Crans-Montana : contradictions, dénégations et soupçons financiers

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La scène a fait le tour de la Toile. Nous sommes le jeudi 9 avril, une pétillante journaliste italienne de l’émission phare de la Rai Porta a porta, s’approche d’un fourgon Mercedes stationné devant Le Vieux Chalet, le restaurant que possèdent les époux Moretti dans la commune helvète de Lens. Jacques Moretti apparaît au volant. Elle l’appelle par son prénom, mais il refuse d’être filmé et de répondre aux questions. Notre consœur fait mine de partir, puis elle revient à pas feutrés à l’arrière de la bâtisse, surprend alors Jacques Moretti en train de superviser des travaux en compagnie d’un ouvrier.

​Cette scène est d’autant plus étonnante que, quelques jours plus tôt, l’un des avocats du couple avait adressé à la procureur générale adjointe du Valais, Catherine Seppey, un courrier affirmant que son client n’était pas en mesure de répondre à une convocation le 7 avril. La lettre est assortie d’un certificat médical évoquant un « état dépressif réactionnel à la suite du choc post-traumatique survenu après l’incendie du 1er janvier et à son incarcération » . S’agit-il d’un certificat de complaisance ? La question se pose à l’évidence au vu des images diffusées par la Rai.

“Fuir” semble d’ailleurs le mot d’ordre de ces derniers jours, alors que des élus et des fonctionnaires de la commune de Crans-Montana furent contraints de passer à confesse lors de longues auditions devant des magistrats et des avocats de familles de victimes remontés à bloc. Piètre orateur, le président de la commune de Crans-Montana, Nicolas Féraud, a ainsi été cuisiné près de onze heures, le 13 avril, pour tenter de comprendre pourquoi aucun contrôle n’avait été opéré sur ce bar de nuit entre 2019 et 2025. Pour les avocats qui ont assisté à cet interrogatoire, Nicolas Féraud est apparu “louvoyant”, d’autant que des témoignages de fonctionnaires sont accablants quant à la conduite des affaires locales. L’un d’eux déplore ainsi que seulement 20 % des bâtiments de la commune aient été inspectés. Il tirera en vain la sonnette d’alarme dans trois rapports successifs évoquant un cruel manque de moyens et de personnels.

​L’aspect “contrôles de sécurité” est décidément au cœur du dossier : « Pourquoi la mousse inflammable à l’origine du feu fixée au plafond du sous-sol du Constellation en 2015 peu avant son inauguration a-t-elle été tolérée pendant plus de dix ans ? », questionnent le 16 avril nos confrères de 24 Heures de Lausanne.

L’étrange valse du vrai et du faux des treize prévenus

​Plus que jamais cette fameuse mousse tueuse, sur laquelle Jacques Moretti ne cesse de se contredire depuis le début de l’affaire, est sur la sellette. Ce dernier fournit plusieurs versions évoquant in fine les conditions d’achat, via l’entreprise Hornbach, des plaques de mousse visiblement inadaptées. Interrogée à son tour, Hornbach répond que ses filiales n’ont vendu « aucune plaque de ce type avant mars 2016 ». Or cette sombre mousse a été installée un an plus tôt par les époux Moretti.

​L’authenticité d’une facture auprès d’un fournisseur allemand soulève par ailleurs nombre d’interrogations. Elle est datée de 2015. Jacques Moretti ne la déposera que le 20 février au poste de police de Sion, toujours selon des révélations de nos confrères de Lausanne. Ils relèvent une succession d’anomalies factuelles sur le document.

​Dans cette étrange valse du vrai et du faux à laquelle se livrent les 13 prévenus (selon la terminologie juridique helvète) depuis les débuts de l’enquête, les époux Moretti ne sont pas les seuls à varier dans leurs déclarations. Ainsi, un témoin essentiel, Jean-Daniel Clivaz, avait chargé les époux Moretti. Il confirmait mi-janvier, après le drame, devant les caméras de confrères italiens, la rumeur selon laquelle Jessica Moretti se serait enfuie avec la caisse du Constellation au moment des faits. Il affirmait, en outre, avoir informé Jacques Moretti dès 2015 de la dangerosité de la mousse : « Ils ont posé cette mousse en sachant qu’ils n’avaient pas le droit de le faire. »

​Machine arrière toute, le 14 avril. Jean-Daniel Clivaz, qui occupe les fonctions de président de l’office du tourisme de Crans-Montana, présente ses excuses à Jessica Moretti. Il déclare dans un communiqué avoir relayé une « fausse information » sur sa fuite avec la caisse la nuit du drame et avoir « injustement porté atteinte à son image et sa probité ». De même, il s’excuse auprès de Jacques Moretti : il ne l’a « jamais mis en garde » « en 2015, du danger d’incendie au Constellation ».

​Ce témoin clé aurait-il subi des pressions ? Le passé judiciaire chargé de Jacques Moretti, associé à un environnement assez glauque, pourrait permettre de se poser la question, alors que demeurent des interrogations sur le financement de l’empire Moretti récemment mis au jour par un rapport détaillé des autorités helvètes (voir Valeurs actuelles du 18 mars 2026). Mais il apparaît que ces pressions sont en fait venues des milieux économiques locaux, ce qui interroge sur la nature de leurs relations avec le couple…

​La question du back-office financier des Moretti

Si, en Suisse, les Moretti font l’objet d’une instruction pénale pour “homicides par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence”, procédure à laquelle s’est associée la justice française, personne ne semblait jusque-là s’intéresser en France au back-office financier de cette affaire. Le refus du doyen des juges d’instruction du tribunal de Grasse, le 27 février, d’exécuter la demande d’entraide judiciaire émanant des autorités judiciaires suisses, dans le cadre d’une commission rogatoire internationale, réclamant la saisie de biens immobiliers appartenant aux Moretti à Cannes et à Sari-Solenzara en Corse, témoignait de cet état d’esprit.

​Mais cette clémence n’est qu’un court répit pour les patrons du Constellation. Une enquête plus poussée sur leurs relais financiers devrait être prochainement confiée à une juridiction spécialisée en matière de crime organisé. De même, les Italiens ont ouvert à Rome une information pour “catastrophe par négligence, homicides involontaires multiples, incendie et blessures très graves, aggravées par la violation de la réglementation en matière de prévention des accidents”. Jusqu’ici bien plus investie que la France dans cette affaire, l’Italie a obtenu, au terme d’un déplacement à Berne, que des policiers transalpins assistent aux auditions suisses, marquant ainsi un temps d’avance sur leurs collègues français.

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