Livre : “Remigration” de Martin Sellner (2/3) : qui doit partir, qui peut rester, qui doit s’assimiler ?
Après avoir posé les fondements de sa doctrine, Martin Sellner s’attaque à la question que ses adversaires préfèrent réduire à une caricature : qui serait concrètement concerné par une politique de remigration ? Loin de promettre une expulsion générale menée dans l’urgence, l’auteur distingue les statuts, les situations et les degrés d’assimilation. Il élabore ainsi une stratégie de longue durée, combinant éloignements, retours volontaires, réforme de la nationalité et reconquête culturelle. Deuxième partie de notre recension.
Le mot de remigration ne deviendra une notion politique sérieuse qu’à la condition de répondre à une question très simple : qui doit partir ? Tant que la réponse demeure vague, le projet s’expose à deux déformations symétriques. Ses partisans les moins rigoureux risquent de l’employer comme une formule magique, censée résoudre à elle seule plusieurs décennies de bouleversement démographique. Ses adversaires peuvent, quant à eux, lui prêter le sens le plus brutal possible : une opération indistincte visant tout habitant dont les origines ne seraient pas européennes.
Martin Sellner consacre le cœur de son livre à sortir de cette alternative. Sa proposition n’a rien d’une évacuation générale conduite selon un critère racial. Elle repose sur une gradation. Les personnes entrées au titre de l’asile, les étrangers détenteurs d’un permis de séjour et les citoyens naturalisés ne peuvent être soumis au même traitement. Le droit ne le permet pas ; l’équité ne le permettrait pas davantage. À l’intérieur même de ces catégories, l’auteur entend distinguer les individus selon leur conduite, leur contribution au pays, leurs attaches et leur disposition à l’assimilation.
Cette architecture constitue probablement l’apport le plus important de l’ouvrage. Sellner fait passer la remigration du registre de l’intuition à celui de la doctrine. Il ne se demande plus seulement comment provoquer davantage de départs, mais selon quels principes un État pourrait organiser une migration nette négative sans renoncer à l’État de droit.
Sortir de l’indifférenciation
La politique migratoire dominante feint de ne connaître que des individus. Leur origine, leur culture, les comportements statistiques de leur groupe et leur degré d’identification au pays d’accueil devraient être tenus pour négligeables. Seuls compteraient le statut administratif et, dans le meilleur des cas, la situation professionnelle.
Sellner part du point de vue inverse. Une politique migratoire ne peut être conduite raisonnablement qu’à partir des effets réels des différentes immigrations. Certaines populations s’intègrent rapidement, commettent peu de délits, contribuent positivement aux finances publiques et ne forment pas d’enclaves durables. D’autres connaissent une dépendance sociale élevée, une forte surreprésentation criminelle, une faible assimilation et une tendance à reproduire dans le pays d’accueil leurs structures claniques, religieuses ou nationales.
Ces différences ne justifient pas que chaque individu soit jugé d’avance selon son origine. Elles interdisent en revanche de faire comme si les tendances collectives n’existaient pas. Sellner retient trois critères généraux : la charge économique, la charge criminologique et la charge culturelle. Cette dernière comprend le degré d’assimilation, la constitution de sociétés parallèles, la persistance de loyautés étrangères et la diffusion de normes incompatibles avec celles du pays.
Dans son modèle, les principales populations concernées seraient les sociétés parallèles non européennes, afro-arabes et islamiques. L’auteur précise cependant que tous les membres d’un même groupe ne présentent pas les mêmes caractéristiques. Les priorités individuelles seraient les délinquants, les fondamentalistes, les personnes durablement dépendantes des prestations publiques et celles dont le comportement manifeste une hostilité au pays d’accueil. Le Moniteur de l’assimilation exposé dans la première partie du livre devrait établir les données nécessaires, classer les groupes selon les difficultés observées et éviter qu’une politique de remigration ne repose sur de simples impressions.
Cette articulation entre données collectives et examen individuel est indispensable. Elle permet de reconnaître que les immigrations ne se valent pas sans attribuer mécaniquement à chacun les défauts supposés de son groupe. La remigration serait orientée par des réalités démographiques générales, mais appliquée selon des situations juridiques et personnelles précises.
Sellner divise alors le groupe potentiellement concerné en trois catégories : les demandeurs d’asile, les autres étrangers et les citoyens naturalisés qui ne se sont pas assimilés. Les mesures gagnent en lenteur et perdent en contrainte à mesure que l’on passe de la première catégorie à la troisième. Le droit au séjour des demandeurs d’asile est par nature précaire ; celui des étrangers régulièrement établis l’est moins ; le citoyen, enfin, appartient pleinement au corps politique et bénéficie de la même protection que tous les autres nationaux.
Toute la cohérence du projet tient dans cette progression.
Premier cercle : rendre à l’asile son caractère temporaire
Le groupe A comprend les personnes entrées en Allemagne au titre de l’asile : demandeurs déboutés, étrangers déjà soumis à une obligation de départ, réfugiés reconnus au sens de la Convention de Genève et bénéficiaires de la protection subsidiaire.
Pour Sellner, il s’agit du premier terrain d’application de la remigration, parce qu’il est le plus évident. L’asile n’a jamais eu pour objet de devenir une voie ordinaire d’installation. Il protège une personne pendant la durée d’un danger ; il ne lui promet pas nécessairement une nouvelle patrie. Or les politiques européennes ont progressivement transformé cette protection en droit de séjour permanent, puis en accès au regroupement familial et à la nationalité.
L’auteur propose de revenir au principe initial : lorsque les raisons ayant justifié la protection disparaissent, le retour doit suivre. Les décisions déjà rendues seraient systématiquement réexaminées. Le changement de régime dans le pays d’origine, la fin d’une guerre ou l’amélioration durable de la sécurité entraîneraient la révocation du statut. En Allemagne, souligne Sellner, le droit actuel prévoit déjà un tel réexamen. Le problème vient moins de l’absence complète de règles que de leur application parcimonieuse.
La réforme irait toutefois beaucoup plus loin. L’asile devrait être réservé aux personnes individuellement persécutées arrivant directement d’un pays voisin. Cette définition exclurait presque toutes les migrations contemporaines venues d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie centrale, puisque les demandeurs ont généralement traversé plusieurs États avant d’atteindre l’Allemagne. L’entrée serait refusée aux frontières, tandis que les demandes ne correspondant pas à cette définition seraient traitées hors du territoire européen.
Sellner entend également supprimer le regroupement familial pour les bénéficiaires de l’asile. La famille pourrait être réunie, mais dans le pays d’origine ou dans une zone sûre, et non par l’installation successive de ses membres en Europe. Le statut allemand de séjour « toléré », qui maintient parfois pendant des années des personnes juridiquement tenues de partir, disparaîtrait. Les étrangers refusant d’exécuter leur obligation seraient placés en rétention jusqu’au départ ou transférés dans un centre d’accueil extérieur à l’Europe.
On voit ici apparaître un principe qui parcourt tout le livre : une obligation qui n’est jamais exécutée finit par ne plus être une obligation. Les centaines de milliers de personnes officiellement sommées de quitter le territoire mais autorisées à y demeurer détruisent la crédibilité du droit. L’exception administrative devient un droit acquis de fait ; l’écoulement du temps transforme l’illégalité initiale en argument humanitaire contre le départ.
Sellner prévoit entre cinq et sept ans pour réduire l’essentiel de ce groupe. Il estime à environ 3,5 millions le nombre de personnes dont le séjour en Allemagne repose sur le droit d’asile et qui seraient, sauf exceptions, soumises au réexamen de leur situation. Ce chiffre n’est pas présenté comme une prévision précise du nombre d’éloignements. Il désigne l’ordre de grandeur d’une population dont le titre de séjour changerait de nature : la permanence tacitement promise céderait la place à une protection réellement temporaire.
Le propos est ferme, mais il n’a rien d’incohérent. Une politique d’asile qui ne prévoit jamais le retour n’est plus une politique d’asile. C’est une politique d’immigration qui refuse de dire son nom.
Deuxième cercle : le séjour des étrangers doit servir le pays
Le groupe B rassemble les étrangers qui ne relèvent pas de l’asile : travailleurs, étudiants, conjoints, détenteurs de visas temporaires, titulaires de permis d’établissement ou bénéficiaires de divers accords internationaux.
La question posée par Sellner est là encore élémentaire : pourquoi un État devrait-il maintenir durablement sur son territoire un étranger qui lui nuit, dépend de son système social ou refuse ouvertement ses règles ? La citoyenneté confère un droit inconditionnel de demeurer dans son pays. Le titre de séjour, lui, reste une autorisation accordée à certaines conditions.
Dans le système proposé, les permis temporaires ne seraient pas renouvelés lorsque leur détenteur commet une infraction grave, demeure durablement sans activité, fraude aux prestations ou ne remplit plus le motif pour lequel le séjour lui avait été accordé. Les titres permanents feraient l’objet d’un contrôle plus rigoureux, notamment lorsqu’ils ont été obtenus à l’aide de fausses déclarations, de documents falsifiés ou d’un mariage de complaisance.
Les étrangers délinquants seraient expulsés après leur condamnation. Lorsque leur pays d’origine refuse de les reprendre, Sellner prévoit l’exécution de la peine dans un établissement extérieur à l’Europe ou le transfert ultérieur vers un centre d’accueil. Il souhaite aussi renforcer la surveillance des visas, du travail clandestin et des mariages fictifs.
Mais le projet ne se limite pas au droit du séjour. Il veut renverser les facteurs économiques qui rendent l’Europe particulièrement attractive pour une immigration peu qualifiée. C’est ici que Sellner s’éloigne le plus nettement de la droite gestionnaire, qui promet des expulsions tout en maintenant presque intact l’ensemble des avantages encourageant l’installation.
Il défend des systèmes de protection sociale distincts pour les citoyens et pour les étrangers. Ces derniers ne bénéficieraient plus automatiquement des mêmes prestations, des mêmes priorités d’accès au logement public ni des mêmes droits annexes. Les aides seraient autant que possible versées en nature et pourraient être calculées en fonction du niveau de vie du pays d’origine. Un travailleur étranger ne produisant plus de bénéfice économique pour le pays verrait son autorisation expirer.
Sellner évoque aussi la création de comptes de garantie pour certains travailleurs temporaires. Une partie du salaire y serait conservée et rendue au moment du départ, afin que le séjour professionnel ne se transforme pas automatiquement en installation. Les transferts d’argent vers les pays d’origine seraient taxés ; le produit de cette taxe alimenterait un fonds consacré au retour et à la réinstallation.
L’auteur réserve également l’exercice intégral de certains droits politiques aux citoyens. Les activités d’étrangers dirigées contre les intérêts allemands pourraient entraîner la perte du titre de séjour. La liberté de manifestation, la propagande politique en langue étrangère et l’affichage de symboles nationaux extérieurs seraient soumis à des restrictions. Il souhaite enfin revenir sur plusieurs dispositions antidiscriminatoires dans les relations privées, au nom de la liberté contractuelle des employeurs, des bailleurs et des établissements recevant du public.
Toutes ces mesures n’emportent pas la même conviction. Certaines découlent directement d’un principe de souveraineté parfaitement défendable : un permis de séjour ne saurait devenir irrévocable lorsque ses conditions ne sont plus remplies. D’autres demanderaient d’être définies avec une grande précision afin d’éviter l’arbitraire, l’insécurité juridique ou des effets économiques contraires à l’objectif recherché.
Le mérite de Sellner est cependant de poser la question là où elle doit l’être. Le débat ne porte pas seulement sur le nombre d’expulsions administratives. Il porte sur l’ensemble des règles qui déterminent s’il est plus avantageux de rester ou de repartir. Tant que le séjour, même irrégulier ou socialement coûteux, ouvre l’accès à une sécurité matérielle très supérieure à celle du pays d’origine, les appels au retour volontaire resteront largement sans effet.
La remigration suppose donc une politique complète d’attraction et de répulsion. L’Europe doit devenir moins accueillante pour ceux qui viennent y chercher un avantage sans vouloir lui appartenir, et plus exigeante envers ceux qui souhaitent y rester.
Sellner estime que trois à quatre millions d’étrangers pourraient être concernés, à divers degrés, par cette réforme. Le processus s’étendrait sur une quinzaine d’années. Là encore, il ne s’agirait pas de placer plusieurs millions de personnes dans des avions, mais de laisser expirer des titres, de provoquer des départs spontanés, d’expulser les délinquants et de cesser de transformer chaque présence temporaire en enracinement définitif.
Le nœud le plus difficile : les citoyens non assimilés
Le groupe C constitue la véritable épreuve du projet. Il comprend les citoyens allemands issus de l’immigration qui, malgré leur naturalisation ou celle de leurs parents, demeurent attachés à une identité étrangère et vivent au sein de sociétés parallèles.
Sellner ne contourne pas la difficulté. Un citoyen ne peut être traité comme un étranger. Il possède les mêmes droits que les autres, y compris lorsqu’il se montre ingrat, hostile à la nation ou indifférent à son histoire. Une citoyenneté qui pourrait être retirée pour une opinion, une croyance ou une origine cesserait d’offrir la sécurité juridique qui en constitue la substance.
Le livre récuse donc explicitement la création de citoyens de seconde classe et toute déchéance générale de nationalité fondée sur l’origine ethnique ou la religion. Sellner avance ici un argument que ses détracteurs mentionnent rarement : une arme juridique forgée aujourd’hui contre des citoyens d’origine immigrée pourrait demain être utilisée contre des opposants politiques, des militants identitaires ou des électeurs de l’AfD. Ouvrir la possibilité d’une privation arbitraire de citoyenneté reviendrait à remettre le corps politique tout entier à la merci du pouvoir.
La remigration des citoyens non assimilés ne peut donc emprunter les mêmes voies que celle des étrangers. Elle repose sur deux mécanismes beaucoup plus circonscrits.
Le premier est la perte de nationalité dans des cas juridiquement déterminés. Sellner vise surtout les binationaux ayant obtenu leur naturalisation par fraude, dissimulé leur identité, rejoint une organisation terroriste ou commis certains crimes d’une exceptionnelle gravité. Il souhaite également abolir progressivement la double nationalité et demander aux personnes concernées de choisir leur allégeance.
Le second mécanisme est beaucoup plus vaste : créer un environnement qui pousse soit à l’assimilation, soit au départ volontaire. La société majoritaire réaffirmerait sa culture, cesserait de financer les structures communautaires et rendrait plus difficile la reproduction indéfinie d’un mode de vie étranger sur le sol allemand. Ceux qui accepteraient cette primauté pourraient s’assimiler. Ceux qui la rejetteraient disposeraient de programmes généreux pour établir ailleurs le centre de leur existence.
La formule est plus subtile que les caricatures de « déportation de citoyens ». Pour le groupe C, la contrainte directe devient l’exception. L’action de l’État porte d’abord sur l’environnement culturel, social et économique. Elle vise à rompre l’équilibre actuel, dans lequel il est possible de détenir le passeport allemand, de profiter de l’État social et de vivre politiquement, religieusement et affectivement comme si l’on se trouvait encore dans le pays d’origine.
L’assimilation redevient la contrepartie normale de la citoyenneté.
Le retour volontaire, non comme alibi mais comme politique d’État
Les gouvernements européens financent déjà des aides au retour. Leur faiblesse vient de leur marginalité. Elles sont administrées comme des dispositifs sociaux secondaires, sans s’inscrire dans une stratégie générale de réduction de l’immigration.
Sellner veut en faire l’un des principaux instruments de la remigration.
Dans les quartiers où les sociétés parallèles sont particulièrement nombreuses, des « centres de retour » seraient installés. Ils ne ressembleraient ni à des commissariats ni à de simples guichets administratifs. L’auteur les imagine à mi-chemin entre l’agence de voyage, le centre de formation et le service d’aide sociale.
Le candidat au départ serait accompagné pendant plusieurs mois. Il pourrait réapprendre la langue de son pays, remettre à niveau ses compétences, obtenir une formation professionnelle et préparer matériellement sa réinstallation. Des accords conclus avec les États d’origine permettraient de proposer sur place un logement, un emploi, un terrain ou un financement destiné à la création d’une entreprise. Des conseillers suivraient les premiers mois du retour.
La logique n’est pas seulement humanitaire. Un départ réussi doit devenir un exemple. Les programmes seraient promus publiquement, les parcours les plus concluants mis en valeur et les diasporas informées des possibilités offertes. La remigration volontaire cesserait d’être présentée comme un échec individuel ou une sanction ; elle deviendrait un projet de vie soutenu par les deux pays.
Sellner envisage des primes comprises entre 30 000 et 50 000 euros, versées au moment du départ effectif et, pour les citoyens, du changement de nationalité. Le chiffre peut surprendre. L’auteur l’assume en comparant la dépense ponctuelle aux coûts sociaux accumulés pendant plusieurs décennies. Une prime élevée peut rester économiquement avantageuse si elle met fin à des dépenses annuelles de logement, de prestations, d’éducation spécialisée ou de prise en charge judiciaire.
Le montant varierait selon la situation. L’offre serait plus favorable pendant une période limitée, puis diminuerait afin d’inciter à une décision rapide. L’ensemble serait financé par un fonds de remigration alimenté par les économies réalisées, la taxation des transferts d’argent et le redéploiement de crédits aujourd’hui consacrés à l’intégration.
L’idée n’est pas entièrement nouvelle. L’Allemagne et l’Autriche soutiennent déjà des programmes de retour et de réinsertion. Sellner évoque notamment une expérience autrichienne associant formation, retour de ressortissants nigérians et recherche d’un emploi au Nigeria. À ses yeux, ces initiatives échouent surtout parce qu’elles demeurent sous-financées, politiquement honteuses et contredites par un système général qui continue de favoriser l’installation.
Cette partie du livre mérite l’attention. Elle rappelle que la remigration ne se réduit pas à l’expulsion, et que le volontariat ne se réduit pas à l’inaction. Une politique de départ volontaire peut être ambitieuse, organisée et coûteuse à court terme. Elle doit offrir une perspective suffisamment concrète pour modifier des choix individuels.
Le retour n’est jamais spontané lorsque tout incite à rester.
La culture directrice comme pression d’assimilation
Pour les citoyens non assimilés, la mesure déterminante n’est pas administrative. Elle est culturelle.
Sellner reprend la notion de Leitkultur, déjà exposée dans la première partie de l’ouvrage. La culture allemande doit occuper en Allemagne une place directrice, non parce qu’elle serait supérieure à toutes les autres dans l’absolu, mais parce qu’elle est la culture historique du pays. Cette primauté ne vaut pas au Maroc, au Pakistan ou en Turquie ; elle vaut sur le territoire allemand.
Les conséquences pratiques sont nombreuses. L’État cesserait de financer la perpétuation de cultures importées. Il ne serait plus tenu d’assurer leur représentation dans les institutions, les médias ou les services publics. Les horaires de prière, les prescriptions alimentaires, les fêtes religieuses étrangères et les revendications vestimentaires ne produiraient plus automatiquement des accommodements.
L’allemand retrouverait sa position exclusive dans l’administration et dans une grande partie de l’espace public. La propagande électorale en turc, les affichages communautaires et la multiplication de signes nationaux étrangers seraient combattus. À l’inverse, les drapeaux, les monuments, les fêtes et les héros allemands redeviendraient visibles.
Les lieux de culte étrangers resteraient possibles dans les limites de la liberté religieuse, mais leur architecture devrait s’accorder au paysage local. Ils ne pourraient plus prétendre transformer symboliquement la ville qui les accueille. Sellner veut ainsi rompre avec une conception de l’espace public comme terrain neutre, disponible pour toutes les affirmations identitaires à l’exception de celle du peuple historique.
Une telle politique ne forcerait pas mécaniquement les individus à quitter le pays. Elle rendrait cependant moins confortable la position de ceux qui veulent y demeurer tout en refusant toute identification à la nation. Le coût psychologique de la non-assimilation augmenterait. L’étranger, puis le naturalisé, ne pourrait plus attendre du pays d’accueil qu’il se transforme pour lui éviter de changer.
Sellner formule parfois cette alternative de manière abrupte. Celui qui veut rester doit accepter la culture directrice ; celui qui ne la supporte pas doit pouvoir repartir. Mais cette franchise a le mérite de faire apparaître ce que le multiculturalisme dissimule. Toute société impose des normes, choisit une langue commune et organise une hiérarchie symbolique. La seule question est de savoir si cette hiérarchie favorise la continuité du peuple ou son effacement.
Désislamiser sans interdire toute croyance musulmane
La désislamisation constitue l’application la plus développée de cette politique culturelle.
Sellner distingue la foi privée de l’islam comme ordre politique, juridique et social. Il ne propose pas l’interdiction générale de la religion musulmane. La liberté de conscience et la pratique privée seraient maintenues. En revanche, l’islam politique, le financement étranger des mosquées, la diffusion de normes communautaires et la constitution d’une contre-société seraient combattus.
L’auteur préconise l’élaboration d’un « islam européen » laïcisé, prêché dans la langue nationale et compatible avec la primauté du droit allemand. Les associations liées à l’islamisme seraient interdites ; leurs mosquées fermées. Les prédications devraient se dérouler en allemand et pourraient être contrôlées. Le financement venu de gouvernements ou d’organisations étrangers serait prohibé.
Les minarets et les dômes ne devraient pas devenir des signes dominants du paysage urbain. Le voile serait interdit à l’école, dans les administrations, les hôpitaux et les autres institutions publiques ; le voile intégral le serait partout. La polygamie et les mariages échappant au droit civil feraient l’objet de contrôles renforcés. Les prescriptions religieuses ne s’imposeraient plus à la restauration publique ni à l’organisation des services.
Sellner ajoute des propositions plus discutables, notamment la restriction de l’abattage rituel et le réexamen de la circoncision. Elles montrent jusqu’où il entend pousser la subordination des pratiques religieuses à la culture nationale. Elles demanderont, plus encore que les autres, un examen juridique et philosophique approfondi.
L’objectif général ne fait toutefois aucun doute : rendre l’Allemagne peu attractive pour les fondamentalistes et dissoudre progressivement la capacité de l’islam à former une communauté politique distincte. Ceux qui accepteraient une foi privatisée pourraient rester et s’assimiler. Ceux pour qui l’islam implique nécessairement un ordre collectif séparé seraient encouragés à chercher ailleurs un pays conforme à leurs convictions.
La désislamisation n’est donc pas, dans le livre, un volet indépendant de la remigration. Elle en est l’un des moteurs. En supprimant les institutions qui rendent possible une vie communautaire complète, elle affaiblit les enclaves et accroît simultanément la pression à l’assimilation et au retour.
Agir sur les territoires où l’État a reculé
Les sociétés parallèles ne sont pas des abstractions. Elles prennent forme dans des territoires : quartiers, ensembles immobiliers, zones commerciales, écoles et réseaux économiques où la présence de la société majoritaire devient résiduelle.
Sellner propose une politique sociale et territoriale spécifique. Il s’inspire notamment de la législation danoise sur les « ghettos », qui soumet certains quartiers à des règles particulières en fonction de critères sociaux, économiques et criminologiques.
L’auteur insiste sur un point juridique décisif : lorsque les habitants sont citoyens, aucune distinction ne peut être fondée directement sur leur origine. Les mesures doivent viser des situations objectives : chômage massif, criminalité, fraude, économie souterraine, échec scolaire, ségrégation résidentielle ou contrôle clanique.
Dans ces zones, les prestations pourraient être versées en nature et liées à une obligation de travail. Les commerces servant de couverture au blanchiment, à la fraude ou à l’économie criminelle feraient l’objet de contrôles répétés. Les aides familiales prendraient davantage la forme de déductions fiscales, afin de soutenir en priorité les ménages qui contribuent effectivement au financement de l’État social.
Des cours de langue et de culture nationale pourraient être imposés. Les sanctions seraient plus rapides, la présence policière renforcée et les structures associatives soumises à une surveillance étroite. L’objectif ne serait pas de punir un quartier pour sa composition ethnique, mais de briser les mécanismes qui lui permettent de fonctionner comme un territoire extérieur à l’ordre commun.
On retrouve ici l’un des aspects les plus réalistes du livre. Les sociétés parallèles ne disparaîtront pas par des campagnes de communication vantant les valeurs républicaines ou constitutionnelles. Elles disparaîtront lorsque l’État reprendra le contrôle de leurs ressources, de leurs institutions et de leur territoire.
Assimiler ou repartir : la mécanique du long terme
La politique appliquée au groupe C est nécessairement lente. Sellner prévoit une trentaine d’années pour réduire les principales sociétés parallèles naturalisées.
Le délai peut sembler considérable. Il correspond pourtant à la nature du problème. Une population formée par plusieurs décennies d’immigration, de regroupements familiaux, de naturalisations et de natalité ne peut être profondément transformée en quelques années sans rupture violente. La remigration, telle que la conçoit Sellner, doit agir sur une génération.
Le premier geste serait de fermer le « robinet » : suspendre l’immigration des groupes dont les quotas ont été largement dépassés. Leur croissance ne serait plus alimentée par de nouvelles arrivées ni par le regroupement familial.
Le deuxième consisterait à accroître le taux naturel de départ. Même en l’absence de politique publique, des étrangers et des binationaux quittent chaque année l’Allemagne. Des primes, la suppression de certains avantages, une culture directrice plus affirmée et de meilleures possibilités de réinstallation augmenteraient ce mouvement.
Le troisième serait l’assimilation. Une partie de la population concernée adopterait réellement l’identité nationale, abandonnerait ses fidélités politiques étrangères et se fondrait progressivement dans la société majoritaire. Elle sortirait alors du groupe cible sans avoir quitté le territoire.
C’est un point capital. Dans le modèle de Sellner, la disparition d’une société parallèle ne suppose pas le départ de tous ses membres. Elle peut résulter de la combinaison de l’émigration et de l’assimilation. La remigration mesure son succès non au nombre brut d’expulsions, mais à la réduction des communautés séparées.
L’auteur estime qu’au terme de quinze ans, leur croissance pourrait être arrêtée ; au bout de vingt ans, leur recul deviendrait visible ; après trente ans, elles auraient soit disparu, soit été ramenées à de petites minorités intégrées et démographiquement stables.
La remigration n’est donc pas conçue comme une nuit de grands départs. C’est un changement durable du sens des flux.
Huit à neuf millions et demi de personnes : que signifie réellement ce chiffre ?
Le chapitre consacré aux ordres de grandeur est l’un des plus exposés à la polémique. Sellner estime entre 8 et 9,5 millions le nombre maximal de personnes qui pourraient être concernées en Allemagne par l’ensemble des mesures.
Isolé de son raisonnement, ce chiffre se prête à tous les raccourcis. Il sera inévitablement présenté comme le nombre d’habitants que l’auteur voudrait expulser. Ce n’est pourtant pas ce qu’il écrit.
Le premier groupe compterait environ 3,5 millions de personnes relevant de l’asile. Certaines repartiraient volontairement, d’autres perdraient leur protection après réexamen, d’autres encore pourraient demeurer temporairement dans des centres extérieurs. Une minorité conserverait probablement son statut.
Le deuxième groupe représenterait, selon l’estimation de Sellner, trois à quatre millions d’étrangers non européens dont une partie pourrait perdre son titre de séjour ou choisir de repartir sous l’effet des nouvelles règles. Là encore, tous ne seraient ni éloignés ni même nécessairement sommés de partir. La contribution économique, la conduite individuelle et le degré d’intégration joueraient un rôle.
Pour le troisième groupe, l’auteur avance avec beaucoup plus de prudence un ordre de grandeur de 1,5 à 2 millions de citoyens non assimilés susceptibles d’être touchés par la culture directrice, les programmes de retour, la fin de la double nationalité ou les politiques territoriales. Une partie s’assimilerait ; une autre émigrerait ; la majorité ne pourrait faire l’objet d’aucune mesure coercitive de départ.
Les 8 à 9,5 millions désignent donc une population exposée à la politique de remigration, non le nombre prévu d’expulsions. Sellner le précise : tout dépendrait de la réaction des personnes concernées. L’enjeu principal n’est pas le chiffre lui-même, qu’il reconnaît approximatif, mais la division en trois catégories et l’intensité croissante ou décroissante des mesures selon le statut.
Cette prudence ne doit pas être prise pour une échappatoire. Elle révèle une limite réelle de l’ouvrage : les statistiques dont dispose l’auteur ne permettent pas encore de chiffrer rigoureusement son programme. Les catégories administratives existantes rendent mal compte de l’assimilation, des doubles appartenances et de la persistance des sociétés parallèles. Le Moniteur proposé devrait précisément combler ce vide.
Il faudra donc se garder de transformer les estimations de Sellner en objectifs officiels. Elles ont une fonction exploratoire. Elles montrent que la remigration, prise au sérieux, concerne nécessairement des millions de personnes et non quelques dizaines de milliers de clandestins. Elles obligent aussi ses partisans à regarder en face l’ampleur du chantier.
Le livre commence là où les programmes électoraux s’arrêtent
La droite européenne sait promettre le contrôle des frontières, l’éloignement des criminels étrangers et la réduction de l’asile. Elle s’aventure rarement au-delà. Une fois le clandestin expulsé et le flux ralenti, elle considère volontiers le problème comme réglé.
Martin Sellner commence précisément là où ces programmes s’arrêtent. Il examine les conséquences durables d’un demi-siècle d’immigration : les titres de séjour devenus permanents, les nationalités accordées sans assimilation, les quartiers communautaires, les institutions religieuses étrangères, le vote ethnique et l’existence de millions d’habitants dont la présence juridique ne suffit pas à produire une appartenance nationale.
Sa réponse n’est pas toujours également achevée. Certaines propositions sont immédiatement compréhensibles et pourraient être appliquées sans bouleverser tout l’ordre juridique : expulsion des délinquants étrangers, réexamen régulier de l’asile, lutte contre la fraude, programmes de retour généreux, fin du financement étranger de l’islam politique. D’autres soulèvent des difficultés plus considérables : restrictions différenciées de prestations, contrôle des pratiques religieuses, retrait de nationalité, traitement extraterritorial ou politique particulière dans certains quartiers.
Mais l’ouvrage ne prétend pas clore la discussion. Il fournit une première carte du territoire. Son ambition est d’obliger ceux qui se réclament de la remigration à préciser ce qu’ils veulent réellement.
La distinction entre les trois groupes donne au projet sa solidité. Les demandeurs d’asile relèvent d’une politique de retour relativement rapide. Les étrangers régulièrement établis sont soumis à un droit du séjour rendu de nouveau conditionnel. Les citoyens non assimilés ne peuvent être expulsés comme des étrangers : il faut restaurer autour d’eux une culture nationale assez forte pour provoquer leur assimilation ou rendre le retour préférable.
À chacune de ces situations correspondent un droit, une méthode et une temporalité.
Sellner ne promet pas de remettre en ordre en cinq ans ce que plusieurs générations de gouvernements ont laissé s’installer. Son plan s’étend sur trente ans. Cette durée est peut-être la marque la plus sérieuse du livre. Elle indique que la remigration n’est pas un coup de force, mais une politique historique : l’effort d’un peuple pour reprendre, génération après génération, la maîtrise de sa composition et de son destin.
Reste une objection majeure. Même différencié, progressif et largement fondé sur le volontariat, un tel programme est-il compatible avec les constitutions européennes, la Convention de Genève, la CEDH et le droit de l’Union ? Peut-on matériellement organiser des millions de retours, conclure les accords nécessaires et financer des structures extérieures à l’Europe ?
C’est à ces questions juridiques, logistiques et économiques que Martin Sellner consacre la suite de son livre. Elles feront l’objet de la troisième et dernière partie de notre recension.
Pour aller plus loin
Martin Sellner, Remigration, Éditions Hétairie, juin 2026. 214 pages, 18 euros. L’ouvrage est disponible sur le site des Éditions Hétairie.