Le 14 juin prochain, les Suisses se prononceront sur l'initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ». Une fois encore, les lignes de fracture apparaissent clairement. D'un côté, ceux qui considèrent que la cohésion nationale, la maîtrise démographique, la préservation des infrastructures, l'accès au logement, le niveau des salaires et la démocratie directe constituent les fondements mêmes de la prospérité suisse.
De l'autre, ceux qui continuent de défendre un modèle reposant sur une immigration toujours plus importante, une ouverture accrue des frontières, une intégration renforcée aux structures euro-atlantiques et une adaptation permanente des peuples aux exigences de la mondialisation.
Au-delà des slogans de campagne, ce clivage révèle deux visions du monde difficilement conciliables. La première considère que la politique doit avant tout protéger un peuple, un territoire et des institutions héritées de l'histoire. La seconde estime que les identités nationales, les frontières et les souverainetés doivent progressivement s'effacer devant un projet plus vaste, porté au nom du progrès, de l'ouverture et de l'universel.
Pourtant, derrière les chiffres de l'immigration, les projections démographiques ou les débats économiques, une question plus fondamentale est posée aux Suisses : qui décide encore de l'avenir du pays ? Le peuple lui-même ou des élites persuadées de savoir mieux que lui ce qui est bon pour son avenir ?
Dans ce débat dont les arguments semblent immuables, toute critique de l'immigration de masse est rapidement associée à la peur, au repli ou à la xénophobie. Les inquiétudes populaires sont volontiers disqualifiées au nom du progrès, de l'ouverture ou des nécessités du marché.
C'est précisément ce mécanisme que Xavier Moreau démonte dans Le Livre noir de la gauche française. Plus qu'un essai politique, cet ouvrage, qui se lit très facilement, se présente comme une vaste enquête historique visant à identifier ce que l'auteur considère comme l'ADN profond de la gauche française depuis plus de deux siècles.
Si le livre s'intéresse d'abord à la France, le lecteur suisse ne tardera pas à reconnaître des débats qui lui sont familiers. Immigration, souveraineté, rapport au peuple, place des institutions supranationales, légitimité des référendums lorsqu'ils contredisent les attentes des élites : les lignes de fracture décrites par Moreau traversent aujourd'hui l'ensemble du monde occidental. La gauche suisse, longtemps ancrée dans des réalités propres à la Confédération, partage désormais avec ses homologues française, allemande ou bruxelloise une large partie de sa matrice idéologique. C'est ce qui rend cette lecture particulièrement éclairante à quelques jours d'une votation appelée à déterminer le visage démographique, politique et culturel de la Suisse du XXIe siècle.
Une religion politique plus qu'une famille partisane
Dès les premières pages, Xavier Moreau annonce la couleur. Son objectif n'est pas d'étudier les programmes de la gauche contemporaine ni d'opposer mécaniquement la gauche à la droite parlementaire actuelle. Il cherche plutôt à mettre au jour une logique idéologique commune traversant les siècles.
Pour l'auteur, la gauche se définit moins par ses propositions concrètes que par une certitude fondamentale : celle d'incarner le sens de l'Histoire, le progrès et le Bien. Une conviction qui lui permettrait de se considérer comme investie d'une mission supérieure, au-dessus des intérêts particuliers et parfois même au-dessus de la volonté populaire.
Cette prétention morale constitue, selon Moreau, le véritable fil conducteur reliant les Jacobins d'hier aux progressistes d'aujourd'hui.
Pas de Suisse à 10 millions : une intervention exclusive de Christoph Blocher
Quand le peuple cesse d'avoir raison
L'un des thèmes les plus frappants du livre concerne le rapport ambigu entretenu par la gauche avec le peuple. Officiellement, elle parle en son nom. Historiquement, elle prétend défendre les plus modestes. Mais selon l'auteur, cette alliance se rompt dès lors que les classes populaires refusent d'emprunter la voie que les élites progressistes ont tracée pour elles.
De la Terreur révolutionnaire aux Gilets jaunes, l'auteur décèle une constante : lorsque le peuple s'écarte de la ligne idéologique officielle, il cesse d'être célébré pour devenir suspect. Ignorant, réactionnaire, manipulé ou insuffisamment éduqué, il doit alors être corrigé, rééduqué ou contourné.
Cette grille de lecture trouve aujourd'hui un écho particulier dans les débats européens sur l'immigration, la souveraineté ou les questions identitaires.
Changer la politique ou changer le peuple ?
C'est sans doute l'une des thèses les plus fortes du livre.
Pour Moreau, l'immigration de masse n'est pas seulement un phénomène démographique ou économique. Elle constitue également une réponse politique à l'effondrement du lien historique entre la gauche et les classes populaires. L'auteur reprend ainsi, en filigrane, la notion de « prolétariat de substitution », selon laquelle les peuples européens seraient progressivement remplacés comme sujet politique privilégié par de nouvelles clientèles électorales jugées plus favorables au projet progressiste ou plus redevables.
Cette idée permet selon lui de comprendre pourquoi certaines formations politiques semblent aujourd'hui davantage préoccupées par l'intégration de populations nouvellement arrivées que par les préoccupations exprimées par les classes populaires autochtones.
Cette analyse éclaire sous un jour particulier les débats actuels autour de la croissance démographique, de l'immigration et du multiculturalisme.
De la Révolution française à Bruxelles
L'autre grande thèse de l'auteur consiste à voir dans la gauche française une force fondamentalement universaliste.
Selon lui, les Girondins voulaient exporter la Révolution. Les républicains de la IIIe République prétendaient exporter la civilisation. Les progressistes contemporains entendent désormais diffuser les droits de l'homme, les normes supranationales et les valeurs du multiculturalisme.
Les discours changent. La logique demeure.
Xavier Moreau considère que cette volonté permanente d'étendre un modèle idéologique au-delà des frontières explique l'adhésion récurrente de la gauche aux grands projets supranationaux et son rapport souvent méfiant à la souveraineté nationale.
Pour un lecteur suisse, habitué à la neutralité, au fédéralisme et à la démocratie directe, cette réflexion ne manque pas d'intérêt.
Une élite convaincue d'incarner le Bien
L'ouvrage prend toute sa cohérence lorsqu'il aborde ce que Moreau considère comme la source intellectuelle profonde de la gauche moderne.
L'auteur fait remonter ses origines à certaines conceptions religieuses issues de la Réforme protestante, notamment l'idée d'élection et la conviction qu'une minorité éclairée serait appelée à guider le reste de la société. Pour lui, la Révolution française n'a pas véritablement rompu avec cette vision du monde : elle l'a simplement sécularisée.
Dieu disparaît, mais les élus demeurent. L'Église s'efface, mais une nouvelle cléricature apparaît. Le salut des âmes laisse place au salut de l'humanité.
Même si cette démonstration peut susciter la discussion, elle permet de comprendre l'idée centrale du livre : la gauche ne serait pas seulement un courant politique parmi d'autres, mais une véritable religion séculière, persuadée de détenir la vérité morale et historique.
Dans cette perspective, l'opposition politique cesse d'être un débat entre intérêts légitimes, elle devient un affrontement entre le Bien et le Mal, entre le progrès et l'obscurantisme. Celui qui conteste le sens de l'Histoire n'est plus simplement un adversaire : il devient un hérétique.
Cette grille de lecture éclaire d'un jour particulier certains phénomènes contemporains. Les campagnes de dénonciation médiatique, les mises au ban professionnelles, les accusations infamantes lancées contre les dissidents, ou encore l'impossibilité croissante de débattre sereinement de sujets comme l'immigration, l'identité ou la souveraineté prennent alors une dimension quasi religieuse. Les excommunications remplacent les réfutations. Les anathèmes tiennent lieu d'arguments. Les bûchers ne sont plus dressés sur les places publiques mais dans les médias, sur les réseaux sociaux ou au sein des institutions.
Pour Moreau, la gauche contemporaine continue ainsi de fonctionner selon une logique héritée des anciennes religions de salut. Elle ne cherche pas seulement à gouverner ; elle prétend distinguer les justes des coupables, les consciences éclairées des retardataires de l'Histoire. Dès lors, toute opposition devient suspecte par nature. Si le peuple refuse la direction qui lui est assignée, c'est qu'il a été trompé, manipulé ou qu'il n'a pas encore atteint le degré de conscience requis.
Cette certitude morale constitue, selon l'auteur, le véritable moteur des grandes croisades progressistes contemporaines. Hier la Révolution, puis la colonisation au nom de la civilisation, ensuite les droits de l'homme universels, aujourd'hui le multiculturalisme, la gouvernance supranationale ou la déconstruction des identités nationales : les objets changent, mais la conviction demeure. Celle d'une avant-garde investie d'une mission supérieure et persuadée d'œuvrer pour le bien de l'humanité, y compris contre l'avis des peuples concernés.
Un livre pour comprendre le présent
Le lecteur trouvera dans Le Livre noir de la gauche française un ouvrage résolument militant. Xavier Moreau n'y dissimule jamais ses convictions ni ses préférences politiques. Son objectif n'est pas de produire une synthèse universitaire neutre, mais de proposer une contre-histoire de la gauche française.
Mais l'intérêt du livre réside avant tout dans le fait qu'il fournit une grille de lecture particulièrement stimulante pour comprendre plusieurs phénomènes contemporains : la délégitimation croissante des inquiétudes populaires, l'adhésion des élites aux structures supranationales, le recours à l'immigration comme réponse à des problèmes économiques ou démographiques, ou encore la difficulté croissante à accepter les verdicts démocratiques lorsqu'ils contredisent les orientations progressistes.
À quelques jours d'une votation appelée à façonner l'avenir démographique de la Suisse, ces questions dépassent largement le cadre français. Elles touchent au cœur même du débat politique européen : qui décide encore, au nom de qui, et dans l'intérêt de qui ?
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Le Livre noir de la gauche française, Xavier Moreau, 182 pages, éd. Stratpol (2021). À retrouver sur payot.ch

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