Sommet de l’OTAN : Trump, Erdogan et l’avènement d’une nouvelle hiérarchie occidentale
Des comptes rendus officiels du dernier sommet de l'OTAN, on retiendra surtout les chiffres et les communiqués. C'est ailleurs qu'il faut chercher le sens de ce qui s'y est joué : dans une chronique de Valeurs actuelles, le géopolitologue Alexandre del Valle nomme ce que la diplomatie euphémise – la fin de la « communauté de valeurs » atlantique, remplacée par une logique transactionnelle dont la Turquie d'Erdogan sort grande gagnante et l'Europe grande perdante. Une analyse dense, qui embrasse d'un même mouvement la Syrie, le Caucase, la Méditerranée orientale et la relation israélo-américaine, et que nous reprenons ici dossier par dossier. Car au moment où la Suisse, contre toute logique, se rapproche pas à pas de cet engrenage, mieux vaut savoir dans quoi nous mettons les pieds.
Le dernier sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord n’aura pas seulement été une réunion protocolaire de plus. Il aura acté, aux yeux de nombreux observateurs, un basculement profond dans l’architecture de sécurité occidentale. C’est la thèse que défend le géopolitologue Alexandre del Valle dans une chronique publiée dans Valeurs actuelles : l’Alliance atlantique n’est plus une « communauté de valeurs », mais un système transactionnel où chacun est sommé de payer sa place – et où certains, comme la Turquie, tirent remarquablement bien leur épingle du jeu.
Une Alliance devenue transactionnelle
Le message de Washington aux capitales européennes est désormais limpide : les Européens doivent financer davantage leur propre sécurité, assumer une part croissante du coût de la guerre en Ukraine et s’aligner sur les priorités stratégiques américaines, au premier rang desquelles figure la rivalité avec la Chine. Cette doctrine, pleinement assumée par Donald Trump, rompt avec des décennies de rhétorique atlantiste fondée sur la solidarité entre démocraties. Elle lui substitue une logique de rapports de force et d’intérêts immédiats que l’Europe, selon Alexandre del Valle, « peine encore à mesurer ».
Dans ce paysage de fortes tensions transatlantiques, un paradoxe saute aux yeux. Les alliés les plus idéologiquement proches du trumpisme, à l’image de l’Italie de Giorgia Meloni, n’échappent pas aux remontrances publiques du président américain. À l’inverse, un acteur bénéficie d’un traitement de faveur inattendu : la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. Le « néo-sultan », pourtant coutumier des diatribes anti-occidentales – il a plusieurs fois qualifié l’Europe de « continent en voie de putréfaction » –, échappe systématiquement aux critiques que Washington adresse aux autres membres européens de l’Alliance. Pour l’auteur de la chronique, cette asymétrie ne doit rien au hasard.
Les atouts maîtres d’Ankara
La Turquie dispose en effet d’une combinaison d’atouts stratégiques que peu de membres de l’OTAN peuvent revendiquer. Elle contrôle d’abord les détroits du Bosphore et des Dardanelles, verrous entre la mer Noire et la Méditerranée, dont l’importance a été spectaculairement rappelée par la guerre en Ukraine. Elle aligne ensuite la deuxième armée de l’Alliance en effectifs, derrière les seuls États-Unis. Elle s’affirme en outre comme une puissance régionale capable d’agir simultanément au Levant, dans le Caucase, en mer Noire et jusqu’en Afrique.
Enfin – et c’est peut-être là son atout le plus précieux dans le monde multipolaire qui se dessine –, Ankara entretient des canaux de dialogue avec tout le monde : la Russie, l’Ukraine, les monarchies arabes, les acteurs musulmans les plus divers. Cette diplomatie du grand écart, opportuniste et décomplexée, fait de la Turquie un intermédiaire incontournable.
Or cette panoplie correspond exactement à ce que recherche Donald Trump. Sa politique étrangère, inspirée de la doctrine dite de l’« offshore balancing », consiste à déléguer la gestion des crises régionales à des partenaires locaux capables de les prendre en charge eux-mêmes, afin de réduire l’exposition directe des États-Unis. Dans ce schéma, souligne Alexandre del Valle, Ankara demeure « au moins autant que sous la guerre froide » un relais d’influence de premier ordre pour Washington.
La Syrie, laboratoire de la délégation stratégique
Le dossier syrien illustre de manière saisissante cette nouvelle répartition des rôles. Depuis la fin de la guerre civile, la Turquie a consolidé son implantation dans le nord du pays, où elle avait soutenu les djihadistes d’Ahmed al-Charaa – plus connu sous son nom de guerre de Joulani, ex-cofondateur de Daech en Irak puis du Front al-Nosra, émanation d’Al-Qaïda en Syrie. C’est sous ce parrainage qu’un embryon d’État djihadiste sunnite s’était constitué autour d’Idlib, face aux Kurdes régulièrement attaqués et aux Alaouites fidèles au régime de Bachar el-Assad.
Depuis que Joulani et son groupe HTS ont pris Damas et renversé le régime baasiste, Washington et ses alliés qatari et saoudien misent ouvertement sur l’influence turque pour gérer les dossiers syrien et libanais – notamment face au Hezbollah et à l’axe irano-chiite. La logique est claire : les États-Unis réduisent leur engagement direct tout en confiant à Ankara une responsabilité accrue dans la stabilisation régionale. Moins d’interventions américaines, davantage de sous-traitance régionale : la philosophie trumpienne à l’état pur.
Le Caucase, prolongement de la « pax turca »
Le même raisonnement s’étend au Caucase. L’alliance stratégique entre la Turquie et l’Azerbaïdjan s’est considérablement renforcée à la faveur des guerres du Haut-Karabakh, et Bakou apparaît aujourd’hui comme le prolongement naturel de l’influence turque dans une région où se croisent les intérêts russes, iraniens, européens et chinois. Washington voit d’un bon œil cet axe Ankara-Bakou, suffisamment solide pour contenir l’influence russe sans exiger une présence américaine permanente.
Cette « pax turca » a toutefois un prix, que rappelle crûment la chronique : elle s’est imposée aux Arméniens, vaincus « à plate couture » lors de la dernière guerre du Haut-Karabakh, région depuis lors vidée de sa population arménienne. Un prix que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, pro-occidental et en rupture avec Moscou, a accepté de payer en échange d’une hypothétique paix avec ses voisins turcophones – paix parrainée en grande pompe par Donald Trump à Washington en 2025. La convergence d’intérêts entre Trump et Erdogan renforce ainsi « comme jamais » la position internationale de la Turquie.
Une Europe spectatrice de son propre déclassement
Pour les capitales européennes, cette évolution sonne comme un avertissement. L’Union européenne peine toujours à parler d’une seule voix sur les questions stratégiques et demeure, faute d’autonomie militaire et diplomatique réelle, largement dépendante des décisions américaines. L’augmentation des budgets de défense exigée par Washington cristallise cette asymétrie : les Européens paient davantage pour leur sécurité sans obtenir en retour une influence équivalente sur les choix stratégiques de l’Alliance. De quoi nourrir, note Alexandre del Valle, un sentiment croissant de déclassement politique.
La montée en puissance turque inquiète particulièrement la France et ses partenaires méditerranéens et du Golfe – Chypre, la Grèce, les Émirats arabes unis –, notamment sur les dossiers libyen et proche-oriental, ainsi que sur l’exploitation du gaz offshore de Méditerranée orientale : le gisement Léviathan et le projet de gazoduc EastMed se trouvent directement dans le collimateur d’Erdogan.
Israël face à l’ascension du rival turc
L’inquiétude gagne aussi Jérusalem. Les relations turco-israéliennes n’ont cessé de se dégrader depuis les années 2000, de la seconde Intifada à la flottille de Gaza, jusqu’aux guerres entre Israël et le Hamas. En obtenant de Washington une influence accrue en Syrie et sur les grands dossiers moyen-orientaux, la Turquie « national-islamiste et néo-impériale » d’Erdogan fait craindre à l’État hébreu une réduction de sa marge de manœuvre dans son environnement stratégique immédiat.
Certes, les États-Unis ne s’éloignent pas encore de leur allié central israélien. Mais des voix de plus en plus nombreuses, y compris dans la mouvance trumpiste et pas seulement à gauche, remettent en question le caractère « indéfectible » de l’alliance israélo-américaine. Une politique américaine s’appuyant davantage sur Ankara dans les dossiers régionaux cruciaux constitue une pierre d’achoppement croissante entre Washington et Jérusalem, dont les intérêts ne coïncident plus systématiquement.
La fin de l’hypocrisie libérale ?
Au fond, conclut Alexandre del Valle, le sommet de l’OTAN a confirmé un double mouvement : le découplage euro-américain et l’unilatéralisme trumpien. L’époque où les alliances occidentales se drapaient dans une « communauté de valeurs » a cédé la place à une diplomatie pragmatique, centrée sur la puissance et les intérêts – en définitive « moins hypocrite car tout sauf nouvelle », selon les termes du chroniqueur.
Dans cette realpolitik assumée, où les ambitions impériales ne se dissimulent plus derrière l’Ordre international libéral et ses « règles » supposément universelles, chacun connaît désormais sa place : les Européens paient, la Turquie encaisse les dividendes de son poids géostratégique, la démocratie cesse d’être un critère de sélection des alliés, et les « amis » du Golfe comme d’Asie sont priés de contribuer davantage. Quant aux Européens, ils demeurent des acteurs secondaires d’une architecture de sécurité dont ils financent une part croissante – mais dont ils ne déterminent plus les orientations essentielles.