Roumanie : Nicușor Dan écarte les élections anticipées en invoquant les créanciers
Sur le limes oriental de l’Union européenne, en Roumanie, nous assistons à un hold-up démocratique en trois temps : une présidentielle annulée en 2024, un parti en tête des sondages tenu à l’écart du pouvoir, et désormais des élections anticipées refusées au nom des créanciers.
Le 5 octobre, Nicușor Dan a chargé Luca Niculescu de former un gouvernement. Depuis la chute du libéral Ilie Bolojan, renversé le 5 mai par une motion de censure des sociaux-démocrates du PSD et des nationalistes de l’AUR (Alliance pour l’unité des Roumains), trois tentatives ont échoué : Eugen Tomac a renoncé avant le vote, Adrian Veștea n’a obtenu que 189 voix sur les 233 nécessaires et Siegfried Mureșan a été rejeté à son tour. Ces deux rejets, une première dans l’histoire du pays, ouvrent la voie à une dissolution du Parlement suivie d’élections anticipées, que le président se refuse à prononcer.
Un diplomate « parisien » sans majorité
Luca Niculescu a dirigé la rédaction de RFI Roumanie avant d’être ambassadeur en France de 2016 à 2022 ; commandeur de la Légion d’honneur, il pilote depuis 2022 la candidature de son pays à l’OCDE. Ses adversaires en ont aussitôt fait une arme : George Simion, chef de l’AUR, a accolé un drapeau français à son nom, et Diana Șoșoacă, du petit parti souverainiste SOS România, le présente comme « l’agent des intérêts de la France ».
Encore lui faut-il une majorité, et les partis de l’ancienne coalition se neutralisent. Le PSD, premier groupe du Parlement, veut revenir au gouvernement, refuse un cabinet de techniciens et brandit la menace d’élections anticipées en cas de poursuite de l’austérité. Les libéraux du PNL et de l’USR refusent au contraire de gouverner avec lui : le PNL exclut toute participation au gouvernement et passera dans l’opposition si le PSD y entre, l’USR rejette tout cabinet comptant des ministres sociaux-démocrates. Seule l’UDMR, parti de la minorité hongroise, se dit prête à voter, sous réserve d’une majorité sans l’AUR ni SOS România. Le vote aurait lieu le 19 octobre, selon des sources du PSD et du PNL.
Le favori des sondages tenu à la porte
L’AUR n’entre dans aucun de ces calculs, alors qu’il est crédité de 39,7 % des intentions de vote par l’institut INSCOP, plus du double du PSD : Nicușor Dan refuse de l’associer au pouvoir et a choisi Niculescu, dont il dit tenir la garantie du maintien du cap pro-occidental et des engagements financiers du pays. Simion, qui a boycotté les consultations au palais présidentiel en traitant le chef de l’État d’« usurpateur », soutient que le PSD gouvernera derrière Niculescu pour ne pas assumer les « malheurs » à venir. Il relance la suspension du président, qui ne compte que 119 signatures de parlementaires, alors qu’il en faut 156 pour l’engager, avant un référendum de destitution. Son allié Călin Georgescu, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle annulée en 2024, est en détention provisoire depuis le 29 septembre, dans une affaire d’escroquerie en bande organisée portant sur plus de 1,1 million d’euros.
Ce que les créanciers ont dit au président
L’AUR et SOS România réclament des élections anticipées. Nicușor Dan s’y oppose en invoquant notamment le refus des banques, fonds et caisses de pension qui prêtent à la Roumanie, et estime qu’un nouveau scrutin ramènerait les mêmes partis aux mêmes tractations, ce qui ne vaut que si l’on admet d’avance qu’une formation proche de 40 % restera exclue de toute majorité. La Roumanie a, il est vrai, besoin de ses prêteurs : elle a affiché en 2025 le déficit public le plus élevé de l’Union européenne, à 7,9 % du PIB.
L’inverse de la concordance
Nos lecteurs reconnaîtront l’inverse de la pratique fédérale, où la concordance fait siéger le premier parti au Conseil fédéral – l’UDC y détient deux sièges sur sept –, et le peuple vote plusieurs fois par an sans demander la permission aux créanciers, puisque le frein à l’endettement qu’il a approuvé en 2001 tient la dette de la Confédération. Quant à l’OCDE, c’est sous sa pression que la Suisse a dû lever le secret bancaire face aux fiscs étrangers, puis adopter l’impôt minimum sur les grandes entreprises ; c’est le négociateur de l’entrée de la Roumanie dans cette organisation que Nicușor Dan a choisi pour sortir de la crise.
Si Luca Niculescu échoue à son tour, le président devra choisir entre une cinquième désignation et la dissolution qu’il a écartée jusqu’ici.
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