontairement, par la seule existence de ces votes, nous amenons ces pays à s’interroger sur la situation qui est la leur. Même si on voulait nous ignorer, ces votations l’empêchent. Et lorsque ces autres pays effectuent des sondages sur ces mêmes problèmes, que se passe-t-il ? Si les populations de ces pays pouvaient également voter, les résultats seraient encore plus fortement contraires à l’orientation politiquement correcte du monde médiatico-politique. Pas de chance. Frustrant même.

Ce petit pays devient une nouvelle fois « exemplaire » bien qu’unanimement condamné pour ces tendances « au repli, xénophobes, racistes » et autres attributions négatives, péjoratives, voire insultantes. Qu’on le veuille ou non, on ne peut pas ne pas tenir compte de ce qui se passe chez nous. Encore plus frustrant.

Parfois certains pays s’essaient tout de même au référendum afin de montrer qu’ils sont aussi capables de consulter le peuple. Mais voilà que dans ces cas les peuples en question ne votent pas comme les élites le souhaiteraient. Que faire contre cette terrible réalité ?  Tout simplement ignorer  ce peuple que l’on ne peut pas changer. Comment ? En ne tenant aucun compte du résultat s’il déplaît. Et surtout ne pas recommencer avec une telle pratique.

La démocratie directe devient alors un nouveau révélateur. On ne peut ignorer l’avis du  peuple pendant des décennies sur les problèmes importants et tout à coup, quand ils deviennent trop graves ou que des mouvements dits populistes s’en emparent, chercher à récupérer ce peuple en tentant de montrer tout à coup que l’on veut tenir compte des préoccupations populaires. Il est alors trop tard et le peuple sent qu’il s’agit de « référendums bidons ».

Apparaît aussi l’image que les élites ont du peuple, à savoir le plus grand mépris, même si cela est bien sûr nié.

Qu’indique encore la démocratie directe suisse ? Qu’elle n’est pas exportable et que l’on ne peut la plaquer sur n’importe quel pays du jour au lendemain et faire appel à elle qu’en dernier recours en y voyant une solution de la dernière chance. La démocratie directe fait partie d’un tout, d’un système politique global et spécifique dont le peuple représente une partie constitutive. Le peuple en fait structurellement partie. Il est habitué depuis très longtemps à participer, à discuter et à débattre de tous les problèmes du quotidien, et cela en permanence et pas seulement tous les 4-5 ans lors d’élections.

Si le référendum est devenu pour le peuple d’un pays une simple occasion de « se venger » à la suite de longs mécontentements sans possibilité de les exprimer, cela  ne ressemble en rien au système politique de la démocratie directe.

Seul un peuple qui sait que l’on doit tenir compte de lui et qui est obligé de s’intéresser aux problèmes de la Cité depuis longtemps peut décider de manière responsable, citoyenne ; un peuple qui teint compte des intérêts du pays et pas seulement de ceux de l’individu qui vote ou de sa corporation, syndicat ou autre organisation aux intérêts spécifiques et « égoïstes ». D’où par exemple le fait que le peuple suisse a refusé à plusieurs reprises la diminution du nombre d’heures de travail hebdomadaires. Ce qui fait sourire, et c’est peu dire, certains pays et syndicats étrangers mais qui est pour beaucoup dans le climat de Paix du travail et de négociation permanente entre patronat et syndicats, et qui permet d’éviter de perdre des millions d’heures de travail en grèves enclenchées parfois avant même d’avoir entamé le moindre travail de négociation.

C’est une autre leçon que l’on peut tirer d’un système politique comprenant la démocratie directe : elle permet de résoudre des problèmes qui ailleurs sont responsables de certains grands maux actuels ?

Leçon encore plus générale : il faut accepter la Suisse comme elle est réellement et concrètement, comme un cas particulier. Mais chaque pays est un cas particulier et c’est une énorme erreur politique que de réduire un pays à une caricature emplie de préjugés, en le présentant par exemple comme en étant en état de repli nationaliste aggravé, xénophobe, raciste, borné, hostile à tout changement, etc, etc.

C’est sans doute aussi la plus grande erreur de l’UE  européenne que de vouloir, agressivement, autoritairement, effacer les particularités nationales, pour mieux s’imposer, inconditionnellement, à tous les pays sur la base d’une superstructure hors sol, sans fondements historiques et ne tenant aucun compte de toutes les dimensions que comporte tout pays, toute culture et civilisation, donc de réalités qui existent depuis des siècles, ce qui n’est évidemment pas le cas de la prétendue « Union » européenne. On ne peut passer comme chat sur braises sur ces  réalités et particularités nationales, profondes et déterminantes, depuis des siècles.

Il s’agit aussi de la façon de penser, de la manière d’être, de vivre et de percevoir, de visions du monde pleines et entières. Ces spécificités nationales, à la fois culturelles, sociales et politiques profondément ancrées, ne peuvent se réduire à quelques stéréotypes moqueurs. En stigmatisant de telles réalités, leurs auteurs révèlent encore autre chose : la faiblesse, la superficialité, pour ne pas dire la médiocrité de leur vision et pensée politiques. C’est sans doute une des causes majeures de l’échec d’une « Union » qui veut unir abstraitement, au lieu de coordonner réellement et de faire fructifier toutes ces Diversités pour atteindre une Unité en partant du plus petit dénominateur commun avant de l’élargir progressivement.

Il en va de la qualité et de la puissance d’une pensée politique, pensée qui n’a rien à voir avec un état d’esprit  bureaucratique, technocratique, qui plus est autoritaire et centré lui-même.

Si on « aime » vraiment la Suisse, et c’est valable pour tous les pays, au point de la considérer  comme un modèle sur nombre de caractéristiques, ce doit être sans « mais », sans moquerie, sans dénigrements et préjugés ; comme une Diversité parmi d’autres et en sachant que le propre des Diversités devrait être d’enrichir l’Unité, ce qui est  autre chose qu’une Unité autiste qui veut s’imposer à toutes les Diversités et contre les citoyens qui incarnent et concrétisent ces Diversités, citoyens à la fois méprisés et craints.

A quand la révolution copernicienne de la pensée politique européenne. Plutôt que de vouloir imposer un « patriotisme constitutionnel » européen, qui reviendrait à adorer un morceau de papier, il faut commencer par respecter les identités et les patriotismes nationaux en les faisant fructifier et fusionner dans quelque réalité nouvelle, mais partagée et acceptée par tous.

Ceux qui prétendent aimer la Suisse, est-ce toujours le cas ? Ou est-ce que le « mais »…est encore plus fort ?

Uli Windisch, 2 mai 2014

2 commentaires

  1. Posté par Alain Jean-Mairet le

    Un sondage européen qui serait intéressant: « Souhaitez-vous un système de démocratie directe ou semi-directe de type suisse, où la population se prononce, souverainement, sur des dizaines de sujets chaque année, aux niveaux local, régional et national? »

    Si le oui domine, il vaudrait la peine de créer une association ou une fondation qui soutiendrait et coordonnerait des initiatives allant dans ce sens, favorisant ainsi l’éclosion d’instruments de démocratie directe dans tous les pays d’Europe.

    Ce serait une concurrence bienvenue aux efforts de l’UE. Juste une idée.

  2. Posté par Marie-France Oberson le

    « C’est sans doute aussi la plus grande erreur de l’UE européenne que de vouloir, agressivement, autoritairement, effacer les particularités nationales, »

    A ce sujet , je signale un livre qui vient d’être publié : « Revenir à la Nation » de Jean-Louis Harouel Edit. Jean-Cyrille Godefroy.
    Je ne l’ai pas encore lu mais Jean Sévilla en donne un aperçu dans « Le Figaro Magazine » de ce WE .
    « Harouel dresse en exemple les petits Etats (Israël, la Suisse) fondés sur un fort particularisme, trait qui garantit leur aptitude à se défendre » écrit Sévilla.
    Leur aptitude à se défendre, donc à sauvegarder leur indépendance, leur souveraineté..
    Après Finkielkraut et son « identité malheureuse » il semblerait que la Nation, la notion d’appartenance reviennent…c’est réjouissant.

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