Le volontaire d’Auschwitz

Jan Marejko
Philosophe, écrivain, journaliste

Il était polonais, officier dans l'armée de son pays, héros de la nuit à Auschwitz. Le grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich, a dit de Witold Pilecki que, quand Dieu a créé le monde, il avait à l'esprit un homme comme lui. Son humble courage est si stupéfiant qu'on doit se frotter les yeux lorsqu'on prend connaissance de ce qu'il a fait et de ce qu'il a été.

 

Witold Pilecki ne s'est pas retrouvé à Auschwitz parce qu'il a été victime d'une rafle, mais parce qu'il l'a voulu. Il s'est en effet "arrangé" pour se faire arrêter par l'occupant allemand et se faire envoyer dans ce camp de la mort. Son idée était d'informer les résistants polonais (l'armée de l'intérieur, la KA) et au-delà, les Alliés sur ce qui se passait là-bas. Au début, il était certain que le monde extérieur allait faire quelque chose pour stopper cette usine de mort. Il a dû déchanter et il n'est pas difficile d'imaginer son découragement. Il a pu s'enfuir en 1943. L'année suivante, il participe à l'insurrection de Varsovie (18.000 soldats et 170.000 civils polonais tués).

Il sera ensuite torturé et exécuté par les staliniens, plus précisément, Piotr Smietanski, dans la prison de Mokotow. Il avait pu résister au nazisme - il n'a pas pu résister au communisme. C'est sa liquidation par les séides de Moscou qui explique en partie la très tardive publication du rapport qu'il a écrit pendant et après son passage à Auschwitz. Il ne fallait pas heurter les délicates sensibilités des communistes.*

MarejkoPiotr_Śmietański_2.2.14

A la lecture du rapport qu’il a écrit dans le plus sordidement célèbre camp de la mort, on voit qu'Auschwitz a commencé à fonctionner comme usine à produire des cadavres avant que ne fussent construites les chambres à gaz et celles-ci, avant de faire mourir des Juifs, furent utilisées contre des Polonais et des prisonniers de guerre russes. Avant les chambres à gaz, les nazis battaient à mort, faisaient mourir de froid, de maladie, de ... phénol. Cette substance a en effet été utilisée en injections qui, appliquées au bon endroit, arrêtaient le cœur en quelques secondes.

Piotr Smietanski, Le boucher de Mokotov

En notre époque où le lumineux idéal du héros a été remplacé par le gris ectoplasme de l'homme des droits de l'homme ou de quelque Bruce Willis, rappelons une distinction élémentaire. Le héros païen, le héros de la Grèce ancienne, tel Achille ou Alexandre, est une figure exaltante. Il affronte la mort avec tant de courage qu'il en devient un demi-dieu - cet affrontement sur le champ de bataille le fait s'élever au-dessus de sa condition mortelle. Avec le christianisme, tout change. Il faut suivre le Christ qui ne meurt pas du tout comme un héros puisqu'il est ignominieusement crucifié comme l'étaient les esclaves dans l'empire romain. Ce n'est plus la lumière de la gloire à la grecque qui attire le chrétien, mais celle du martyre. Pour nous, modernes, cette attirance est incompréhensible. Sauf si l'on prend connaissance de l’itinéraire d’un Pilecki et, avec lui, de bien d'autres martyrs de l'ombre.

Jan Marejko, 2 février 2014

 

* The Auschwitz Volunteer : Beyond Bravery, by Captain Witold Pilecki, Translated by Jarek Garlinski, Aquila Polonica, Los Angeles, 2012.

Un commentaire

  1. Posté par Agnes Pellier le

    Il faudra plus d’articles comme ça! Le monde oublie les héros, dans la frénésie des actualités sans importance..

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