Sous ses airs de manuel accessible, ce Petit traité de géopolitique pour les (vraiment) nuls (et les décideurs politiques) est d’abord un livre à charge, non pas contre la géopolitique elle-même, mais contre ses usages : langage convenu des responsables politiques, catégories morales à géométrie variable, réflexes intellectuels qui tiennent lieu d’analyse. Dès les premières pages, l’auteur installe son décor : face à des situations complexes, les discours se répètent, se simplifient, et finissent par produire une vision du monde aussi prévisible que fragile.
Le geste de Conesa est clair : déplacer le regard. Il ne s’agit plus de comprendre les relations internationales telles qu’elles sont, mais telles qu’elles sont racontées. Et, dans cet écart entre le réel et son récit, se loge toute la matière du livre.
Un faux manuel, un vrai réquisitoire
Sous un titre qui se veut pédagogique, Pierre Conesa avance en réalité un tout autre projet. Son Petit traité de géopolitique pour les (vraiment) nuls (et les décideurs politiques) ne cherche pas d’abord à instruire un public profane, mais à mettre en cause ceux qui, en principe, devraient maîtriser ces sujets. Le sous-titre donne d’ailleurs la clé : ce sont les décideurs eux-mêmes qui sont visés, moins pour leur ignorance que pour leur manière de parler du monde.
Dès l’ouverture, le constat est posé sans détour. La géopolitique n’est pas un domaine réservé à quelques initiés, mais un champ saturé de discours où l’on parle souvent sans savoir, et surtout sans pouvoir se taire. L’homme politique, pris entre contraintes institutionnelles, ambitions personnelles et connaissance lacunaire des dossiers, est conduit à produire des argumentaires qui finissent par se ressembler, quelle que soit la situation.
C’est ce mécanisme que Conesa entreprend de démonter. Son livre ne propose pas une cartographie du monde, mais une analyse des réflexes intellectuels qui structurent les prises de parole sur les affaires internationales. Derrière la diversité apparente des crises, des conflits et des acteurs, il met en évidence une étonnante répétition des schémas explicatifs. Les mots changent peu, les raisonnements encore moins.
Cette entrée en matière fixe le cadre de l’ensemble de l’ouvrage. Il ne s’agit pas de comprendre la géopolitique telle qu’elle est, mais telle qu’elle est racontée (et surtout, déformée). En ce sens, le livre fonctionne moins comme un manuel que comme un réquisitoire : non pas contre l’ignorance, mais contre la production mécanique d’un discours qui donne l’illusion de comprendre le monde sans jamais vraiment l’affronter.
Le tri moral du monde
C’est sans doute l’un des apports les plus convaincants du livre : montrer que la géopolitique contemporaine repose largement sur un tri moral implicite, rarement assumé comme tel. Les conflits ne sont pas seulement décrits, ils sont immédiatement classés, hiérarchisés, interprétés à travers des catégories qui disent moins le réel qu’elles ne reflètent des positions politiques.
Le cas du terrorisme est, à cet égard, central. Conesa rappelle que toutes les violences ne sont pas désignées de la même manière. Certaines sont condamnées sans réserve, d’autres sont relativisées, contextualisées, voire oubliées. La distinction entre « bons » et « mauvais » terroristes ne relève pas d’une analyse objective des faits, mais d’une construction politique, évolutive, liée aux alliances et aux intérêts du moment.
Ce mécanisme dépasse largement ce seul exemple. Il irrigue l’ensemble du discours international : désignation des ennemis, qualification des régimes, invocation des valeurs. Ce qui apparaît comme un jugement moral universel est en réalité le produit d’un rapport de force. Les principes invoqués (droits de l’homme, démocratie, légitimité) ne disparaissent pas, mais leur application varie selon les contextes et les acteurs concernés.
C’est là que le livre devient particulièrement éclairant. En mettant au jour ces asymétries, Conesa ne se contente pas de dénoncer une hypocrisie ponctuelle ; il décrit une logique structurante. La morale, dans les relations internationales, n’est pas absente : elle est instrumentalisée. Elle sert à légitimer des positions déjà prises, à rendre acceptables des choix stratégiques, à inscrire des intérêts dans un récit valorisant.
Ce déplacement du regard est décisif. Il oblige à lire autrement des discours que l’on croit familiers. Ce qui se présente comme une évidence morale apparaît alors comme une construction fragile, dépendante des circonstances et des acteurs qui la portent. La géopolitique cesse d’être un affrontement de principes pour redevenir ce qu’elle est plus prosaïquement : un jeu de puissances qui se raconte lui-même sous des formes acceptables.
Une géopolitique des rapports de force déguisés
À partir de ce tri moral, le livre opère un second déplacement : ce qui est présenté comme une opposition de valeurs apparaît en réalité comme une traduction, souvent habillée, de rapports de force. Autrement dit, la morale ne disparaît pas du discours géopolitique, mais elle en devient le langage, un langage qui permet de dire autre chose sans le nommer explicitement.
Conesa montre ainsi que les alliances les plus solides ne se nouent pas en fonction de principes, mais d’intérêts. L’histoire récente fournit de nombreux exemples de régimes autoritaires tolérés, voire soutenus, au nom de la stabilité, de la sécurité ou de la lutte contre un ennemi commun. À l’inverse, certains États deviennent infréquentables non en raison de la nature intrinsèque de leur pouvoir, mais parce qu’ils se situent du mauvais côté du rapport de force.
Ce décalage entre les principes affichés et les pratiques réelles n’est pas accidentel. Il constitue une constante des relations internationales. Pendant la guerre froide, déjà, le soutien apporté à des dirigeants autoritaires se justifiait par leur inscription dans l’un des deux blocs. Le concept de « democtator », contraction de « democratic dictator », résume cette ambiguïté : des dirigeants autoritaires présentés comme modernisateurs et tolérés pour des raisons stratégiques.
Cette logique ne disparaît pas avec la fin du monde bipolaire. Elle se reconfigure. Les catégories changent, les justifications aussi, mais le mécanisme demeure. La condamnation ou la tolérance d’un pouvoir dépend moins de sa nature que de sa position dans le jeu international. Ce que Conesa met en lumière, c’est cette continuité : derrière les discours renouvelés, les réflexes restent les mêmes.
En ce sens, la géopolitique décrite par l’auteur est moins un affrontement de modèles qu’un système d’équilibres instables, où chaque acteur ajuste son discours aux nécessités du moment. Les principes ne sont pas absents, mais ils sont mobilisés de manière sélective. Ils servent à structurer un récit, non à contraindre réellement l’action.
Le tournant mémoriel et la victimisation
Au-delà des rapports de force et des jeux d’alliances, Conesa identifie une évolution plus récente, et plus idéologique : l’entrée des relations internationales dans ce qu’il appelle une « géopolitique mémorielle ». Autrement dit, un monde où les conflits ne se jouent plus seulement sur des intérêts présents, mais sur des récits du passé, mobilisés comme arguments politiques.
Cette transformation passe notamment par ce qu’il nomme une « micro-victimologie », c’est-à-dire une fragmentation des revendications fondées sur l’histoire, la mémoire et l’identité. Les acteurs internationaux, États comme groupes, tendent à justifier leurs positions en s’appuyant sur des injustices passées, réelles ou reconstruites, qu’il s’agirait de réparer ou de compenser.
Dans ce cadre, l’Occident occupe une place particulière. Conesa estime qu’il est entré dans une phase de repentance, marquée par une relecture critique de son histoire coloniale et de ses interventions passées. Ce mouvement, qui se veut moral, produit selon lui des effets politiques concrets : il modifie la manière dont les États occidentaux se positionnent, négocient et interviennent sur la scène internationale.
Le problème, tel qu’il est posé dans le livre, n’est pas tant l’existence de cette mémoire que son usage. Car, une fois intégrée au jeu diplomatique, elle devient un levier stratégique parmi d’autres. Les revendications mémorielles ne sont pas seulement des expressions de justice historique ; elles sont aussi des instruments de négociation, de pression ou de légitimation.
Ce basculement ajoute une couche supplémentaire à la complexité du discours géopolitique. Aux intérêts et aux rapports de force s’ajoutent désormais des récits historiques mobilisés de manière sélective. Le présent ne suffit plus à expliquer les positions des acteurs : il faut aussi prendre en compte les passés qu’ils invoquent, et la manière dont ils les mettent en scène.
Intellectuels, récits et illusions : un monde sans boussole
Une part importante du livre est consacrée à ceux qui, en principe, devraient éclairer le débat : les intellectuels. Or, loin d’apparaître comme des correctifs aux erreurs du pouvoir, ils sont souvent présentés par Conesa comme des acteurs à part entière des illusions géopolitiques. L’histoire récente, rappelle-t-il, est jalonnée d’engagements aveugles, de fascinations idéologiques et de justifications a posteriori de régimes ou de violences difficilement défendables.
Ce constat n’est pas anecdotique. Il s’inscrit dans une critique plus large des grands récits explicatifs qui ont structuré la compréhension du monde au XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ. Qu’il s’agisse de la « fin de l’histoire » ou du « choc des civilisations », ces grilles de lecture ont en commun de proposer des schémas globaux, supposés rendre intelligible la complexité du réel. Mais, pour Conesa, elles relèvent davantage de la construction intellectuelle que de l’analyse empirique.
Le rôle des intellectuels apparaît alors sous un jour particulier. Non seulement ils se trompent, mais ils contribuent à installer des cadres d’interprétation qui finissent par s’imposer comme des évidences. Leur influence ne tient pas seulement à leurs prises de position, mais à leur capacité à produire des récits cohérents, séduisants, qui donnent le sentiment d’expliquer le monde, quitte à en simplifier excessivement les dynamiques.
En mettant à distance ces récits, Conesa ne propose pas pour autant une nouvelle grille de lecture. Il laisse au contraire apparaître un paysage fragmenté, sans principe organisateur clair. Les conflits ne s’inscrivent plus dans une logique globale, les alliances sont mouvantes, et les catégories traditionnelles perdent de leur pertinence. Ce refus des explications totalisantes conduit à une forme de désenchantement : il n’y a plus de clé unique pour comprendre le monde.
C’est là toute l’ambiguïté du livre. En montrant les limites des grandes théories et les erreurs de ceux qui les ont portées, il libère le lecteur de certaines illusions. Mais, dans le même mouvement, il le prive aussi de repères structurants. La critique est solide : la reconstruction, elle, reste en suspens.
Une critique efficace… mais qui pourrait aller plus loin
La force du livre tient indéniablement à sa capacité à mettre au jour les mécanismes du discours géopolitique. En montrant la répétition des argumentaires, l’usage stratégique des catégories morales ou encore le rôle des récits dans la légitimation des politiques internationales, Conesa apporte un éclairage utile, parfois décapant. Son regard, souvent incisif, permet de sortir d’une lecture naïve des relations internationales.
Mais cette efficacité a son revers. À force de pointer les biais, les angles morts et les illusions, l’ouvrage donne le sentiment de rester à mi-chemin. Il démonte beaucoup, mais reconstruit peu. Les exemples s’accumulent, les critiques s’enchaînent, sans toujours déboucher sur une grille de lecture alternative clairement formulée.
Ce choix n’est sans doute pas accidentel. Il correspond à une méfiance assumée envers les grandes théories explicatives, jugées trop simplificatrices. Mais il produit un effet paradoxal : en refusant les schémas globaux, le livre laisse apparaître un monde fragmenté, difficile à saisir dans son ensemble. Le lecteur comprend mieux ce qui ne fonctionne pas dans les discours dominants, sans toujours disposer d’outils pour penser ce qui pourrait les remplacer.
Il en résulte une forme d’inconfort intellectuel, qui fait à la fois la limite et l’intérêt du livre. Limite, parce que l’analyse s’arrête souvent au constat. Intérêt, parce que cette absence de solution toute faite oblige à une lecture plus exigeante, moins dépendante des cadres préétablis.
Comprendre le monde ou comprendre ceux qui en parlent ?
Au terme de ce parcours, une chose s’impose : le livre de Pierre Conesa n’est pas un manuel de géopolitique au sens classique. Il n’apprend pas à lire le monde comme un ensemble cohérent, structuré par des lois ou des équilibres stables. Il apprend autre chose : à lire les discours qui prétendent en rendre compte.
C’est là sa principale réussite. En mettant en lumière les réflexes argumentatifs, les catégories morales fluctuantes et les récits qui encadrent les prises de position internationales, il invite à une forme de vigilance intellectuelle. Le lecteur en sort moins dupe, plus attentif aux mots, aux enchaînements logiques, aux évidences trop rapidement admises.
Mais cette lucidité a un prix. En affaiblissant les grandes grilles d’interprétation sans en proposer de nouvelles, l’ouvrage laisse une impression de flottement. Le monde apparaît moins intelligible, non parce qu’il serait devenu plus complexe, mais parce que les outils censés en rendre compte sont eux-mêmes fragilisés.
Reste une interrogation, plus discrète, mais révélatrice. En dénonçant les biais du langage géopolitique, le livre n’échappe pas toujours à certains de ses réflexes. L’usage du mot « régime »*, par exemple, appliqué de manière quasi exclusive à des systèmes autoritaires ou adverses, rappelle combien le vocabulaire lui-même participe de ces constructions implicites. Comme si la critique des discours ne pouvait jamais totalement s’affranchir de la langue qui les porte.
C’est peut-être là, au fond, la leçon la plus utile du livre : en géopolitique, les mots ne décrivent pas seulement le monde. Ils contribuent à le fabriquer.
Note
*L’usage du terme “régime” dans l’ouvrage n’est pas anodin. Loin d’être employé de manière neutre, il désigne presque systématiquement des systèmes autoritaires ou honnis (régime syrien, régime communiste, régime irakien, régime nazi) sans que l’on trouve d’équivalent appliqué aux puissances occidentales. Or ce déséquilibre lexical est précisément l’un des ressorts du discours géopolitique contemporain que Conesa entend démonter. Il y a là une tension, sinon une contradiction : un livre qui démonte les catégories du langage international, mais n’échappe pas entièrement à ses réflexes.
Acheter en ligne
Petit traité de géopolitique pour les (vraiment) nuls (et les décideurs politiques), Pierre Conesa, Éditions de l’Aube, 256 pages (avril 2026). À retrouver sur payot.ch
À visionner
Magistral entretien avec Pierre Conesa animé par Régis Le Sommier pour OMERTA

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