Livre : “Remigration” de Martin Sellner (1/3) : reprendre la maîtrise du destin démographique européen
Le mot s’est imposé dans le débat public avant même que son contenu ait été sérieusement examiné. Dans "Remigration", publié en français aux Éditions Hétairie, Martin Sellner entreprend de lui donner une définition, une doctrine et une profondeur politique. Son propos ne se limite pas au départ des étrangers en situation irrégulière. Il porte sur la capacité des peuples européens à demeurer maîtres de leur avenir sur leur propre sol. Première partie de notre recension.
« Remigration est le mot-clef du XXIe siècle. » La première phrase du livre donne le ton. Martin Sellner n’a pas écrit un essai prudent, destiné à ajouter quelques nuances au débat sur l’immigration. Il veut en déplacer le centre de gravité. Selon lui, les politiques restrictives ordinaires, les promesses de mieux contrôler les frontières et les discours sur l’intégration arrivent trop tard et restent trop superficiels. L’Europe ne se trouve plus seulement devant un problème de flux à ralentir. Elle doit désormais corriger les conséquences accumulées de plusieurs décennies d’immigration de masse.
La thèse est formulée sans détour : les peuples autochtones d’Europe doivent rester la majorité déterminante sur leurs terres historiques, ou la redevenir là où cette position est déjà menacée. La remigration désigne l’ensemble des moyens permettant d’atteindre cet objectif. Elle n’est donc ni une mesure unique ni un événement brutal. Elle est le volet correctif d’une politique démographique et identitaire complète, qui comprend également la protection des frontières, la réforme du droit d’asile et de la nationalité, la sélection de l’immigration, l’assimilation des nouveaux venus et le relèvement de la natalité européenne.
L’ouvrage prend principalement l’Allemagne et l’Autriche pour terrains d’application. Ce choix tient à la nationalité de l’auteur, à son expérience politique et à la place particulière qu’occupe l’Allemagne dans l’histoire récente de l’immigration européenne. Mais le raisonnement déborde largement ce cadre. Les mécanismes décrits par Sellner se retrouvent, à des degrés divers, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Suède ou en Suisse. Il ne prétend d’ailleurs pas livrer un programme législatif achevé. Son ambition est doctrinale : poser les fondements d’une politique qui reste encore à élaborer dans le détail.
C’est ce qui distingue ce livre de nombreuses publications consacrées à l’immigration. Sellner ne se contente pas d’en accumuler les effets délétères. Il cherche à définir le principe depuis lequel l’ensemble du problème peut être pensé.
Arracher la remigration à la caricature
Le premier travail de l’auteur consiste à dégager le mot de la représentation qu’en donnent ses adversaires. La remigration est communément présentée comme le nom codé d’une expulsion générale, indistincte, visant tout individu d’origine étrangère. Cette définition commode permet d’éviter la discussion : il suffit de prononcer les mots « déportation » ou « nettoyage ethnique » pour rendre le sujet moralement infréquentable.
Sellner commence donc par rappeler que le terme appartient depuis longtemps au vocabulaire de la recherche sur les migrations. Dans son acception ordinaire, il désigne le retour d’un migrant dans son pays d’origine ou dans la région qu’il avait quittée. Les gouvernements allemand et autrichien financent eux-mêmes des programmes de « retour volontaire » et de « réintégration ». L’Organisation internationale pour les migrations conduit des opérations comparables. Des aides au voyage, à la formation ou à la réinstallation existent déjà. La rupture ne porte pas sur la nature du phénomène, mais sur son ampleur et sur la volonté politique qui l’ordonnerait.
Sellner donne au mot une acception plus vaste. La remigration devient chez lui le nom général d’une inversion des flux. Elle comprend le départ forcé des personnes qui n’ont aucun droit au séjour, le retour des protections temporaires à leur vocation initiale, l’expiration de certains titres de résidence, la suppression des avantages qui entretiennent une immigration de dépendance, l’aide au retour volontaire et, dans les cas où la nationalité a déjà été accordée, une politique de longue durée favorisant soit l’assimilation, soit le départ.
Le livre ne propose donc pas de traiter tous les étrangers de la même manière. Il distingue les situations juridiques, le degré d’enracinement, la conduite individuelle et la capacité d’assimilation. Ce principe de différenciation est essentiel. Il permet à Sellner de rompre aussi bien avec l’universalisme migratoire, qui ne veut voir que des individus abstraits, qu’avec une conception sommaire de la remigration, qui réduirait le problème à une opération policière.
La fermeture des frontières ne constitue dans ce cadre qu’un préalable. Elle empêche la situation de continuer à se dégrader, mais elle ne répare rien. Une maison inondée ne redevient pas habitable parce que l’on a enfin fermé le robinet. Il faut encore évacuer l’eau et remédier aux dégâts. Toute la pensée de Sellner part de cette évidence, longtemps éludée par une droite qui a concentré ses efforts sur la réduction des entrées sans vouloir tirer les conséquences du peuplement déjà accompli.
Le remplacement migratoire comme politique démographique
La question décisive n’est donc pas seulement : combien d’étrangers entrent chaque année ? Elle est : quelle population se forme à long terme sous l’effet cumulé de l’immigration, de la natalité, de l’émigration des autochtones, des naturalisations et des regroupements familiaux ?
Sellner reproche aux gouvernements européens de mener une politique démographique tout en niant qu’elle existe. Depuis l’effondrement de la natalité survenu dans les années 1960 et 1970, la plupart des pays d’Europe occidentale ont répondu au vieillissement de leur population par l’immigration. Celle-ci devait fournir de la main‑d’œuvre, soutenir les systèmes sociaux et maintenir la population à un niveau élevé. Les dirigeants ont rarement présenté ce choix comme une transformation durable du peuplement. Il a été enveloppé dans le langage de l’économie, des besoins du marché du travail et de l’humanitaire.
Pourtant, rappelle Sellner, l’expression « migration de remplacement » n’a pas été forgée par ceux qui combattent ce processus. Elle a été employée par les Nations unies pour désigner le recours à l’immigration comme réponse au déclin et au vieillissement des populations. L’auteur ne soutient pas qu’un cénacle secret aurait conçu, dans ses moindres détails, la substitution des peuples européens. Il vise un mécanisme plus prosaïque, et pour cette raison plus difficile à combattre : la convergence d’intérêts économiques, de réflexes idéologiques, de politiques publiques et de décisions successives qui produisent ensemble un résultat démographique parfaitement observable.
Cette distinction importe. La discussion publique se trouve souvent enfermée dans une alternative trompeuse. Ou bien le remplacement démographique serait l’exécution méthodique d’un plan centralisé, ou bien il n’existerait pas. Il suffit alors de réfuter l’hypothèse du complot pour nier le phénomène lui-même. Sellner sépare au contraire l’intention du résultat. Que tous les acteurs aient ou non poursuivi consciemment le même objectif ne change rien à la transformation de la population.
Le recours aux catégories administratives tend par ailleurs à obscurcir cette évolution. L’« origine migratoire » disparaît des statistiques après une ou deux générations. La naturalisation modifie le statut juridique sans nécessairement effacer les appartenances, les solidarités communautaires ou les loyautés antérieures. Une population peut donc connaître une transformation ethnoculturelle profonde tout en conservant, sur le papier, une proportion élevée de citoyens nationaux.
Pour Sellner, l’angle mort du débat se situe précisément là. La citoyenneté n’épuise pas la question de l’appartenance. Un passeport atteste un rapport juridique à l’État ; il ne suffit pas toujours à établir une identification réelle à la nation, encore moins une assimilation accomplie.
La démographie finit toujours par devenir politique
Les critiques ordinaires de l’immigration s’arrêtent volontiers à ses conséquences les plus visibles : délinquance, terrorisme, pression sur le logement, coût des prestations sociales, baisse du niveau scolaire, saturation des services publics. Sellner ne les nie pas. Il leur consacre de nombreux développements. Mais il les considère comme les symptômes d’un phénomène plus profond.
À ses yeux, la conséquence ultime du remplacement démographique est politique. Une démocratie suppose un peuple capable de se reconnaître comme tel, de consentir à des sacrifices communs et d’accepter la règle majoritaire. Lorsque la population se fragmente en communautés qui votent selon leurs intérêts ethniques ou religieux, l’élection cesse peu à peu d’exprimer une délibération nationale. Elle devient l’arbitrage provisoire d’un rapport de forces entre blocs.
L’auteur insiste sur le « vote ethnique », sujet rarement abordé en Europe occidentale autrement que pour en nier l’importance. Les populations issues d’une immigration récente tendent à soutenir les partis qui favorisent la poursuite des flux, la reconnaissance publique de leurs communautés et le financement de leurs structures. Leur poids électoral renforce ainsi les politiques qui accroissent à leur tour leur poids démographique. Le mouvement devient auto-entretenu.
Sellner situe le point de bascule lorsque la population immigrée non assimilée acquiert un poids suffisant pour rendre politiquement irréversible la transformation démographique. Le chiffre qu’il avance − un tiers du corps électoral − relève de son estimation et demanderait à être davantage étayé. Mais l’idée générale mérite attention : une majorité démographique peut perdre le pouvoir politique avant même de devenir numériquement minoritaire, dès lors qu’elle est divisée, démobilisée et incapable d’agir collectivement, tandis que des minorités plus cohésives votent selon des intérêts communs.
La question migratoire rejoint alors celle de la souveraineté. Un peuple qui ne maîtrise plus la composition du corps civique finit par ne plus maîtriser les décisions prises en son nom. La continuité démocratique dépend donc de la continuité démographique.
Cette proposition heurte le libéralisme contemporain, qui voudrait faire de la démocratie un ensemble de procédures indépendantes de toute réalité historique ou culturelle. Sellner soutient au contraire que les institutions ne flottent pas dans le vide. L’État de droit, la solidarité sociale et l’acceptation de l’impôt reposent sur un capital de confiance formé au cours des générations. Une société profondément hétérogène peut maintenir des institutions démocratiques, mais au prix d’une surveillance accrue, d’une juridicisation permanente des rapports sociaux et d’une négociation incessante entre groupes.
Le multiculturalisme n’abolit pas les appartenances. Il affaiblit celle de la majorité tout en encourageant les autres à s’organiser.
La société de confiance que l’Europe est en train de perdre
L’un des fils les plus intéressants du livre concerne la relation entre homogénéité, confiance et liberté. Les sociétés européennes ont longtemps été des sociétés de « haute confiance ». La relative proximité culturelle entre leurs membres permettait de présumer la bonne foi d’autrui, de maintenir des règles informelles et de limiter la contrainte étatique.
Cette confiance ne signifiait pas l’absence de conflits. Elle fournissait un cadre commun à l’intérieur duquel ils pouvaient être arbitrés. Les divergences politiques, sociales ou religieuses opposaient des hommes qui continuaient à se percevoir comme appartenant au même ensemble historique.
Le remplacement démographique fragilise ce cadre. Lorsque les individus ne partagent plus les mêmes références, la même mémoire ni les mêmes fidélités, les relations ordinaires deviennent plus méfiantes. Les comportements claniques prospèrent. Chaque décision publique est soupçonnée de favoriser un groupe aux dépens d’un autre. La redistribution perd sa légitimité, car ceux qui financent le système ne se reconnaissent plus nécessairement dans ceux qui en bénéficient.
Sellner mobilise ici la notion d’« anarcho-tyrannie » forgée par l’Américain Sam Francis. L’État se montre impuissant face aux groupes qui contestent ouvertement ses normes, mais multiplie les règlements et les sanctions contre les citoyens qui continuent à respecter son autorité. L’anarchie règne dans les zones où le pouvoir a renoncé à imposer l’ordre ; la tyrannie administrative s’abat sur les populations les plus dociles.
L’auteur voit dans l’extension de la surveillance, des législations contre les propos dits haineux et des politiques de contrôle social une réponse au désordre créé par la fragmentation. Plus la confiance spontanée recule, plus la contrainte formelle avance. La diversité, souvent présentée comme l’horizon naturel d’une société ouverte, peut ainsi devenir le prétexte d’un État plus intrusif.
La remigration prend dès lors une signification qui dépasse la seule question migratoire. Elle devrait permettre de restaurer les conditions sociales d’une démocratie vivante : une majorité consciente d’elle-même, des minorités suffisamment intégrées, une culture commune et un degré de confiance sans lequel la liberté se réduit à des droits théoriques surveillés par une bureaucratie toujours plus lourde.
Pourquoi l’intégration ne suffit plus
La droite européenne répond depuis des décennies aux difficultés migratoires par le mot d’ordre de l’intégration. Les étrangers devraient apprendre la langue, travailler, respecter la loi et accepter les « valeurs » du pays d’accueil. Sellner estime cette doctrine insuffisante, car elle laisse de côté la question essentielle de l’identification.
Une personne peut parfaitement être intégrée au fonctionnement économique d’un pays tout en demeurant affectivement, culturellement et politiquement étrangère à celui-ci. Elle peut occuper un emploi, payer ses impôts, maîtriser la langue et continuer à se définir d’abord comme membre d’une nation, d’une religion ou d’une communauté extérieure. L’intégration décrit une adaptation fonctionnelle ; elle ne produit pas nécessairement une appartenance.
L’assimilation va plus loin. Elle suppose que l’étranger adopte le pays comme sien, fasse sienne son histoire et accepte que sa loyauté politique première s’adresse désormais à la nation d’accueil. Ce mouvement ne dépend pas seulement de sa volonté. La société doit aussi finir par le reconnaître comme l’un des siens. L’assimilation est une relation réciproque, accomplie dans le temps, parfois sur plusieurs générations.
Sellner ne conçoit donc pas le peuple comme une substance biologique hermétiquement close. Les peuples européens se sont toujours enrichis d’apports extérieurs qu’ils ont absorbés. Mais toute assimilation a ses limites quantitatives. Un groupe minoritaire dispersé parmi une majorité sûre d’elle-même peut progressivement adopter ses manières de vivre, ses références et sa langue. Une communauté nombreuse, regroupée dans certains quartiers et capable d’organiser toute son existence dans ses propres réseaux n’y est guère incitée.
Plus les enclaves se consolident, plus l’assimilation devient improbable. La société d’accueil cesse d’être présente dans la vie quotidienne du nouvel arrivant. Il peut habiter le territoire sans réellement entrer dans la nation. À terme, la majorité elle-même perd la force culturelle nécessaire pour attirer et transformer ceux qui la rejoignent.
L’un des arguments les plus féconds du livre tient dans cette inversion : la remigration n’est pas l’ennemie de l’assimilation, mais sa condition de possibilité. Réduire la pression démographique exercée par les sociétés parallèles permettrait à la majorité autochtone de redevenir assez visible, assez cohérente et assez assurée pour assimiler ceux qui souhaitent sincèrement la rejoindre.
Il ne suffit donc pas d’exiger des efforts de l’étranger. Encore faut-il qu’existe une nation à laquelle il puisse s’assimiler.
Aux racines du désarmement européen
Pourquoi les États européens refusent-ils d’examiner cette question, alors même que les effets de l’immigration sont devenus impossibles à cacher ? Sellner ne croit pas que la réponse soit seulement économique.
Les justifications varient selon les circonstances. L’immigration serait indispensable à la croissance, au paiement des retraites, au fonctionnement des hôpitaux ou à la survie des entreprises. Elle compenserait le vieillissement. Elle apporterait l’innovation et la diversité. Si un argument s’effondre, un autre le remplace. Pour Sellner, cette mobilité révèle que le moteur véritable se trouve ailleurs.
L’immigration de masse repose sur une conviction morale : les Européens n’auraient pas pleinement le droit de défendre leurs intérêts collectifs. Leur histoire, le colonialisme et les crimes du XXe siècle leur imposeraient une obligation particulière d’ouverture, de réparation et d’effacement. La préférence accordée à leur propre continuité serait suspecte par nature.
Cette politique identitaire négative atteint en Allemagne son expression la plus accomplie. Sellner parle d’un « culte de la culpabilité ». Il ne nie pas les crimes du national-socialisme et ne demande pas qu’ils soient oubliés. Il conteste leur transformation en faute héréditaire et en principe permanent de gouvernement. L’histoire n’est plus alors transmise pour être comprise ; elle sert à inculquer aux générations successives l’idée que toute affirmation nationale porte en elle la menace d’un retour au pire.
La culpabilité devient la substance du lien collectif. Ce qui unit les Allemands n’est plus une mémoire positive, une culture ou un projet, mais l’obligation de se méfier d’eux-mêmes. Le patriotisme est toléré à condition de rester honteux. L’immigration acquiert dans ce cadre une valeur expiatoire : l’ouverture du pays attesterait qu’il a définitivement rompu avec son passé.
Sellner décrit cette construction idéologique comme un « bloc historique » au sens de Gramsci. Elle ne dépend pas d’un seul parti et survit aux alternances électorales. Les institutions scolaires, les médias, les Églises, l’industrie culturelle, une grande partie de l’administration et les organisations subventionnées en reproduisent les catégories. La politique migratoire se trouve protégée par un système de tabous qui rend certaines questions imprononçables.
Le cas allemand possède ses particularités, mais la logique s’est étendue à l’ensemble de l’Europe occidentale. La France a sa culpabilité coloniale, le Royaume-Uni celle de l’Empire, la Belgique celle du Congo. Partout, l’histoire nationale est relue depuis ses fautes, tandis que les autres peuples sont volontiers encouragés à cultiver leur fierté, leur mémoire et leur sentiment d’appartenance.
Le multiculturalisme ne met donc pas toutes les identités sur le même plan. Il accorde aux minorités le droit de se célébrer et demande à la majorité de se déconstruire. Celle-ci doit devenir neutre pour accueillir des communautés qui ne le sont nullement.
Restaurer une politique identitaire positive
La remigration ne peut, selon Sellner, être menée par un peuple qui aurait honte d’exister. Elle exige un renversement préalable : retrouver une relation positive à l’histoire, à la culture et à la transmission.
Il ne s’agit pas de substituer une mythologie flatteuse à une mythologie culpabilisatrice. Une nation adulte peut reconnaître les crimes commis en son nom sans en faire l’unique principe de son identité. Elle peut se souvenir sans transformer la mémoire en condamnation perpétuelle. L’histoire retrouve alors sa profondeur : elle comprend les fautes, mais aussi les œuvres, les fidélités, les sacrifices et les continuités qui rendent encore possible l’existence du pays.
À cette politique de culpabilité, Sellner oppose une politique identitaire assumée. Toute communauté politique, explique-t-il, transmet nécessairement une certaine image d’elle-même. Les programmes scolaires, les fêtes nationales, les monuments, les commémorations et les symboles publics sélectionnent ce qui mérite d’être conservé. La neutralité absolue n’existe pas. Un État qui refuse de transmettre l’identité historique du peuple majoritaire ne cesse pas pour autant de mener une politique identitaire : il organise son effacement.
Cette restauration débouche sur la notion de culture directrice, ou Leitkultur. Sellner reprend un concept popularisé en Allemagne par Bassam Tibi. Toutes les cultures ne peuvent occuper une place équivalente sur un même territoire. La culture formée par le peuple historique doit conserver une primauté publique. Les cultures étrangères peuvent subsister dans la sphère privée, mais elles n’ont pas vocation à remodeler les institutions, le paysage, la langue ou les normes du pays d’accueil.
La culture directrice n’est pas présentée comme un modèle universel que l’Europe devrait imposer aux autres. Elle relève au contraire d’une conception pluraliste du monde : chaque peuple doit pouvoir vivre selon sa culture dans son pays. L’Allemand en Allemagne, le Japonais au Japon, le Hongrois en Hongrie. Le respect des différences entre les peuples suppose précisément qu’ils ne soient pas tous dissous dans le même espace multiculturel.
Une telle politique ne concerne pas seulement les immigrés. Elle demande également aux autochtones de reprendre possession de leur héritage, de le connaître et de le transmettre. L’assimilation ne peut fonctionner autour d’un vide. On n’adopte pas une nation qui ne croit plus elle-même à sa légitimité.
Le peuple, entre fermeture biologique et dissolution juridique
Sellner cherche à se tenir à distance de deux conceptions opposées.
La première réduit le peuple à une donnée biologique immuable. Elle rendrait toute assimilation impossible et enfermerait l’appartenance dans l’ascendance. La seconde, dominante aujourd’hui, ne reconnaît plus qu’une communauté de citoyens unis par des procédures juridiques. Il suffirait de posséder les mêmes documents et de respecter les mêmes lois pour former un peuple.
L’auteur défend une conception ethnoculturelle. Un peuple naît d’une histoire, d’une parenté largement partagée, d’une langue, d’un territoire, d’un ensemble de représentations et d’un sentiment de continuité entre les générations. Il n’est ni une race pure ni un contrat révocable. Il évolue, absorbe des apports, transforme ses traditions et demeure reconnaissable à travers ces changements.
Cette définition lui permet de distinguer les minorités historiquement établies des enclaves récemment formées par l’immigration de masse. Les Sorabes, les Frisons, les Danois d’Allemagne ou les Sinti et Roms allemands appartiennent depuis longtemps à l’histoire du pays. Leur présence ne saurait être comparée à la constitution rapide de sociétés parallèles issues de migrations contemporaines.
Sellner distingue également les groupes selon leur proximité culturelle, leur comportement collectif et leur dynamique démographique. Tous les étrangers ne représentent pas le même enjeu. Des migrants européens ou occidentaux, même imparfaitement assimilés, s’intègrent généralement plus facilement et ne disposent pas d’un vaste réservoir démographique susceptible d’alimenter une migration en chaîne. Ils peuvent même partager avec les autochtones le refus de l’islamisation et de la fragmentation communautaire.
La remigration n’a donc pas pour objet une purification imaginaire du corps national. Elle doit réduire les enclaves dont la croissance, la cohésion interne et la distance culturelle menacent la continuité de la société d’accueil. La différence est considérable. Elle commande toute l’architecture ultérieure du livre.
Une politique migratoire soumise au bien commun
La doctrine qui se dégage est simple dans son principe : l’immigration ne possède aucune valeur morale en elle-même. Elle doit être jugée d’après ses effets sur le pays qui l’autorise.
Cette proposition paraît presque révolutionnaire tant les Européens ont pris l’habitude de raisonner depuis les intérêts du migrant, de l’entreprise ou des institutions internationales. Sellner ramène la décision à son sujet légitime : le peuple souverain. Une immigration peut être acceptée lorsqu’elle répond à un besoin réel, demeure quantitativement limitée, ne modifie pas la structure démographique et n’excède pas la capacité d’assimilation. Elle doit être refusée lorsqu’elle fragilise le capital social, entretient des sociétés parallèles ou impose au pays une charge durable.
La seule rentabilité économique ne suffit pas. Une population peut travailler, payer ses impôts et transformer profondément le caractère d’un pays. La politique migratoire doit donc intégrer la distance culturelle, la disposition à l’assimilation, la natalité, le comportement électoral et les formes de solidarité communautaire.
Cette analyse conduit Sellner à rejeter l’immigration comme réponse au déclin démographique. Remplacer les enfants qui ne naissent plus par l’importation de populations étrangères maintient peut-être le nombre d’habitants, mais ne préserve pas le peuple. Une nation n’est pas une quantité de consommateurs, de contribuables ou de travailleurs interchangeables.
La remigration doit ainsi aller de pair avec une politique familiale ambitieuse. L’auteur insiste moins longuement sur cet aspect, qui mériterait un ouvrage distinct, mais il en fait une pièce indispensable de l’ensemble. L’Europe ne retrouvera pas une démographie saine par les seuls départs. Elle doit aussi rendre possible la naissance et l’éducation des enfants que ses propres familles désirent avoir.
Le refus du remplacement ne prend tout son sens qu’accompagné d’un « oui » à la transmission.
Mesurer l’assimilation plutôt que l’invoquer
L’une des propositions les plus originales du premier chapitre est la création d’un Institut d’étude de l’assimilation, chargé de publier chaque année un « Moniteur de la démographie et de l’assimilation ».
Sellner part d’un constat : les États connaissent mal la population qu’ils administrent. Ils comptent les nationalités, parfois les pays de naissance, mais enregistrent difficilement les réalités culturelles qui déterminent la réussite ou l’échec d’une politique migratoire. La catégorie d’« origine migratoire » demeure vague et disparaît généralement après quelques générations, y compris lorsque l’assimilation n’a pas eu lieu.
Le Moniteur devrait étudier la langue réellement parlée, la composition du cercle amical, l’identification au pays, les pratiques religieuses, les habitudes médiatiques, l’insertion professionnelle, la criminalité et le comportement électoral des différents groupes. L’objectif serait de distinguer ce que l’administration confond : l’étranger simplement présent, l’individu intégré économiquement, le citoyen juridiquement naturalisé et la personne effectivement assimilée.
Cette entreprise soulève naturellement des questions de méthode et de libertés publiques. Sellner n’en fournit pas encore le protocole scientifique complet. Il reconnaît lui-même qu’un tel travail demanderait des démographes, des statisticiens et des spécialistes de plusieurs disciplines. Mais l’intuition est juste : on ne peut conduire une politique d’assimilation sans chercher à savoir si l’assimilation se produit réellement.
Le refus de mesurer n’est pas une preuve de tolérance. Il sert surtout à dissimuler l’échec.
À partir de ces données, l’Institut pourrait évaluer la contribution économique, la surreprésentation criminelle et la charge culturelle propres à chaque immigration. Il deviendrait possible d’observer quels groupes s’assimilent, à quelle vitesse, dans quelles proportions et sous quelles conditions. Les politiques publiques cesseraient d’être guidées par le dogme selon lequel toutes les immigrations se valent et tous les écarts finiront mécaniquement par disparaître.
Plafonds, quotas et capacité d’absorption
Cette connaissance doit permettre d’établir un plafond général d’immigration, puis des quotas différenciés selon les origines. Le plafond ne constituerait pas un objectif à atteindre, mais une limite absolue, comprenant l’immigration de travail, l’asile, les études, le regroupement familial et les autres formes d’installation durable.
Sellner rompt ainsi avec la curieuse logique des politiques actuelles. Les gouvernements fixent des objectifs dans presque tous les domaines − dette, émissions de carbone, construction de logements, nombre de médecins −, mais présentent souvent les mouvements migratoires comme une force naturelle échappant par principe à la décision. Or une frontière n’a précisément de sens que si le nombre et la qualité des entrées relèvent d’un choix politique.
Les quotas seraient déterminés selon l’expérience accumulée. Un groupe dont les membres s’assimilent aisément, contribuent aux finances publiques et ne constituent pas de sociétés parallèles disposerait d’un plafond plus élevé. Une immigration associée à une forte dépendance sociale, à une criminalité importante ou à un faible degré d’assimilation serait fortement limitée, voire suspendue.
On retrouve ici le principe qui organise tout le livre : traiter différemment des situations différentes. L’égalité juridique n’oblige pas un État à accorder à toutes les populations du monde une chance identique de s’installer sur son territoire. Aucun droit universel à l’immigration n’existe. La nation demeure libre de décider qui elle accueille, en quel nombre et à quelles conditions.
Les quotas auraient aussi une fonction rétrospective. Lorsque l’immigration issue d’un groupe a largement dépassé ce que la société pouvait absorber, la seule suspension des entrées ne suffit plus. Il faut rétablir, par l’assimilation et le retour, une proportion compatible avec la stabilité du pays. C’est à cet endroit précis que la politique migratoire devient politique de remigration.
Sellner ne dissimule pas l’incertitude des calculs. Les exemples numériques qu’il donne plus loin sont des modèles, parfois rudimentaires, destinés à illustrer une méthode plutôt qu’à fournir des objectifs immédiatement applicables. Cette prudence, loin d’affaiblir son propos, éclaire la nature du livre. Remigration ouvre un chantier. Il formule les questions que les gouvernements et les instituts de recherche se sont longtemps employés à éviter.
Sortir du temps des demi-mesures
La force de ce premier mouvement réside moins dans tel chiffre ou telle comparaison que dans la cohérence du changement de perspective.
Sellner refuse de réduire l’immigration à une affaire de gestion. Il la replace dans le temps long des peuples. Dès lors, la réussite ne se mesure plus au nombre d’étrangers mis au travail, à la vitesse de traitement des demandes d’asile ou à la diminution momentanée des arrivées. Elle se mesure à la capacité d’un peuple à conserver sa majorité, sa culture, sa confiance interne et son pouvoir de décision.
Cette manière de poser le problème rend caduques bien des réponses conservatrices. L’intégration ne suffit pas si elle laisse subsister des identités politiques concurrentes. La croissance économique ne saurait justifier une transformation irréversible de la population. La fermeture des frontières intervient trop tard si elle ne s’accompagne pas d’une politique de retour. Quant à l’invocation abstraite des « valeurs », elle demeure vaine lorsqu’un pays n’ose plus affirmer la primauté de sa propre culture.
La remigration apparaît ainsi comme le nom d’une reconquête politique. Elle restitue à la nation un droit que le système actuel lui refuse : celui de réfléchir à sa propre continuité et d’agir en conséquence.
Le mérite de Martin Sellner est d’avoir compris que le mot ne pourrait durablement s’imposer sans doctrine. Le slogan était connu ; il fallait lui donner une architecture intellectuelle. Ce premier chapitre établit les fondations : une conception du peuple, une critique du remplacement démographique, une théorie de l’assimilation et les principes d’une politique migratoire entièrement subordonnée au bien commun.
Reste à savoir qui serait concrètement concerné, selon quels critères et par quelles mesures. C’est l’objet du deuxième mouvement du livre − et de la prochaine partie de cette recension.
Pour aller plus loin
Martin Sellner, Remigration, Éditions Hétairie, juin 2026. 214 pages, 18 euros. L’ouvrage est disponible sur le site des Éditions Hétairie.