Mendicité à Genève : des réseaux organisés sous les matelas ?
À Genève, les matelas des mendiants évacués réapparaissent et Marie Barbey-Chappuis soupçonne des « filières ». Vingt ans après les premières interdictions de la mendicité, le débat revient sur fond de mobilité européenne.
À Genève, les matelas ont la vie dure. Depuis le 1er juin, la police municipale a effectué 55 interventions liées à des campements et 22 évacuations, tandis que la voirie a retiré environ 13 tonnes de matériel et de déchets. Marie Barbey-Chappuis, élue au Conseil administratif de la Ville de Genève, assure que certains matelas enlevés le matin réapparaissent le soir et évoque un « réapprovisionnement très efficace », voire des « filières » ou des « réseaux ». Elle accuse le Canton de s’être désengagé, mais celui-ci réplique que les communes disposent des outils nécessaires. À Genève, même la mendicité respecte le fédéralisme : le problème est commun, la responsabilité est partagée.
Le débat fait rage depuis bientôt vingt ans. En 2007, après un flottement juridique et l’arrêt des verbalisations, le Grand Conseil a choisi l’interdiction générale de la mendicité. Puis les juges ont repris la main : en 2021, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Suisse dans l’affaire Lăcătuş, après l’emprisonnement d’une mendiante rom roumaine faute de paiement de son amende. Genève a donc réécrit sa loi. En mars 2025, le Tribunal fédéral en a encore resserré l’application et a rappelé que la sanction pénale devait rester un ultime recours.
Le réseau est-il sous le matelas, comme l’affirme Marie Barbey-Chappuis ? L’hypothèse n’a rien de fantaisiste. Fedpol documente des réseaux criminels d’Europe de l’Est exploitant notamment des mineurs dans la mendicité forcée, parfois avec vols ou cambriolages. À Berne, les autorités ont surtout cité la Roumanie, la Bulgarie et la Slovaquie parmi les pays d’origine observés. Fausses collectes et handicaps simulés appartiennent aussi au répertoire des trafics de rue. Cela ne transforme pas chaque mendiant en rouage d’une mafia : à Bâle, des chercheurs ont au contraire observé davantage de personnes isolées et moins de groupes organisés et les statistiques suisses de traite recensent très peu de cas de mendicité forcée.
L’Europe a néanmoins changé l’échelle du phénomène. Après l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’UE en 2007, les migrations circulaires de populations roms très pauvres vers l’Ouest se sont développées, la mendicité faisant partie de leurs stratégies de revenu documentées. Pour la Suisse, le slogan « UE égale frontières ouvertes » tient dans ce cas précis du raccourci : les Roumains pouvaient déjà entrer sans visa dès 2004, Schengen n’est devenu opérationnel qu’en 2008 et la libre circulation complète seulement en 2016. Bruxelles a facilité la mobilité continentale, elle n’a pas ouvert les portes de Genève d’un coup de tampon en janvier 2007.
Le Luxembourg avait choisi une réponse plus terre à terre. En 2013, la Ville, la Police grand-ducale et Handicap International recommandaient de ne pas donner de monnaie aux mendiants afin de ne pas alimenter la mendicité organisée, qui s’est de fait peu développée dans le Grand-Duché, au point que la Ville maintient aujourd’hui cette ligne. Genève cherche encore qui fournit les matelas, le Luxembourg avait commencé par se demander qui les finançait, pièce après pièce.