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Derrière la Moldavie, une autre lecture du projet européen : grand entretien avec Gilles-Emmanuel Jacquet (GIPRI)

Petit État neutre souvent ignoré des radars médiatiques occidentaux, la Moldavie concentre pourtant les grandes lignes de fracture de l'Europe orientale : conflit gelé en Transnistrie, processus d'adhésion à l'Union européenne, pressions concurrentes de Bruxelles et de Moscou, et hémorragie démographique d'un pays vidé par l'émigration. Coincée entre des puissances rivales, la Moldavie offre un miroir inattendu à la Suisse, elle aussi soumise aux pressions et aux logiques d'influence de ses voisins. Pour décrypter ces dynamiques, nous avons interrogé Gilles-Emmanuel Jacquet, politologue formé à l'Université de Genève et analyste au GIPRI, spécialiste reconnu de la région et auteur d'une "Histoire du conflit moldo-transnistrien". De l'héritage impérial à la comparaison helvétique, il livre une lecture nuancée d'un pays tiraillé entre rêve européen et tentation de la neutralité.

Dimitri Fontana
22 juin 2026
16 min de lecture

La Mol­da­vie, sou­vent relé­guée aux marges de l’actualité euro­péenne, consti­tue pour­tant un ter­rain d’observation pri­vi­lé­gié des ten­sions géo­po­li­tiques contem­po­raines, entre influences concur­rentes, fra­gi­li­tés internes et recom­po­si­tions stra­té­giques.

Pour éclai­rer ces enjeux, nous avons inter­ro­gé Gilles-Emma­nuel Jac­quet, poli­to­logue for­mé à l’Université de Genève et spé­cia­liste recon­nu de la région. Auteur de l’ouvrage His­toire du conflit mol­do-trans­nis­trien (Édi­tions Connais­sances & Savoirs, 2017), il a tra­vaillé au sein d’institutions inter­na­tio­nales, notam­ment au Haut-Com­mis­sa­riat des Nations unies pour les réfu­giés à Genève, ain­si que pour le minis­tère fran­çais de la Jus­tice et des struc­tures cultu­relles en Mol­da­vie.

Ensei­gnant les rela­tions inter­na­tio­nales depuis plus d’une décen­nie dans plu­sieurs éta­blis­se­ments gene­vois et à l’étranger, ana­lyste au Gene­va Inter­na­tio­nal Peace Research Ins­ti­tute (GIPRI), il inter­vient régu­liè­re­ment dans des médias inter­na­tio­naux sur les ques­tions géo­po­li­tiques. Son par­cours mêlant ter­rain, recherche et ana­lyse en fait un obser­va­teur atten­tif des dyna­miques à l’œuvre en Europe orien­tale.

Entretien

La Mol­da­vie reste un angle mort média­tique. Com­ment expli­quer que ce pays, pour­tant stra­té­gique, demeure si peu com­pris en Europe occi­den­tale ?

L’actuelle Répu­blique de Mol­da­vie a long­temps vécu dans l’ombre de ses voi­sins et de grands empires. L’ancienne Bes­sa­ra­bie fut libé­rée de l’occupation otto­mane puis annexée par l’Empire russe en 1812. À la faveur des révo­lu­tions de février et d’octobre 1917, la Bes­sa­ra­bie put s’émanciper et for­mer une Répu­blique démo­cra­tique auto­nome mol­dave en décembre 1917, avant de pro­cla­mer l’indépendance de la Répu­blique démo­cra­tique mol­dave en jan­vier 1918 puis de fina­le­ment s’unir à la Rou­ma­nie en mars 1918. Suite au pacte Molo­tov-Rib­ben­trop, la Bes­sa­ra­bie fut occu­pée par l’URSS en juin 1940 et reprise par la Rou­ma­nie de juin 1941 à l’été 1944. La Mol­da­vie devien­dra alors une Répu­blique sovié­tique jusqu’en 1991. Le conflit de 1991 – 1992 avec la Trans­nis­trie fut rela­té dans cer­tains médias occi­den­taux mais fut vite occul­té par d’autres conflits dans le Cau­case ou en You­go­sla­vie. Le conflit en Gagaou­zie, qui prit fin en 1994 par l’octroi d’une auto­no­mie ter­ri­to­riale, béné­fi­cia éga­le­ment d’une cou­ver­ture très limi­tée. Dans les années 1990 ou 2000, la Mol­da­vie était rare­ment évo­quée dans les médias inter­na­tio­naux et les sujets cou­verts étaient géné­ra­le­ment liés à la situa­tion socio-éco­no­mique chao­tique, à la pau­vre­té, au tra­fic d’êtres humains, etc. La Mol­da­vie a atti­ré un peu plus l’attention des médias suite au conflit rus­so-ukrai­nien et aux élec­tions pré­si­den­tielles mol­daves liées à des enjeux de poli­tique régio­nale et inter­na­tio­nale comme l’adhésion à l’Union euro­péenne, mais l’histoire et la culture de ce pays res­tent encore très mécon­nues en Europe occi­den­tale.

Vous avez consa­cré un ouvrage au conflit mol­do-trans­nis­trien. En quoi ce conflit, sou­vent pré­sen­té comme « gelé », reste-t-il en réa­li­té un fac­teur actif d’instabilité ?

Tout conflit gelé peut poten­tiel­le­ment redé­mar­rer en fonc­tion de fac­teurs domes­tiques et régio­naux ou inter­na­tio­naux. Le conflit au Don­bass, qui a démar­ré au prin­temps 2014, a mené au conflit rus­so-ukrai­nien en 2022 suite à une com­bi­nai­son de fac­teurs internes et régio­naux ou inter­na­tio­naux. Le ces­sez-le-feu de 1992 n’a pas connu de vio­la­tions majeures et il y a eu des inci­dents, mais pro­gres­si­ve­ment les rela­tions entre les deux rives du Nistru/Dniestr ont connu des amé­lio­ra­tions, notam­ment grâce au tra­vail de l’OSCE et de sa mis­sion locale. La réso­lu­tion du conflit n’est pas seule­ment influen­cée par des fac­teurs poli­tiques domes­tiques, mais éga­le­ment par le contexte géo­po­li­tique régio­nal et inter­na­tio­nal. Les der­nières pro­po­si­tions signi­fi­ca­tives de règle­ment du conflit, le Mémo­ran­dum Kozak de 2003 et le Plan Youcht­chen­ko de 2005, ont notam­ment échoué à cause de la mon­tée des ten­sions entre la Rus­sie et ses par­te­naires occi­den­taux dans le contexte de l’expansion de l’OTAN vers l’est et de la Révo­lu­tion orange en Ukraine. Le mémo­ran­dum Kozak avait été jugé comme trop favo­rable à la Trans­nis­trie et à la Rus­sie par la Mol­da­vie et ses par­te­naires occi­den­taux en envi­sa­geant une struc­ture qua­si-confé­dé­rale. Le plan Youcht­chen­ko fut reje­té par la Trans­nis­trie, qui refu­sait de perdre de nom­breuses pré­ro­ga­tives et réagit néga­ti­ve­ment à la demande faite par les gou­ver­ne­ments mol­dave et ukrai­nien auprès de l’UE de rece­voir son assis­tance pour le contrôle de leur fron­tière, ce que Tiras­pol vit comme une forme de blo­cus et mena en 2006 à une longue sus­pen­sion des négo­cia­tions sur le règle­ment du conflit.

Le conflit rus­so-ukrai­nien fait peser un risque sur la situa­tion en Mol­da­vie et le conflit gelé avec la Trans­nis­trie, notam­ment avec la pola­ri­sa­tion des rela­tions entre les pays occi­den­taux et la Rus­sie. D’avril à juin 2022, une série d’incidents se sont pro­duits en Trans­nis­trie : le QG du MGB à Tiras­pol a subi un tir de RPG et des infra­struc­tures ont été visées par des drones. Des drones auraient éga­le­ment été aper­çus à proxi­mi­té du dépôt de Cobasna/Kolbasna où sont sto­ckées près de 20 000 tonnes de muni­tions sous la garde de la XIVᵉ Armée russe. Une attaque contre ce dépôt ou un inci­dent sur place pour­rait cau­ser une explo­sion à la puis­sance com­pa­rable à celle de la bombe ato­mique lan­cée sur Hiro­shi­ma et un désastre de grande ampleur. À la fin du mois d’avril 2022, Alek­seï Ares­to­vich, conseiller du pré­sident ukrai­nien, avait invi­té les auto­ri­tés mol­daves à reprendre le contrôle de la Trans­nis­trie par la force, avec l’aide de l’Ukraine, ce que Maia San­du avait reje­té, décla­rant pré­fé­rer une solu­tion négo­ciée. L’absence de négo­cia­tions sur le conflit rus­so-ukrai­nien et sur le conflit mol­do-trans­nis­trien, ain­si que l’hypothèse d’une pous­sée des forces russes jusqu’à Odes­sa, aug­men­te­raient les risques de reprise des hos­ti­li­tés entre Tiras­pol et Chişinău ou de com­bi­nai­son des deux conflits. À cela s’ajoute éga­le­ment le risque d’incidents (avec des drones par exemple) pou­vant mener à une esca­lade des ten­sions voire à un casus bel­li. Une reprise du conflit mol­do-trans­nis­trien ou l’extension du conflit rus­so-ukrai­nien à la Répu­blique de Mol­da­vie pour­rait entraî­ner une réac­tion de la Rou­ma­nie, qui est membre de l’OTAN et qui est his­to­ri­que­ment et cultu­rel­le­ment liée à ce qui fut son ancienne pro­vince de Bes­sa­ra­bie.

Statue de Stefan cel Mare (Étienne le Grand), voïvode de Moldavie, à Chisinau. Photo : © Gilles-Emmanuel Jacquet
Sta­tue de Ste­fan cel Mare (Étienne le Grand), voï­vode de Mol­da­vie, à Chi­si­nau. Pho­to : © Gilles-Emma­nuel Jac­quet

L’Union euro­péenne affiche un sou­tien crois­sant à la Mol­da­vie. Dans quelle mesure cet enga­ge­ment relève-t-il d’une stra­té­gie de sta­bi­li­sa­tion, ou d’une logique d’expansion poli­tique et d’influence ?

La Répu­blique de Mol­da­vie a conclu un pre­mier accord de par­te­na­riat et de coopé­ra­tion avec l’UE en 1998, qui fut sui­vi en 2005 par l’adoption d’un plan d’action dans le cadre de la poli­tique euro­péenne de voi­si­nage. Au-delà de la ques­tion d’une future adhé­sion mol­dave, cette poli­tique visait à contri­buer à la sta­bi­li­sa­tion de la région et à la lutte contre divers tra­fics (être humains, stu­pé­fiants, armes…) par le biais de la Mis­sion de l’U­nion euro­péenne d’as­sis­tance à la fron­tière entre la Mol­da­vie et l’U­kraine. Un accord d’association entre l’UE et la Mol­da­vie a été conclu en juin 2014. Cet accord per­mit éga­le­ment à la Mol­da­vie d’intégrer la zone éten­due de libre-échange de l’UE (DCFTA) et la Trans­nis­trie en fait éga­le­ment par­tie. Bien que la Trans­nis­trie béné­fi­cie d’un sou­tien finan­cier limi­té de la part de la Rus­sie (paie­ment des salaires des fonc­tion­naires et des pen­sions), son éco­no­mie est de plus en plus tour­née vers l’Union euro­péenne, laquelle consti­tue la majo­ri­té de ses débou­chés à l’exportation. L’expansion de l’influence de l’UE dans la région n’a pas sus­ci­té d’enthousiasme ou de forte hos­ti­li­té de la part de la Rus­sie tant que les rela­tions entre Bruxelles et Mos­cou res­taient coopé­ra­tives. L’alignement pro­gres­sif de la poli­tique étran­gère et de sécu­ri­té de l’UE avec l’OTAN durant les « révo­lu­tions de cou­leur », puis les sanc­tions à la suite de l’annexion de la Cri­mée en 2014, ont sus­ci­té une méfiance crois­sante puis une hos­ti­li­té entre Bruxelles et Mos­cou. Ces ten­sions se sont réper­cu­tées en Mol­da­vie et ont mené à une pola­ri­sa­tion de la vie poli­tique où toute cri­tique de l’UE ou volon­té de main­te­nir des rela­tions avec la Rus­sie sans néces­sai­re­ment remettre en cause l’adhésion à l’UE peut entraî­ner des pour­suites judi­ciaires ou des sanc­tions de l’UE à l’encontre de cer­tains poli­ti­ciens mol­daves. En 2022, la Mol­da­vie a reçu le sta­tut de can­di­dat à l’adhésion à l’UE et le sou­tien de la popu­la­tion à cette pers­pec­tive est signi­fi­ca­tif avec 60 % en faveur (26 % contre) et 55 % ont une image favo­rable de l’UE (alors que 14 % en ont une per­cep­tion néga­tive) selon EUNeigh­bour­sEast.[1] D’autres son­dages indiquent que si un réfé­ren­dum sur l’adhésion à l’UE devait être orga­ni­sé, 43 % vote­raient pour et 41 % contre selon IMAS Com­pa­ny.[2]

Les réformes menées dans le cadre de cette future adhé­sion ont pu appor­ter des amé­lio­ra­tions et ont sou­te­nu des poli­tiques de lutte contre la cor­rup­tion, qui est un réel pro­blème, mais elles ont aus­si un coût socio-éco­no­mique et humain. La popu­la­tion mol­dave s’élève à envi­ron 2,4 mil­lions de per­sonnes et de nom­breux Mol­daves conti­nuent de quit­ter le pays pour rejoindre la dia­spo­ra mol­dave qui compte envi­ron 1 mil­lion de per­sonnes à tra­vers le monde (avec une majo­ri­té dans les pays de l’UE, aux États-Unis et en Rus­sie). L’adhésion à l’OTAN sus­cite bien plus de méfiance voire d’hostilité pour 66 % des Mol­daves.[3] Une enquête dans l’ensemble du pays menée par les socio­logues de l’Intellect Group et pré­sen­tée en 2023 avait mon­tré une pola­ri­sa­tion de la socié­té quant aux adhé­sions à l’UE et à l’OTAN, ain­si qu’un sou­tien très éle­vé au main­tien de la neu­tra­li­té de la Mol­da­vie et de bonnes rela­tions avec la Rou­ma­nie, l’Ukraine et la Rus­sie. Les der­nières élec­tions mol­daves ont pu ren­for­cer la méfiance des seg­ments euros­cep­tiques de la popu­la­tion qui ont vu le sou­tien appor­té par l’UE, la France et la Rou­ma­nie comme des formes d’ingérences étran­gères alors que ces par­te­naires occi­den­taux de la Mol­da­vie dénon­çaient en même temps des ingé­rences russes. La situa­tion poli­tique est pola­ri­sée et déli­cate, d’autant plus que le conflit avec la Trans­nis­trie n’est tou­jours pas réglé et que les ten­sions entre le gou­ver­ne­ment mol­dave et les auto­ri­tés de l’unité ter­ri­to­riale auto­nome de Gagaou­zie se sont accrues, notam­ment après l’arrestation de sa gou­ver­neure Evghe­nia Guțul.

Le grand repor­ter Régis Le Som­mier s’est ren­du récem­ment en Mol­da­vie et a pu obser­ver de près l’im­plan­ta­tion et l’action d’ONG, de fon­da­tions et de réseaux d’influence liés à des inté­rêts étran­gers. Quel rôle jouent ces “offi­cines” ? S’agit-il d’un levier déci­sif dans l’orientation poli­tique du pays ?

Cer­taines ONG locales béné­fi­cient de fonds de l’UE, de pays étran­gers ou d’ONG ou fon­da­tions non natio­nales et des ONG inter­na­tio­nales opèrent éga­le­ment en Mol­da­vie dans divers domaines. Beau­coup de ces ONG apportent une aide dans le domaine social, huma­ni­taire ou envi­ron­ne­men­tal et n’ont pas d’agendas ou de dimen­sions poli­tiques. Cer­taines actives dans le domaine des droits humains ou la pro­mo­tion de réformes pro-UE peuvent avoir une influence poli­tique. La Fon­da­tion Soros Mol­do­va est rela­ti­ve­ment ancienne et opère en Mol­da­vie depuis 1992. Beau­coup de per­son­na­li­tés poli­tiques pro-occi­den­tales ont gra­vi­té autour de cer­taines ONG sou­te­nant l’adhésion à l’UE et ont étu­dié en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis.

Vitrine du mouvement "Prorvy!" à Tiraspol en 2009. Photo : © Gilles-Emmanuel Jacquet
Vitrine du mou­ve­ment “Pror­vy!” à Tiras­pol en 2009. Pho­to : © Gilles-Emma­nuel Jac­quet

En pre­nant beau­coup de pré­cau­tions, peut-on éta­blir un paral­lèle entre les situa­tions mol­dave et suisse ? Deux pays for­mel­le­ment sou­ve­rains, mais expo­sés à des pres­sions exté­rieures, à des méca­nismes d’influence indi­recte et à une inté­gra­tion pro­gres­sive dans l’orbite euro­péenne ?

La com­pa­rai­son entre la Suisse et la Mol­da­vie a de nom­breuses limites, mais elle apporte éga­le­ment quelques élé­ments d’analyse inté­res­sants. La neu­tra­li­té des deux pays est le pro­duit de fac­teurs externes comme la pré­sence de voi­sins puis­sants et de fac­teurs internes tels qu’une popu­la­tion eth­ni­que­ment ou lin­guis­ti­que­ment diverse dont les dif­fé­rents groupes ont des liens cultu­rels, his­to­riques et poli­tiques avec les pays voi­sins. La neu­tra­li­té a per­mis à ces pays de jouer des rôles de zones tam­pons entre des empires dans le pas­sé pour la Suisse et de nos jours entre l’OTAN et l’« étran­ger proche » de la Rus­sie pour la Mol­da­vie. Les neu­tra­li­tés suisse et mol­dave sont aus­si sous pres­sion dans un contexte géo­po­li­tique ten­du entre l’Occident et la Rus­sie. Les deux pays ne sont pas membres de l’OTAN mais coopèrent avec l’Alliance atlan­tique depuis leur adhé­sion au Par­te­na­riat pour la paix. Les deux pays coopèrent éga­le­ment avec l’Union euro­péenne, mais la Mol­da­vie, contrai­re­ment à la Suisse, est enga­gée dans un pro­ces­sus d’adhésion avec l’UE. Alors que la Mol­da­vie fait face aux pres­sions exté­rieures et à des cam­pagnes d’influence voire d’ingérence pro­ve­nant de l’UE, d’États occi­den­taux et de la Rus­sie, la Suisse subit de fortes pres­sions ou cam­pagnes de lob­bying de la part de l’UE (par exemple lors des négo­cia­tions sur les Bila­té­rales I, II et III) et des États-Unis (au sujet du secret ban­caire hel­vé­tique, lors d’une des demandes d’asile poli­tique d’Edward Snow­den ou autour de l’acquisition des F‑35). La Suisse a repris la plu­part des paquets de sanc­tions de l’UE contre la Rus­sie et adop­té par­tiel­le­ment le 20ᵉ paquet de sanc­tions en mai 2026. Les dif­fé­rentes sanc­tions de l’UE visant les citoyens suisses Natha­lie Yamb et Jacques Baud n’ont pas sus­ci­té l’opposition de Berne. La Répu­blique de Mol­da­vie a repris la plu­part des sanc­tions de l’UE contre la Rus­sie mais a aus­si deman­dé à Bruxelles d’en adop­ter à l’encontre d’Ilan Şor et des membres de son par­ti, ain­si que d’autres per­son­na­li­tés poli­tiques comme l’ancienne pro­cu­reure anti-cor­rup­tion et diri­geante du par­ti Mol­do­va Mare, Vic­to­ria Fur­tună. Contrai­re­ment à la Suisse, les auto­ri­tés mol­daves ont adop­té une approche plus volon­ta­riste. Elles ont deman­dé en avril 2023 au Conseil de l’Union euro­péenne de prendre des mesures res­tric­tives à l’encontre de per­son­na­li­tés accu­sées de por­ter atteinte à la sou­ve­rai­ne­té et à l’intégrité de la Mol­da­vie. Le Conseil de l’UE a annon­cé en avril 2026 que ces mesures seraient pro­ro­gées jusqu’à la fin du mois d’avril 2027. Le maire de Chișinău et diri­geant du Mou­ve­ment Alter­na­tif Natio­nal Ion Ceban, qui est favo­rable au pro­ces­sus d’euro-intégration, n’est pas visé par des sanc­tions de l’UE mais a été inter­dit de ter­ri­toire en Rou­ma­nie en juillet 2025 pour des rai­sons de sécu­ri­té natio­nale qui n’ont pas été détaillées, et cette mesure res­treint éga­le­ment son accès à l’espace Schen­gen.

Dans un tout autre registre, la Trans­nis­trie est par­fois com­pa­rée à une « petite Suisse » par cer­tains de ses habi­tants ou per­son­na­li­tés poli­tiques comme Evgue­ni Chevt­chouk, alors que Feteș­ti en Mol­da­vie est aus­si appe­lée la « petite Suisse » à cause de sa topo­gra­phie.

À moyen terme, quels sont selon vous les scé­na­rios pos­sibles pour la Mol­da­vie : inté­gra­tion euro­péenne, sta­tu quo instable, ou recon­fi­gu­ra­tion plus bru­tale ?

Il est très dif­fi­cile de pré­dire avec cer­ti­tude l’évolution poli­tique de la Mol­da­vie et plu­sieurs scé­na­rios sont envi­sa­geables. Il est très peu pro­bable dans le court ou moyen terme qu’un gou­ver­ne­ment mol­dave remette en ques­tion le pro­ces­sus d’euro-intégration, eu égard au sou­tien poli­tique et éco­no­mique appor­té par l’UE. Le pro­ces­sus d’adhésion jouit d’une forme de consen­sus socio-poli­tique et est sou­te­nu par une majo­ri­té de la popu­la­tion (60 % en faveur et 26 % contre selon EUNeigh­bour­sEast ; 43 % pour et 41 % contre selon d’autres son­dages), mais la part de citoyens scep­tiques ou oppo­sés n’est pas négli­geable et peut évo­luer à l’avenir selon les effets sociaux et éco­no­miques des réformes liées à l’euro-intégration (qui pour­raient être accen­tués de manière néga­tive par une hypo­thé­tique adop­tion de l’Euro dans le long terme). Le conflit gelé avec la Trans­nis­trie et son sta­tut ter­ri­to­rial dis­pu­té empêchent toute adhé­sion à l’OTAN (qui ne jouit pas d’une forte popu­la­ri­té) mais pas néces­sai­re­ment à l’UE dans l’hypothèse d’un scé­na­rio « chy­priote ». Une « recon­fi­gu­ra­tion plus bru­tale » pour­rait éga­le­ment se pro­duire avec une reprise du conflit mol­do-trans­nis­trien ou une expan­sion du conflit rus­so-ukrai­nien, qui sont for­te­ment tri­bu­taires du contexte géo­po­li­tique régio­nal et en par­ti­cu­lier de la qua­li­té des rela­tions OTAN-Rus­sie et UE-Rus­sie.

Enfin, à l’heure où les équi­libres euro­péens évo­luent rapi­de­ment, que nous dit la Mol­da­vie de l’état réel du pro­jet euro­péen aujourd’hui ?

Le pro­jet d’euro-intégration sus­cite encore de l’engouement, mais une par­tie signi­fi­ca­tive des citoyens mol­daves (de 26 % à plus de 40 %) exprime une forme de scep­ti­cisme et craint que l’adhésion à l’UE ne porte atteinte à la neu­tra­li­té du pays car la poli­tique étran­gère et de sécu­ri­té est de moins en moins « auto­nome » et de plus en plus ali­gnée sur celle de l’OTAN. Les réformes liées à l’euro-intégration ont un cer­tain coût socio-éco­no­mique. Même si de nom­breuses amé­lio­ra­tions peuvent être notées au cours des deux der­nières décen­nies, en par­ti­cu­lier dans la capi­tale et dans cer­taines villes, beau­coup de zones rurales connaissent un déve­lop­pe­ment plus lent. L’émigration, qui s’est faite en quatre grandes vagues depuis l’indépendance, n’a pas bais­sé et est res­tée impor­tante mal­gré quelques varia­tions. La popu­la­tion mol­dave compte de 2,3 à 2,9 mil­lions d’habitants selon les esti­ma­tions et sa dia­spo­ra compte un peu plus d’1 mil­lion de res­sor­tis­sants. En 1989, la Mol­da­vie comp­tait 4,3 mil­lions d’habitants et ce déclin démo­gra­phique s’est accom­pa­gné d’une forte émi­gra­tion cau­sée par les pro­blèmes socio-éco­no­miques. De 2014 à 2024, la popu­la­tion mol­dave a per­du 400 000 per­sonnes et 241 448 Mol­daves ont quit­té le pays en 2022, puis 123 406 en 2024.[4] De nom­breux vil­lages ne comptent que des per­sonnes âgées gar­dant leurs petits-enfants dont les parents sont par­tis tra­vailler à l’étranger (Rou­ma­nie, Rus­sie, Ita­lie, Espagne, Por­tu­gal, Royaume-Uni, États-Unis). Cer­tains enfants lais­sés à eux-mêmes ont ain­si reçu le nom d’« euro-orphe­lins ». Les membres de la dia­spo­ra mol­dave tra­vaillant dans l’UE appré­cient la pos­si­bi­li­té de gagner de meilleurs reve­nus et d’offrir un meilleur ave­nir à leurs proches, mais ils ont aus­si pu se rendre compte du revers de la médaille de l’« Eldo­ra­do » occi­den­tal ou du « rêve euro­péen », qu’il s’agisse du chô­mage impor­tant et des emplois pré­caires, de la pau­pé­ri­sa­tion de popu­la­tions autre­fois pros­pères et en par­ti­cu­lier de la classe moyenne, de l’insécurité ou de la mécon­nais­sance de nom­breux Euro­péens de l’Ouest vis-à-vis de l’histoire et de la culture des Euro­péens de l’Est.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Notes

[1] et [3]Mol­do­vans see increa­sin­gly good rela­tions with EU, opi­nion poll finds”, EUNeigh­bour­seast, 02/09/2025.
[2]Two-thirds of Mol­do­vans oppose coun­try’s acces­sion to NATO – poll”, Inter­fax, 04/07/2025.
[4] « Emp­tying Mol­do­va : the four waves of Mol­do­van emi­gra­tion », Glo­bal Voices, 10/07/2025 ; « Migra­tion – Key Indi­ca­tors », Natio­nal Bureau of Sta­tis­tics of the Repu­blic of Mol­do­va.

Pour aller plus loin

His­toire du conflit mol­do-trans­nis­trien, par Gilles-Emma­nuel Jac­quet, Édi­tions Connais­sances et Savoirs, paru­tion le 16 juin 2017, 454 pages, ISBN : 978 – 2753904842. L’ouvrage est dis­po­nible en fran­çais en for­mat bro­ché ain­si qu’en ver­sion numé­rique sur Ama­zon.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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