Police unique : le débat qui fait exploser les vieux clivages politiques
En relançant l’hypothèse d’une police unique, Vassilis Venizelos ne se contente pas de remettre en cause de l’organisation des forces de l’ordre. Il révèle une recomposition politique inattendue, dans laquelle les clivages traversent les familles politiques selon une logique territoriale. Cantons contre communes, la Suisse du haut contre celle du bas ?
Il y a dix-sept ans, la police unique semblait enterrée ; aujourd’hui, c’est un écologiste qui la remet sur la table. Vassilis Venizelos, conseiller d’État vaudois, a chargé l’ancien conseiller d’État neuchâtelois en charge de la sécurité, Alain Ribaux, de conduire une évaluation indépendante de l’organisation policière vaudoise. Toutes les options devront être examinées, y compris celle d’une police unique.
Le dossier semblait pourtant définitivement clos. En 2009, les Vaudois avaient rejeté en votation populaire un projet de réorganisation des forces de police, confortant un modèle fondé sur la coexistence de la police cantonale et de plusieurs corps communaux disposant de larges compétences.
Dix-sept ans plus tard, le contexte a profondément évolué. Difficultés de recrutement, hausse des coûts, complexité croissante de la gouvernance, disparités entre communes : pour Vassilis Venizelos, ces évolutions justifient de réexaminer sans tabou un système qui n’avait plus été remis en question depuis le vote populaire. Le conseiller d’État avance toutefois sur des œufs : la mission confiée à Alain Ribaux vise seulement à dresser un état des lieux objectif avant toute décision politique.
Malgré cette prudence, le conseiller d’État a‑t-il ouvert la boîte de Pandore à huit mois des élections générales ? La question est éminemment délicate dans le canton, car derrière l’organisation des forces de l’ordre se joue un enjeu auquel les Vaudois sont particulièrement attachés : le partage des compétences entre le canton et les communes.
Neuf corps de police très autonomes
Le débat est souvent présenté comme une singularité locale, ce qui n’est qu’en partie vrai. En Suisse, plusieurs cantons ont déjà fait le choix d’une organisation largement centralisée. À Genève, la sécurité repose pour l’essentiel sur la police cantonale, les agents de police municipale ne disposant que de compétences limitées. Neuchâtel a lui aussi regroupé l’essentiel des attributions au niveau cantonal. De leur côté, Fribourg et le Valais disposent encore de polices communales, mais celles-ci restent peu nombreuses et concentrées dans quelques grandes villes.
Les voisins européens montrent également que la coexistence de plusieurs forces de police n’a rien d’inhabituel. En France, Police nationale, Gendarmerie nationale et polices municipales se partagent les missions. En Allemagne, la police relève principalement des Länder, la Bundespolizei n’intervenant que sur certaines compétences fédérales. En Italie, Polizia di Stato, Carabinieri, Guardia di Finanza et polices municipales se répartissent elles aussi les responsabilités.
Ce qui distingue réellement Vaud n’est donc pas le nombre de forces de police, mais leur niveau d’autonomie. Neuf corps de police reconnus se partagent aujourd’hui les missions de sécurité publique au sein d’un même canton, chacun avec sa hiérarchie, son organisation, son recrutement et, dans une certaine mesure, ses propres priorités.
Les défenseurs de cette architecture y voient une garantie de proximité. Une police communale connaît son territoire, ses élus et son tissu associatif. Elle peut adapter ses priorités aux réalités locales, qu’il s’agisse de sécurité de quartier, de circulation ou de prévention. Les communes conservent ainsi une compétence régalienne importante, considérée par beaucoup comme l’un des piliers de leur autonomie.
Convergence entre les Verts et l’UDC
Ses détracteurs y voient au contraire une source de rigidités. Les différences de salaires ou de conditions de travail compliquent la mobilité des policiers entre corps. La multiplication des états-majors et des structures administratives entraîne des coûts supplémentaires et des difficultés opérationnelles dès qu’une intervention ou une enquête dépasse les frontières communales.
Au fond, les deux camps ne répondent pas à la même question. Les partisans du système actuel privilégient la proximité avec les citoyens ; ceux d’une police unique mettent en avant la cohérence de l’action publique.
C’est cette opposition entre autonomie locale et efficacité organisationnelle qui explique le retour régulier du débat depuis près de vingt ans… avec des effets inattendus sur le terrain politique. Contrairement à une idée largement répandue, la police unique n’est pas une revendication historiquement portée par la gauche : l’une des prises de position les plus nettes en sa faveur est venue de Romain Belotti, député UDC. Selon lui, un commandement unique permettrait de simplifier l’organisation policière, de mieux répartir les effectifs, d’uniformiser les prestations sur l’ensemble du territoire et de renforcer l’efficacité opérationnelle.
Vassilis Venizelos ne reprend pas cette proposition à son compte, se réfugiant derrière l’évaluation d’Alain Ribaux, mais on sent qu’il pousse dans la même direction, au moins dans le diagnostic : le modèle vaudois est-il encore adapté aux réalités de 2026 ? La convergence s’arrête toutefois là, les motivations du conseiller d’État écologiste et de l’UDC demeurant profondément différentes.
Autonomie locale ou efficacité organisationnelle ?
Pour l’UDC, la police unique répond avant tout à une logique d’efficacité, de sécurité et de chaîne de commandement clairement identifiée. Pour les Verts, la réflexion s’inscrit davantage dans une logique de rationalisation des moyens publics, d’égalité de traitement entre les citoyens et d’amélioration du fonctionnement des institutions.
À l’inverse, le PLR apparaît désormais comme le principal défenseur de l’organisation actuelle. Plusieurs de ses représentants rappellent que les Vaudois se sont déjà prononcés sur cette question en 2009 et mettent en garde contre une recentralisation qui ferait perdre aux communes un pan important de leurs compétences en matière de sécurité. Ils soulignent également que la proximité constitue l’une des principales forces des polices communales et qu’une organisation plus centralisée risquerait d’éloigner la police des réalités du terrain.
Cette recomposition est suffisamment inhabituelle pour brouiller les repères politiques traditionnels. Les débats du Grand Conseil montrent que les clivages traversent désormais les familles politiques. La commission parlementaire chargée d’examiner le postulat est d’ailleurs parvenue à un consensus très large en faveur d’une étude approfondie de l’organisation policière, signe qu’un simple examen du système ne constitue plus un sujet de fracture majeure.
Si le clivage gauche-droite n’a pas disparu, les échanges parlementaires montrent qu’il cède progressivement la place à une autre ligne de partage, qui oppose les défenseurs d’une organisation cantonale unifiée à ceux qui souhaitent préserver l’autonomie des communes.
Au fond, le débat dépasse désormais la seule question de la police unique et porte sur le modèle institutionnel vaudois lui-même. Faut-il continuer à considérer la sécurité comme une compétence largement ancrée dans les territoires ou privilégier une organisation cantonale capable d’assurer une plus grande homogénéité des moyens et des prestations ? Derrière l’enjeu sécuritaire se dessine ainsi une opposition plus profonde entre deux conceptions de l’action publique. La prochaine bataille autour de la police vaudoise pourrait donc être moins idéologique que territoriale.