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Livre : “Remigration” de Martin Sellner (1/3) : reprendre la maîtrise du destin démographique européen

Le mot s’est imposé dans le débat public avant même que son contenu ait été sérieusement examiné. Dans "Remigration", publié en français aux Éditions Hétairie, Martin Sellner entreprend de lui donner une définition, une doctrine et une profondeur politique. Son propos ne se limite pas au départ des étrangers en situation irrégulière. Il porte sur la capacité des peuples européens à demeurer maîtres de leur avenir sur leur propre sol. Première partie de notre recension.

Dimitri Fontana
11 juillet 2026
25 min de lecture

« Remi­gra­tion est le mot-clef du XXIe siècle. » La pre­mière phrase du livre donne le ton. Mar­tin Sell­ner n’a pas écrit un essai pru­dent, des­ti­né à ajou­ter quelques nuances au débat sur l’immigration. Il veut en dépla­cer le centre de gra­vi­té. Selon lui, les poli­tiques res­tric­tives ordi­naires, les pro­messes de mieux contrô­ler les fron­tières et les dis­cours sur l’intégration arrivent trop tard et res­tent trop super­fi­ciels. L’Europe ne se trouve plus seule­ment devant un pro­blème de flux à ralen­tir. Elle doit désor­mais cor­ri­ger les consé­quences accu­mu­lées de plu­sieurs décen­nies d’immigration de masse.

La thèse est for­mu­lée sans détour : les peuples autoch­tones d’Europe doivent res­ter la majo­ri­té déter­mi­nante sur leurs terres his­to­riques, ou la rede­ve­nir là où cette posi­tion est déjà mena­cée. La remi­gra­tion désigne l’ensemble des moyens per­met­tant d’atteindre cet objec­tif. Elle n’est donc ni une mesure unique ni un évé­ne­ment bru­tal. Elle est le volet cor­rec­tif d’une poli­tique démo­gra­phique et iden­ti­taire com­plète, qui com­prend éga­le­ment la pro­tec­tion des fron­tières, la réforme du droit d’asile et de la natio­na­li­té, la sélec­tion de l’immigration, l’assimilation des nou­veaux venus et le relè­ve­ment de la nata­li­té euro­péenne.

L’ouvrage prend prin­ci­pa­le­ment l’Allemagne et l’Autriche pour ter­rains d’application. Ce choix tient à la natio­na­li­té de l’auteur, à son expé­rience poli­tique et à la place par­ti­cu­lière qu’occupe l’Allemagne dans l’histoire récente de l’immigration euro­péenne. Mais le rai­son­ne­ment déborde lar­ge­ment ce cadre. Les méca­nismes décrits par Sell­ner se retrouvent, à des degrés divers, en France, en Bel­gique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Suède ou en Suisse. Il ne pré­tend d’ailleurs pas livrer un pro­gramme légis­la­tif ache­vé. Son ambi­tion est doc­tri­nale : poser les fon­de­ments d’une poli­tique qui reste encore à éla­bo­rer dans le détail.

C’est ce qui dis­tingue ce livre de nom­breuses publi­ca­tions consa­crées à l’immigration. Sell­ner ne se contente pas d’en accu­mu­ler les effets délé­tères. Il cherche à défi­nir le prin­cipe depuis lequel l’ensemble du pro­blème peut être pen­sé.

Arracher la remigration à la caricature

Le pre­mier tra­vail de l’auteur consiste à déga­ger le mot de la repré­sen­ta­tion qu’en donnent ses adver­saires. La remi­gra­tion est com­mu­né­ment pré­sen­tée comme le nom codé d’une expul­sion géné­rale, indis­tincte, visant tout indi­vi­du d’origine étran­gère. Cette défi­ni­tion com­mode per­met d’éviter la dis­cus­sion : il suf­fit de pro­non­cer les mots « dépor­ta­tion » ou « net­toyage eth­nique » pour rendre le sujet mora­le­ment infré­quen­table.

Sell­ner com­mence donc par rap­pe­ler que le terme appar­tient depuis long­temps au voca­bu­laire de la recherche sur les migra­tions. Dans son accep­tion ordi­naire, il désigne le retour d’un migrant dans son pays d’origine ou dans la région qu’il avait quit­tée. Les gou­ver­ne­ments alle­mand et autri­chien financent eux-mêmes des pro­grammes de « retour volon­taire » et de « réin­té­gra­tion ». L’Organisation inter­na­tio­nale pour les migra­tions conduit des opé­ra­tions com­pa­rables. Des aides au voyage, à la for­ma­tion ou à la réins­tal­la­tion existent déjà. La rup­ture ne porte pas sur la nature du phé­no­mène, mais sur son ampleur et sur la volon­té poli­tique qui l’ordonnerait.

Sell­ner donne au mot une accep­tion plus vaste. La remi­gra­tion devient chez lui le nom géné­ral d’une inver­sion des flux. Elle com­prend le départ for­cé des per­sonnes qui n’ont aucun droit au séjour, le retour des pro­tec­tions tem­po­raires à leur voca­tion ini­tiale, l’expiration de cer­tains titres de rési­dence, la sup­pres­sion des avan­tages qui entre­tiennent une immi­gra­tion de dépen­dance, l’aide au retour volon­taire et, dans les cas où la natio­na­li­té a déjà été accor­dée, une poli­tique de longue durée favo­ri­sant soit l’assimilation, soit le départ.

Le livre ne pro­pose donc pas de trai­ter tous les étran­gers de la même manière. Il dis­tingue les situa­tions juri­diques, le degré d’enracinement, la conduite indi­vi­duelle et la capa­ci­té d’assimilation. Ce prin­cipe de dif­fé­ren­cia­tion est essen­tiel. Il per­met à Sell­ner de rompre aus­si bien avec l’universalisme migra­toire, qui ne veut voir que des indi­vi­dus abs­traits, qu’avec une concep­tion som­maire de la remi­gra­tion, qui rédui­rait le pro­blème à une opé­ra­tion poli­cière.

La fer­me­ture des fron­tières ne consti­tue dans ce cadre qu’un préa­lable. Elle empêche la situa­tion de conti­nuer à se dégra­der, mais elle ne répare rien. Une mai­son inon­dée ne rede­vient pas habi­table parce que l’on a enfin fer­mé le robi­net. Il faut encore éva­cuer l’eau et remé­dier aux dégâts. Toute la pen­sée de Sell­ner part de cette évi­dence, long­temps élu­dée par une droite qui a concen­tré ses efforts sur la réduc­tion des entrées sans vou­loir tirer les consé­quences du peu­ple­ment déjà accom­pli.

Le remplacement migratoire comme politique démographique

La ques­tion déci­sive n’est donc pas seule­ment : com­bien d’étrangers entrent chaque année ? Elle est : quelle popu­la­tion se forme à long terme sous l’effet cumu­lé de l’immigration, de la nata­li­té, de l’émigration des autoch­tones, des natu­ra­li­sa­tions et des regrou­pe­ments fami­liaux ?

Sell­ner reproche aux gou­ver­ne­ments euro­péens de mener une poli­tique démo­gra­phique tout en niant qu’elle existe. Depuis l’effondrement de la nata­li­té sur­ve­nu dans les années 1960 et 1970, la plu­part des pays d’Europe occi­den­tale ont répon­du au vieillis­se­ment de leur popu­la­tion par l’immigration. Celle-ci devait four­nir de la main‑d’œuvre, sou­te­nir les sys­tèmes sociaux et main­te­nir la popu­la­tion à un niveau éle­vé. Les diri­geants ont rare­ment pré­sen­té ce choix comme une trans­for­ma­tion durable du peu­ple­ment. Il a été enve­lop­pé dans le lan­gage de l’économie, des besoins du mar­ché du tra­vail et de l’humanitaire.

Pour­tant, rap­pelle Sell­ner, l’expression « migra­tion de rem­pla­ce­ment » n’a pas été for­gée par ceux qui com­battent ce pro­ces­sus. Elle a été employée par les Nations unies pour dési­gner le recours à l’immigration comme réponse au déclin et au vieillis­se­ment des popu­la­tions. L’auteur ne sou­tient pas qu’un cénacle secret aurait conçu, dans ses moindres détails, la sub­sti­tu­tion des peuples euro­péens. Il vise un méca­nisme plus pro­saïque, et pour cette rai­son plus dif­fi­cile à com­battre : la conver­gence d’intérêts éco­no­miques, de réflexes idéo­lo­giques, de poli­tiques publiques et de déci­sions suc­ces­sives qui pro­duisent ensemble un résul­tat démo­gra­phique par­fai­te­ment obser­vable.

Cette dis­tinc­tion importe. La dis­cus­sion publique se trouve sou­vent enfer­mée dans une alter­na­tive trom­peuse. Ou bien le rem­pla­ce­ment démo­gra­phique serait l’exécution métho­dique d’un plan cen­tra­li­sé, ou bien il n’existerait pas. Il suf­fit alors de réfu­ter l’hypothèse du com­plot pour nier le phé­no­mène lui-même. Sell­ner sépare au contraire l’intention du résul­tat. Que tous les acteurs aient ou non pour­sui­vi consciem­ment le même objec­tif ne change rien à la trans­for­ma­tion de la popu­la­tion.

Le recours aux caté­go­ries admi­nis­tra­tives tend par ailleurs à obs­cur­cir cette évo­lu­tion. L’« ori­gine migra­toire » dis­pa­raît des sta­tis­tiques après une ou deux géné­ra­tions. La natu­ra­li­sa­tion modi­fie le sta­tut juri­dique sans néces­sai­re­ment effa­cer les appar­te­nances, les soli­da­ri­tés com­mu­nau­taires ou les loyau­tés anté­rieures. Une popu­la­tion peut donc connaître une trans­for­ma­tion eth­no­cul­tu­relle pro­fonde tout en conser­vant, sur le papier, une pro­por­tion éle­vée de citoyens natio­naux.

Pour Sell­ner, l’angle mort du débat se situe pré­ci­sé­ment là. La citoyen­ne­té n’épuise pas la ques­tion de l’appartenance. Un pas­se­port atteste un rap­port juri­dique à l’État ; il ne suf­fit pas tou­jours à éta­blir une iden­ti­fi­ca­tion réelle à la nation, encore moins une assi­mi­la­tion accom­plie.

La démographie finit toujours par devenir politique

Les cri­tiques ordi­naires de l’immigration s’arrêtent volon­tiers à ses consé­quences les plus visibles : délin­quance, ter­ro­risme, pres­sion sur le loge­ment, coût des pres­ta­tions sociales, baisse du niveau sco­laire, satu­ra­tion des ser­vices publics. Sell­ner ne les nie pas. Il leur consacre de nom­breux déve­lop­pe­ments. Mais il les consi­dère comme les symp­tômes d’un phé­no­mène plus pro­fond.

À ses yeux, la consé­quence ultime du rem­pla­ce­ment démo­gra­phique est poli­tique. Une démo­cra­tie sup­pose un peuple capable de se recon­naître comme tel, de consen­tir à des sacri­fices com­muns et d’accepter la règle majo­ri­taire. Lorsque la popu­la­tion se frag­mente en com­mu­nau­tés qui votent selon leurs inté­rêts eth­niques ou reli­gieux, l’élection cesse peu à peu d’exprimer une déli­bé­ra­tion natio­nale. Elle devient l’arbitrage pro­vi­soire d’un rap­port de forces entre blocs.

L’auteur insiste sur le « vote eth­nique », sujet rare­ment abor­dé en Europe occi­den­tale autre­ment que pour en nier l’importance. Les popu­la­tions issues d’une immi­gra­tion récente tendent à sou­te­nir les par­tis qui favo­risent la pour­suite des flux, la recon­nais­sance publique de leurs com­mu­nau­tés et le finan­ce­ment de leurs struc­tures. Leur poids élec­to­ral ren­force ain­si les poli­tiques qui accroissent à leur tour leur poids démo­gra­phique. Le mou­ve­ment devient auto-entre­te­nu.

Sell­ner situe le point de bas­cule lorsque la popu­la­tion immi­grée non assi­mi­lée acquiert un poids suf­fi­sant pour rendre poli­ti­que­ment irré­ver­sible la trans­for­ma­tion démo­gra­phique. Le chiffre qu’il avance − un tiers du corps élec­to­ral − relève de son esti­ma­tion et deman­de­rait à être davan­tage étayé. Mais l’idée géné­rale mérite atten­tion : une majo­ri­té démo­gra­phique peut perdre le pou­voir poli­tique avant même de deve­nir numé­ri­que­ment mino­ri­taire, dès lors qu’elle est divi­sée, démo­bi­li­sée et inca­pable d’agir col­lec­ti­ve­ment, tan­dis que des mino­ri­tés plus cohé­sives votent selon des inté­rêts com­muns.

La ques­tion migra­toire rejoint alors celle de la sou­ve­rai­ne­té. Un peuple qui ne maî­trise plus la com­po­si­tion du corps civique finit par ne plus maî­tri­ser les déci­sions prises en son nom. La conti­nui­té démo­cra­tique dépend donc de la conti­nui­té démo­gra­phique.

Cette pro­po­si­tion heurte le libé­ra­lisme contem­po­rain, qui vou­drait faire de la démo­cra­tie un ensemble de pro­cé­dures indé­pen­dantes de toute réa­li­té his­to­rique ou cultu­relle. Sell­ner sou­tient au contraire que les ins­ti­tu­tions ne flottent pas dans le vide. L’État de droit, la soli­da­ri­té sociale et l’acceptation de l’impôt reposent sur un capi­tal de confiance for­mé au cours des géné­ra­tions. Une socié­té pro­fon­dé­ment hété­ro­gène peut main­te­nir des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, mais au prix d’une sur­veillance accrue, d’une juri­di­ci­sa­tion per­ma­nente des rap­ports sociaux et d’une négo­cia­tion inces­sante entre groupes.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme n’abolit pas les appar­te­nances. Il affai­blit celle de la majo­ri­té tout en encou­ra­geant les autres à s’organiser.

La société de confiance que l’Europe est en train de perdre

L’un des fils les plus inté­res­sants du livre concerne la rela­tion entre homo­gé­néi­té, confiance et liber­té. Les socié­tés euro­péennes ont long­temps été des socié­tés de « haute confiance ». La rela­tive proxi­mi­té cultu­relle entre leurs membres per­met­tait de pré­su­mer la bonne foi d’autrui, de main­te­nir des règles infor­melles et de limi­ter la contrainte éta­tique.

Cette confiance ne signi­fiait pas l’absence de conflits. Elle four­nis­sait un cadre com­mun à l’intérieur duquel ils pou­vaient être arbi­trés. Les diver­gences poli­tiques, sociales ou reli­gieuses oppo­saient des hommes qui conti­nuaient à se per­ce­voir comme appar­te­nant au même ensemble his­to­rique.

Le rem­pla­ce­ment démo­gra­phique fra­gi­lise ce cadre. Lorsque les indi­vi­dus ne par­tagent plus les mêmes réfé­rences, la même mémoire ni les mêmes fidé­li­tés, les rela­tions ordi­naires deviennent plus méfiantes. Les com­por­te­ments cla­niques pros­pèrent. Chaque déci­sion publique est soup­çon­née de favo­ri­ser un groupe aux dépens d’un autre. La redis­tri­bu­tion perd sa légi­ti­mi­té, car ceux qui financent le sys­tème ne se recon­naissent plus néces­sai­re­ment dans ceux qui en béné­fi­cient.

Sell­ner mobi­lise ici la notion d’« anar­cho-tyran­nie » for­gée par l’Américain Sam Fran­cis. L’État se montre impuis­sant face aux groupes qui contestent ouver­te­ment ses normes, mais mul­ti­plie les règle­ments et les sanc­tions contre les citoyens qui conti­nuent à res­pec­ter son auto­ri­té. L’anarchie règne dans les zones où le pou­voir a renon­cé à impo­ser l’ordre ; la tyran­nie admi­nis­tra­tive s’abat sur les popu­la­tions les plus dociles.

L’auteur voit dans l’extension de la sur­veillance, des légis­la­tions contre les pro­pos dits hai­neux et des poli­tiques de contrôle social une réponse au désordre créé par la frag­men­ta­tion. Plus la confiance spon­ta­née recule, plus la contrainte for­melle avance. La diver­si­té, sou­vent pré­sen­tée comme l’horizon natu­rel d’une socié­té ouverte, peut ain­si deve­nir le pré­texte d’un État plus intru­sif.

La remi­gra­tion prend dès lors une signi­fi­ca­tion qui dépasse la seule ques­tion migra­toire. Elle devrait per­mettre de res­tau­rer les condi­tions sociales d’une démo­cra­tie vivante : une majo­ri­té consciente d’elle-même, des mino­ri­tés suf­fi­sam­ment inté­grées, une culture com­mune et un degré de confiance sans lequel la liber­té se réduit à des droits théo­riques sur­veillés par une bureau­cra­tie tou­jours plus lourde.

Pourquoi l’intégration ne suffit plus

La droite euro­péenne répond depuis des décen­nies aux dif­fi­cul­tés migra­toires par le mot d’ordre de l’intégration. Les étran­gers devraient apprendre la langue, tra­vailler, res­pec­ter la loi et accep­ter les « valeurs » du pays d’accueil. Sell­ner estime cette doc­trine insuf­fi­sante, car elle laisse de côté la ques­tion essen­tielle de l’identification.

Une per­sonne peut par­fai­te­ment être inté­grée au fonc­tion­ne­ment éco­no­mique d’un pays tout en demeu­rant affec­ti­ve­ment, cultu­rel­le­ment et poli­ti­que­ment étran­gère à celui-ci. Elle peut occu­per un emploi, payer ses impôts, maî­tri­ser la langue et conti­nuer à se défi­nir d’abord comme membre d’une nation, d’une reli­gion ou d’une com­mu­nau­té exté­rieure. L’intégration décrit une adap­ta­tion fonc­tion­nelle ; elle ne pro­duit pas néces­sai­re­ment une appar­te­nance.

L’assimilation va plus loin. Elle sup­pose que l’étranger adopte le pays comme sien, fasse sienne son his­toire et accepte que sa loyau­té poli­tique pre­mière s’adresse désor­mais à la nation d’accueil. Ce mou­ve­ment ne dépend pas seule­ment de sa volon­té. La socié­té doit aus­si finir par le recon­naître comme l’un des siens. L’assimilation est une rela­tion réci­proque, accom­plie dans le temps, par­fois sur plu­sieurs géné­ra­tions.

Sell­ner ne conçoit donc pas le peuple comme une sub­stance bio­lo­gique her­mé­ti­que­ment close. Les peuples euro­péens se sont tou­jours enri­chis d’apports exté­rieurs qu’ils ont absor­bés. Mais toute assi­mi­la­tion a ses limites quan­ti­ta­tives. Un groupe mino­ri­taire dis­per­sé par­mi une majo­ri­té sûre d’elle-même peut pro­gres­si­ve­ment adop­ter ses manières de vivre, ses réfé­rences et sa langue. Une com­mu­nau­té nom­breuse, regrou­pée dans cer­tains quar­tiers et capable d’organiser toute son exis­tence dans ses propres réseaux n’y est guère inci­tée.

Plus les enclaves se conso­lident, plus l’assimilation devient impro­bable. La socié­té d’accueil cesse d’être pré­sente dans la vie quo­ti­dienne du nou­vel arri­vant. Il peut habi­ter le ter­ri­toire sans réel­le­ment entrer dans la nation. À terme, la majo­ri­té elle-même perd la force cultu­relle néces­saire pour atti­rer et trans­for­mer ceux qui la rejoignent.

L’un des argu­ments les plus féconds du livre tient dans cette inver­sion : la remi­gra­tion n’est pas l’ennemie de l’assimilation, mais sa condi­tion de pos­si­bi­li­té. Réduire la pres­sion démo­gra­phique exer­cée par les socié­tés paral­lèles per­met­trait à la majo­ri­té autoch­tone de rede­ve­nir assez visible, assez cohé­rente et assez assu­rée pour assi­mi­ler ceux qui sou­haitent sin­cè­re­ment la rejoindre.

Il ne suf­fit donc pas d’exiger des efforts de l’étranger. Encore faut-il qu’existe une nation à laquelle il puisse s’assimiler.

Aux racines du désarmement européen

Pour­quoi les États euro­péens refusent-ils d’examiner cette ques­tion, alors même que les effets de l’immigration sont deve­nus impos­sibles à cacher ? Sell­ner ne croit pas que la réponse soit seule­ment éco­no­mique.

Les jus­ti­fi­ca­tions varient selon les cir­cons­tances. L’immigration serait indis­pen­sable à la crois­sance, au paie­ment des retraites, au fonc­tion­ne­ment des hôpi­taux ou à la sur­vie des entre­prises. Elle com­pen­se­rait le vieillis­se­ment. Elle appor­te­rait l’innovation et la diver­si­té. Si un argu­ment s’effondre, un autre le rem­place. Pour Sell­ner, cette mobi­li­té révèle que le moteur véri­table se trouve ailleurs.

L’immigration de masse repose sur une convic­tion morale : les Euro­péens n’auraient pas plei­ne­ment le droit de défendre leurs inté­rêts col­lec­tifs. Leur his­toire, le colo­nia­lisme et les crimes du XXe siècle leur impo­se­raient une obli­ga­tion par­ti­cu­lière d’ouverture, de répa­ra­tion et d’effacement. La pré­fé­rence accor­dée à leur propre conti­nui­té serait sus­pecte par nature.

Cette poli­tique iden­ti­taire néga­tive atteint en Alle­magne son expres­sion la plus accom­plie. Sell­ner parle d’un « culte de la culpa­bi­li­té ». Il ne nie pas les crimes du natio­nal-socia­lisme et ne demande pas qu’ils soient oubliés. Il conteste leur trans­for­ma­tion en faute héré­di­taire et en prin­cipe per­ma­nent de gou­ver­ne­ment. L’histoire n’est plus alors trans­mise pour être com­prise ; elle sert à incul­quer aux géné­ra­tions suc­ces­sives l’idée que toute affir­ma­tion natio­nale porte en elle la menace d’un retour au pire.

La culpa­bi­li­té devient la sub­stance du lien col­lec­tif. Ce qui unit les Alle­mands n’est plus une mémoire posi­tive, une culture ou un pro­jet, mais l’obligation de se méfier d’eux-mêmes. Le patrio­tisme est tolé­ré à condi­tion de res­ter hon­teux. L’immigration acquiert dans ce cadre une valeur expia­toire : l’ouverture du pays attes­te­rait qu’il a défi­ni­ti­ve­ment rom­pu avec son pas­sé.

Sell­ner décrit cette construc­tion idéo­lo­gique comme un « bloc his­to­rique » au sens de Gram­sci. Elle ne dépend pas d’un seul par­ti et sur­vit aux alter­nances élec­to­rales. Les ins­ti­tu­tions sco­laires, les médias, les Églises, l’industrie cultu­relle, une grande par­tie de l’administration et les orga­ni­sa­tions sub­ven­tion­nées en repro­duisent les caté­go­ries. La poli­tique migra­toire se trouve pro­té­gée par un sys­tème de tabous qui rend cer­taines ques­tions impro­non­çables.

Le cas alle­mand pos­sède ses par­ti­cu­la­ri­tés, mais la logique s’est éten­due à l’ensemble de l’Europe occi­den­tale. La France a sa culpa­bi­li­té colo­niale, le Royaume-Uni celle de l’Empire, la Bel­gique celle du Congo. Par­tout, l’histoire natio­nale est relue depuis ses fautes, tan­dis que les autres peuples sont volon­tiers encou­ra­gés à culti­ver leur fier­té, leur mémoire et leur sen­ti­ment d’appartenance.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ne met donc pas toutes les iden­ti­tés sur le même plan. Il accorde aux mino­ri­tés le droit de se célé­brer et demande à la majo­ri­té de se décons­truire. Celle-ci doit deve­nir neutre pour accueillir des com­mu­nau­tés qui ne le sont nul­le­ment.

Restaurer une politique identitaire positive

La remi­gra­tion ne peut, selon Sell­ner, être menée par un peuple qui aurait honte d’exister. Elle exige un ren­ver­se­ment préa­lable : retrou­ver une rela­tion posi­tive à l’histoire, à la culture et à la trans­mis­sion.

Il ne s’agit pas de sub­sti­tuer une mytho­lo­gie flat­teuse à une mytho­lo­gie culpa­bi­li­sa­trice. Une nation adulte peut recon­naître les crimes com­mis en son nom sans en faire l’unique prin­cipe de son iden­ti­té. Elle peut se sou­ve­nir sans trans­for­mer la mémoire en condam­na­tion per­pé­tuelle. L’histoire retrouve alors sa pro­fon­deur : elle com­prend les fautes, mais aus­si les œuvres, les fidé­li­tés, les sacri­fices et les conti­nui­tés qui rendent encore pos­sible l’existence du pays.

À cette poli­tique de culpa­bi­li­té, Sell­ner oppose une poli­tique iden­ti­taire assu­mée. Toute com­mu­nau­té poli­tique, explique-t-il, trans­met néces­sai­re­ment une cer­taine image d’elle-même. Les pro­grammes sco­laires, les fêtes natio­nales, les monu­ments, les com­mé­mo­ra­tions et les sym­boles publics sélec­tionnent ce qui mérite d’être conser­vé. La neu­tra­li­té abso­lue n’existe pas. Un État qui refuse de trans­mettre l’identité his­to­rique du peuple majo­ri­taire ne cesse pas pour autant de mener une poli­tique iden­ti­taire : il orga­nise son effa­ce­ment.

Cette res­tau­ra­tion débouche sur la notion de culture direc­trice, ou Leit­kul­tur. Sell­ner reprend un concept popu­la­ri­sé en Alle­magne par Bas­sam Tibi. Toutes les cultures ne peuvent occu­per une place équi­va­lente sur un même ter­ri­toire. La culture for­mée par le peuple his­to­rique doit conser­ver une pri­mau­té publique. Les cultures étran­gères peuvent sub­sis­ter dans la sphère pri­vée, mais elles n’ont pas voca­tion à remo­de­ler les ins­ti­tu­tions, le pay­sage, la langue ou les normes du pays d’accueil.

La culture direc­trice n’est pas pré­sen­tée comme un modèle uni­ver­sel que l’Europe devrait impo­ser aux autres. Elle relève au contraire d’une concep­tion plu­ra­liste du monde : chaque peuple doit pou­voir vivre selon sa culture dans son pays. L’Allemand en Alle­magne, le Japo­nais au Japon, le Hon­grois en Hon­grie. Le res­pect des dif­fé­rences entre les peuples sup­pose pré­ci­sé­ment qu’ils ne soient pas tous dis­sous dans le même espace mul­ti­cul­tu­rel.

Une telle poli­tique ne concerne pas seule­ment les immi­grés. Elle demande éga­le­ment aux autoch­tones de reprendre pos­ses­sion de leur héri­tage, de le connaître et de le trans­mettre. L’assimilation ne peut fonc­tion­ner autour d’un vide. On n’adopte pas une nation qui ne croit plus elle-même à sa légi­ti­mi­té.

Le peuple, entre fermeture biologique et dissolution juridique

Sell­ner cherche à se tenir à dis­tance de deux concep­tions oppo­sées.

La pre­mière réduit le peuple à une don­née bio­lo­gique immuable. Elle ren­drait toute assi­mi­la­tion impos­sible et enfer­me­rait l’appartenance dans l’ascendance. La seconde, domi­nante aujourd’hui, ne recon­naît plus qu’une com­mu­nau­té de citoyens unis par des pro­cé­dures juri­diques. Il suf­fi­rait de pos­sé­der les mêmes docu­ments et de res­pec­ter les mêmes lois pour for­mer un peuple.

L’auteur défend une concep­tion eth­no­cul­tu­relle. Un peuple naît d’une his­toire, d’une paren­té lar­ge­ment par­ta­gée, d’une langue, d’un ter­ri­toire, d’un ensemble de repré­sen­ta­tions et d’un sen­ti­ment de conti­nui­té entre les géné­ra­tions. Il n’est ni une race pure ni un contrat révo­cable. Il évo­lue, absorbe des apports, trans­forme ses tra­di­tions et demeure recon­nais­sable à tra­vers ces chan­ge­ments.

Cette défi­ni­tion lui per­met de dis­tin­guer les mino­ri­tés his­to­ri­que­ment éta­blies des enclaves récem­ment for­mées par l’immigration de masse. Les Sorabes, les Fri­sons, les Danois d’Allemagne ou les Sin­ti et Roms alle­mands appar­tiennent depuis long­temps à l’histoire du pays. Leur pré­sence ne sau­rait être com­pa­rée à la consti­tu­tion rapide de socié­tés paral­lèles issues de migra­tions contem­po­raines.

Sell­ner dis­tingue éga­le­ment les groupes selon leur proxi­mi­té cultu­relle, leur com­por­te­ment col­lec­tif et leur dyna­mique démo­gra­phique. Tous les étran­gers ne repré­sentent pas le même enjeu. Des migrants euro­péens ou occi­den­taux, même impar­fai­te­ment assi­mi­lés, s’intègrent géné­ra­le­ment plus faci­le­ment et ne dis­posent pas d’un vaste réser­voir démo­gra­phique sus­cep­tible d’alimenter une migra­tion en chaîne. Ils peuvent même par­ta­ger avec les autoch­tones le refus de l’islamisation et de la frag­men­ta­tion com­mu­nau­taire.

La remi­gra­tion n’a donc pas pour objet une puri­fi­ca­tion ima­gi­naire du corps natio­nal. Elle doit réduire les enclaves dont la crois­sance, la cohé­sion interne et la dis­tance cultu­relle menacent la conti­nui­té de la socié­té d’accueil. La dif­fé­rence est consi­dé­rable. Elle com­mande toute l’architecture ulté­rieure du livre.

Une politique migratoire soumise au bien commun

La doc­trine qui se dégage est simple dans son prin­cipe : l’immigration ne pos­sède aucune valeur morale en elle-même. Elle doit être jugée d’après ses effets sur le pays qui l’autorise.

Cette pro­po­si­tion paraît presque révo­lu­tion­naire tant les Euro­péens ont pris l’habitude de rai­son­ner depuis les inté­rêts du migrant, de l’entreprise ou des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Sell­ner ramène la déci­sion à son sujet légi­time : le peuple sou­ve­rain. Une immi­gra­tion peut être accep­tée lorsqu’elle répond à un besoin réel, demeure quan­ti­ta­ti­ve­ment limi­tée, ne modi­fie pas la struc­ture démo­gra­phique et n’excède pas la capa­ci­té d’assimilation. Elle doit être refu­sée lorsqu’elle fra­gi­lise le capi­tal social, entre­tient des socié­tés paral­lèles ou impose au pays une charge durable.

La seule ren­ta­bi­li­té éco­no­mique ne suf­fit pas. Une popu­la­tion peut tra­vailler, payer ses impôts et trans­for­mer pro­fon­dé­ment le carac­tère d’un pays. La poli­tique migra­toire doit donc inté­grer la dis­tance cultu­relle, la dis­po­si­tion à l’assimilation, la nata­li­té, le com­por­te­ment élec­to­ral et les formes de soli­da­ri­té com­mu­nau­taire.

Cette ana­lyse conduit Sell­ner à reje­ter l’immigration comme réponse au déclin démo­gra­phique. Rem­pla­cer les enfants qui ne naissent plus par l’importation de popu­la­tions étran­gères main­tient peut-être le nombre d’habitants, mais ne pré­serve pas le peuple. Une nation n’est pas une quan­ti­té de consom­ma­teurs, de contri­buables ou de tra­vailleurs inter­chan­geables.

La remi­gra­tion doit ain­si aller de pair avec une poli­tique fami­liale ambi­tieuse. L’auteur insiste moins lon­gue­ment sur cet aspect, qui méri­te­rait un ouvrage dis­tinct, mais il en fait une pièce indis­pen­sable de l’ensemble. L’Europe ne retrou­ve­ra pas une démo­gra­phie saine par les seuls départs. Elle doit aus­si rendre pos­sible la nais­sance et l’éducation des enfants que ses propres familles dési­rent avoir.

Le refus du rem­pla­ce­ment ne prend tout son sens qu’accompagné d’un « oui » à la trans­mis­sion.

Mesurer l’assimilation plutôt que l’invoquer

L’une des pro­po­si­tions les plus ori­gi­nales du pre­mier cha­pitre est la créa­tion d’un Ins­ti­tut d’étude de l’assimilation, char­gé de publier chaque année un « Moni­teur de la démo­gra­phie et de l’assimilation ».

Sell­ner part d’un constat : les États connaissent mal la popu­la­tion qu’ils admi­nistrent. Ils comptent les natio­na­li­tés, par­fois les pays de nais­sance, mais enre­gistrent dif­fi­ci­le­ment les réa­li­tés cultu­relles qui déter­minent la réus­site ou l’échec d’une poli­tique migra­toire. La caté­go­rie d’« ori­gine migra­toire » demeure vague et dis­pa­raît géné­ra­le­ment après quelques géné­ra­tions, y com­pris lorsque l’assimilation n’a pas eu lieu.

Le Moni­teur devrait étu­dier la langue réel­le­ment par­lée, la com­po­si­tion du cercle ami­cal, l’identification au pays, les pra­tiques reli­gieuses, les habi­tudes média­tiques, l’insertion pro­fes­sion­nelle, la cri­mi­na­li­té et le com­por­te­ment élec­to­ral des dif­fé­rents groupes. L’objectif serait de dis­tin­guer ce que l’administration confond : l’étranger sim­ple­ment pré­sent, l’individu inté­gré éco­no­mi­que­ment, le citoyen juri­di­que­ment natu­ra­li­sé et la per­sonne effec­ti­ve­ment assi­mi­lée.

Cette entre­prise sou­lève natu­rel­le­ment des ques­tions de méthode et de liber­tés publiques. Sell­ner n’en four­nit pas encore le pro­to­cole scien­ti­fique com­plet. Il recon­naît lui-même qu’un tel tra­vail deman­de­rait des démo­graphes, des sta­tis­ti­ciens et des spé­cia­listes de plu­sieurs dis­ci­plines. Mais l’intuition est juste : on ne peut conduire une poli­tique d’assimilation sans cher­cher à savoir si l’assimilation se pro­duit réel­le­ment.

Le refus de mesu­rer n’est pas une preuve de tolé­rance. Il sert sur­tout à dis­si­mu­ler l’échec.

À par­tir de ces don­nées, l’Institut pour­rait éva­luer la contri­bu­tion éco­no­mique, la sur­re­pré­sen­ta­tion cri­mi­nelle et la charge cultu­relle propres à chaque immi­gra­tion. Il devien­drait pos­sible d’observer quels groupes s’assimilent, à quelle vitesse, dans quelles pro­por­tions et sous quelles condi­tions. Les poli­tiques publiques ces­se­raient d’être gui­dées par le dogme selon lequel toutes les immi­gra­tions se valent et tous les écarts fini­ront méca­ni­que­ment par dis­pa­raître.

Plafonds, quotas et capacité d’absorption

Cette connais­sance doit per­mettre d’établir un pla­fond géné­ral d’immigration, puis des quo­tas dif­fé­ren­ciés selon les ori­gines. Le pla­fond ne consti­tue­rait pas un objec­tif à atteindre, mais une limite abso­lue, com­pre­nant l’immigration de tra­vail, l’asile, les études, le regrou­pe­ment fami­lial et les autres formes d’installation durable.

Sell­ner rompt ain­si avec la curieuse logique des poli­tiques actuelles. Les gou­ver­ne­ments fixent des objec­tifs dans presque tous les domaines − dette, émis­sions de car­bone, construc­tion de loge­ments, nombre de méde­cins −, mais pré­sentent sou­vent les mou­ve­ments migra­toires comme une force natu­relle échap­pant par prin­cipe à la déci­sion. Or une fron­tière n’a pré­ci­sé­ment de sens que si le nombre et la qua­li­té des entrées relèvent d’un choix poli­tique.

Les quo­tas seraient déter­mi­nés selon l’expérience accu­mu­lée. Un groupe dont les membres s’assimilent aisé­ment, contri­buent aux finances publiques et ne consti­tuent pas de socié­tés paral­lèles dis­po­se­rait d’un pla­fond plus éle­vé. Une immi­gra­tion asso­ciée à une forte dépen­dance sociale, à une cri­mi­na­li­té impor­tante ou à un faible degré d’assimilation serait for­te­ment limi­tée, voire sus­pen­due.

On retrouve ici le prin­cipe qui orga­nise tout le livre : trai­ter dif­fé­rem­ment des situa­tions dif­fé­rentes. L’égalité juri­dique n’oblige pas un État à accor­der à toutes les popu­la­tions du monde une chance iden­tique de s’installer sur son ter­ri­toire. Aucun droit uni­ver­sel à l’immigration n’existe. La nation demeure libre de déci­der qui elle accueille, en quel nombre et à quelles condi­tions.

Les quo­tas auraient aus­si une fonc­tion rétros­pec­tive. Lorsque l’immigration issue d’un groupe a lar­ge­ment dépas­sé ce que la socié­té pou­vait absor­ber, la seule sus­pen­sion des entrées ne suf­fit plus. Il faut réta­blir, par l’assimilation et le retour, une pro­por­tion com­pa­tible avec la sta­bi­li­té du pays. C’est à cet endroit pré­cis que la poli­tique migra­toire devient poli­tique de remi­gra­tion.

Sell­ner ne dis­si­mule pas l’incertitude des cal­culs. Les exemples numé­riques qu’il donne plus loin sont des modèles, par­fois rudi­men­taires, des­ti­nés à illus­trer une méthode plu­tôt qu’à four­nir des objec­tifs immé­dia­te­ment appli­cables. Cette pru­dence, loin d’affaiblir son pro­pos, éclaire la nature du livre. Remi­gra­tion ouvre un chan­tier. Il for­mule les ques­tions que les gou­ver­ne­ments et les ins­ti­tuts de recherche se sont long­temps employés à évi­ter.

Sortir du temps des demi-mesures

La force de ce pre­mier mou­ve­ment réside moins dans tel chiffre ou telle com­pa­rai­son que dans la cohé­rence du chan­ge­ment de pers­pec­tive.

Sell­ner refuse de réduire l’immigration à une affaire de ges­tion. Il la replace dans le temps long des peuples. Dès lors, la réus­site ne se mesure plus au nombre d’étrangers mis au tra­vail, à la vitesse de trai­te­ment des demandes d’asile ou à la dimi­nu­tion momen­ta­née des arri­vées. Elle se mesure à la capa­ci­té d’un peuple à conser­ver sa majo­ri­té, sa culture, sa confiance interne et son pou­voir de déci­sion.

Cette manière de poser le pro­blème rend caduques bien des réponses conser­va­trices. L’intégration ne suf­fit pas si elle laisse sub­sis­ter des iden­ti­tés poli­tiques concur­rentes. La crois­sance éco­no­mique ne sau­rait jus­ti­fier une trans­for­ma­tion irré­ver­sible de la popu­la­tion. La fer­me­ture des fron­tières inter­vient trop tard si elle ne s’accompagne pas d’une poli­tique de retour. Quant à l’invocation abs­traite des « valeurs », elle demeure vaine lorsqu’un pays n’ose plus affir­mer la pri­mau­té de sa propre culture.

La remi­gra­tion appa­raît ain­si comme le nom d’une recon­quête poli­tique. Elle res­ti­tue à la nation un droit que le sys­tème actuel lui refuse : celui de réflé­chir à sa propre conti­nui­té et d’agir en consé­quence.

Le mérite de Mar­tin Sell­ner est d’avoir com­pris que le mot ne pour­rait dura­ble­ment s’imposer sans doc­trine. Le slo­gan était connu ; il fal­lait lui don­ner une archi­tec­ture intel­lec­tuelle. Ce pre­mier cha­pitre éta­blit les fon­da­tions : une concep­tion du peuple, une cri­tique du rem­pla­ce­ment démo­gra­phique, une théo­rie de l’assimilation et les prin­cipes d’une poli­tique migra­toire entiè­re­ment subor­don­née au bien com­mun.

Reste à savoir qui serait concrè­te­ment concer­né, selon quels cri­tères et par quelles mesures. C’est l’objet du deuxième mou­ve­ment du livre − et de la pro­chaine par­tie de cette recen­sion.

Pour aller plus loin

Mar­tin Sell­ner, Remi­gra­tion, Édi­tions Hétai­rie, juin 2026. 214 pages, 18 euros. L’ouvrage est dis­po­nible sur le site des Édi­tions Hétai­rie.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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