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Sommet de l’OTAN : Trump, Erdogan et l’avènement d’une nouvelle hiérarchie occidentale

Des comptes rendus officiels du dernier sommet de l'OTAN, on retiendra surtout les chiffres et les communiqués. C'est ailleurs qu'il faut chercher le sens de ce qui s'y est joué : dans une chronique de Valeurs actuelles, le géopolitologue Alexandre del Valle nomme ce que la diplomatie euphémise – la fin de la « communauté de valeurs » atlantique, remplacée par une logique transactionnelle dont la Turquie d'Erdogan sort grande gagnante et l'Europe grande perdante. Une analyse dense, qui embrasse d'un même mouvement la Syrie, le Caucase, la Méditerranée orientale et la relation israélo-américaine, et que nous reprenons ici dossier par dossier. Car au moment où la Suisse, contre toute logique, se rapproche pas à pas de cet engrenage, mieux vaut savoir dans quoi nous mettons les pieds.

Dimitri Fontana
15 juillet 2026
7 min de lecture

Le der­nier som­met de l’Or­ga­ni­sa­tion du trai­té de l’At­lan­tique Nord n’au­ra pas seule­ment été une réunion pro­to­co­laire de plus. Il aura acté, aux yeux de nom­breux obser­va­teurs, un bas­cu­le­ment pro­fond dans l’ar­chi­tec­ture de sécu­ri­té occi­den­tale. C’est la thèse que défend le géo­po­li­to­logue Alexandre del Valle dans une chro­nique publiée dans Valeurs actuelles : l’Al­liance atlan­tique n’est plus une « com­mu­nau­té de valeurs », mais un sys­tème tran­sac­tion­nel où cha­cun est som­mé de payer sa place – et où cer­tains, comme la Tur­quie, tirent remar­qua­ble­ment bien leur épingle du jeu.

Une Alliance devenue transactionnelle

Le mes­sage de Washing­ton aux capi­tales euro­péennes est désor­mais lim­pide : les Euro­péens doivent finan­cer davan­tage leur propre sécu­ri­té, assu­mer une part crois­sante du coût de la guerre en Ukraine et s’a­li­gner sur les prio­ri­tés stra­té­giques amé­ri­caines, au pre­mier rang des­quelles figure la riva­li­té avec la Chine. Cette doc­trine, plei­ne­ment assu­mée par Donald Trump, rompt avec des décen­nies de rhé­to­rique atlan­tiste fon­dée sur la soli­da­ri­té entre démo­cra­ties. Elle lui sub­sti­tue une logique de rap­ports de force et d’in­té­rêts immé­diats que l’Eu­rope, selon Alexandre del Valle, « peine encore à mesu­rer ».

Dans ce pay­sage de fortes ten­sions trans­at­lan­tiques, un para­doxe saute aux yeux. Les alliés les plus idéo­lo­gi­que­ment proches du trum­pisme, à l’i­mage de l’I­ta­lie de Gior­gia Melo­ni, n’é­chappent pas aux remon­trances publiques du pré­sident amé­ri­cain. À l’in­verse, un acteur béné­fi­cie d’un trai­te­ment de faveur inat­ten­du : la Tur­quie de Recep Tayyip Erdo­gan. Le « néo-sul­tan », pour­tant cou­tu­mier des dia­tribes anti-occi­den­tales – il a plu­sieurs fois qua­li­fié l’Eu­rope de « conti­nent en voie de putré­fac­tion » –, échappe sys­té­ma­ti­que­ment aux cri­tiques que Washing­ton adresse aux autres membres euro­péens de l’Al­liance. Pour l’au­teur de la chro­nique, cette asy­mé­trie ne doit rien au hasard.

Les atouts maîtres d’Ankara

La Tur­quie dis­pose en effet d’une com­bi­nai­son d’a­touts stra­té­giques que peu de membres de l’O­TAN peuvent reven­di­quer. Elle contrôle d’a­bord les détroits du Bos­phore et des Dar­da­nelles, ver­rous entre la mer Noire et la Médi­ter­ra­née, dont l’im­por­tance a été spec­ta­cu­lai­re­ment rap­pe­lée par la guerre en Ukraine. Elle aligne ensuite la deuxième armée de l’Al­liance en effec­tifs, der­rière les seuls États-Unis. Elle s’af­firme en outre comme une puis­sance régio­nale capable d’a­gir simul­ta­né­ment au Levant, dans le Cau­case, en mer Noire et jus­qu’en Afrique.

Enfin – et c’est peut-être là son atout le plus pré­cieux dans le monde mul­ti­po­laire qui se des­sine –, Anka­ra entre­tient des canaux de dia­logue avec tout le monde : la Rus­sie, l’U­kraine, les monar­chies arabes, les acteurs musul­mans les plus divers. Cette diplo­ma­tie du grand écart, oppor­tu­niste et décom­plexée, fait de la Tur­quie un inter­mé­diaire incon­tour­nable.

Or cette pano­plie cor­res­pond exac­te­ment à ce que recherche Donald Trump. Sa poli­tique étran­gère, ins­pi­rée de la doc­trine dite de l’« off­shore balan­cing », consiste à délé­guer la ges­tion des crises régio­nales à des par­te­naires locaux capables de les prendre en charge eux-mêmes, afin de réduire l’ex­po­si­tion directe des États-Unis. Dans ce sché­ma, sou­ligne Alexandre del Valle, Anka­ra demeure « au moins autant que sous la guerre froide » un relais d’in­fluence de pre­mier ordre pour Washing­ton.

La Syrie, laboratoire de la délégation stratégique

Le dos­sier syrien illustre de manière sai­sis­sante cette nou­velle répar­ti­tion des rôles. Depuis la fin de la guerre civile, la Tur­quie a conso­li­dé son implan­ta­tion dans le nord du pays, où elle avait sou­te­nu les dji­ha­distes d’Ah­med al-Cha­raa – plus connu sous son nom de guerre de Jou­la­ni, ex-cofon­da­teur de Daech en Irak puis du Front al-Nos­ra, éma­na­tion d’Al-Qaï­da en Syrie. C’est sous ce par­rai­nage qu’un embryon d’É­tat dji­ha­diste sun­nite s’é­tait consti­tué autour d’Id­lib, face aux Kurdes régu­liè­re­ment atta­qués et aux Alaouites fidèles au régime de Bachar el-Assad.

Depuis que Jou­la­ni et son groupe HTS ont pris Damas et ren­ver­sé le régime baa­siste, Washing­ton et ses alliés qata­ri et saou­dien misent ouver­te­ment sur l’in­fluence turque pour gérer les dos­siers syrien et liba­nais – notam­ment face au Hez­bol­lah et à l’axe ira­no-chiite. La logique est claire : les États-Unis réduisent leur enga­ge­ment direct tout en confiant à Anka­ra une res­pon­sa­bi­li­té accrue dans la sta­bi­li­sa­tion régio­nale. Moins d’in­ter­ven­tions amé­ri­caines, davan­tage de sous-trai­tance régio­nale : la phi­lo­so­phie trum­pienne à l’é­tat pur.

Le Caucase, prolongement de la « pax turca »

Le même rai­son­ne­ment s’é­tend au Cau­case. L’al­liance stra­té­gique entre la Tur­quie et l’A­zer­baïd­jan s’est consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cée à la faveur des guerres du Haut-Kara­bakh, et Bakou appa­raît aujourd’­hui comme le pro­lon­ge­ment natu­rel de l’in­fluence turque dans une région où se croisent les inté­rêts russes, ira­niens, euro­péens et chi­nois. Washing­ton voit d’un bon œil cet axe Anka­ra-Bakou, suf­fi­sam­ment solide pour conte­nir l’in­fluence russe sans exi­ger une pré­sence amé­ri­caine per­ma­nente.

Cette « pax tur­ca » a tou­te­fois un prix, que rap­pelle crû­ment la chro­nique : elle s’est impo­sée aux Armé­niens, vain­cus « à plate cou­ture » lors de la der­nière guerre du Haut-Kara­bakh, région depuis lors vidée de sa popu­la­tion armé­nienne. Un prix que le Pre­mier ministre armé­nien Nikol Pachi­nian, pro-occi­den­tal et en rup­ture avec Mos­cou, a accep­té de payer en échange d’une hypo­thé­tique paix avec ses voi­sins tur­co­phones – paix par­rai­née en grande pompe par Donald Trump à Washing­ton en 2025. La conver­gence d’in­té­rêts entre Trump et Erdo­gan ren­force ain­si « comme jamais » la posi­tion inter­na­tio­nale de la Tur­quie.

Une Europe spectatrice de son propre déclassement

Pour les capi­tales euro­péennes, cette évo­lu­tion sonne comme un aver­tis­se­ment. L’U­nion euro­péenne peine tou­jours à par­ler d’une seule voix sur les ques­tions stra­té­giques et demeure, faute d’au­to­no­mie mili­taire et diplo­ma­tique réelle, lar­ge­ment dépen­dante des déci­sions amé­ri­caines. L’aug­men­ta­tion des bud­gets de défense exi­gée par Washing­ton cris­tal­lise cette asy­mé­trie : les Euro­péens paient davan­tage pour leur sécu­ri­té sans obte­nir en retour une influence équi­va­lente sur les choix stra­té­giques de l’Al­liance. De quoi nour­rir, note Alexandre del Valle, un sen­ti­ment crois­sant de déclas­se­ment poli­tique.

La mon­tée en puis­sance turque inquiète par­ti­cu­liè­re­ment la France et ses par­te­naires médi­ter­ra­néens et du Golfe – Chypre, la Grèce, les Émi­rats arabes unis –, notam­ment sur les dos­siers libyen et proche-orien­tal, ain­si que sur l’ex­ploi­ta­tion du gaz off­shore de Médi­ter­ra­née orien­tale : le gise­ment Lévia­than et le pro­jet de gazo­duc East­Med se trouvent direc­te­ment dans le col­li­ma­teur d’Er­do­gan.

Israël face à l’ascension du rival turc

L’in­quié­tude gagne aus­si Jéru­sa­lem. Les rela­tions tur­co-israé­liennes n’ont ces­sé de se dégra­der depuis les années 2000, de la seconde Inti­fa­da à la flot­tille de Gaza, jus­qu’aux guerres entre Israël et le Hamas. En obte­nant de Washing­ton une influence accrue en Syrie et sur les grands dos­siers moyen-orien­taux, la Tur­quie « natio­nal-isla­miste et néo-impé­riale » d’Er­do­gan fait craindre à l’É­tat hébreu une réduc­tion de sa marge de manœuvre dans son envi­ron­ne­ment stra­té­gique immé­diat.

Certes, les États-Unis ne s’é­loignent pas encore de leur allié cen­tral israé­lien. Mais des voix de plus en plus nom­breuses, y com­pris dans la mou­vance trum­piste et pas seule­ment à gauche, remettent en ques­tion le carac­tère « indé­fec­tible » de l’al­liance israé­lo-amé­ri­caine. Une poli­tique amé­ri­caine s’ap­puyant davan­tage sur Anka­ra dans les dos­siers régio­naux cru­ciaux consti­tue une pierre d’a­chop­pe­ment crois­sante entre Washing­ton et Jéru­sa­lem, dont les inté­rêts ne coïn­cident plus sys­té­ma­ti­que­ment.

La fin de l’hypocrisie libérale ?

Au fond, conclut Alexandre del Valle, le som­met de l’O­TAN a confir­mé un double mou­ve­ment : le décou­plage euro-amé­ri­cain et l’u­ni­la­té­ra­lisme trum­pien. L’é­poque où les alliances occi­den­tales se dra­paient dans une « com­mu­nau­té de valeurs » a cédé la place à une diplo­ma­tie prag­ma­tique, cen­trée sur la puis­sance et les inté­rêts – en défi­ni­tive « moins hypo­crite car tout sauf nou­velle », selon les termes du chro­ni­queur.

Dans cette real­po­li­tik assu­mée, où les ambi­tions impé­riales ne se dis­si­mulent plus der­rière l’Ordre inter­na­tio­nal libé­ral et ses « règles » sup­po­sé­ment uni­ver­selles, cha­cun connaît désor­mais sa place : les Euro­péens paient, la Tur­quie encaisse les divi­dendes de son poids géos­tra­té­gique, la démo­cra­tie cesse d’être un cri­tère de sélec­tion des alliés, et les « amis » du Golfe comme d’A­sie sont priés de contri­buer davan­tage. Quant aux Euro­péens, ils demeurent des acteurs secon­daires d’une archi­tec­ture de sécu­ri­té dont ils financent une part crois­sante – mais dont ils ne déter­minent plus les orien­ta­tions essen­tielles.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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