Accords Suisse-UE : la double majorité du peuple et des cantons résiste
La commission des institutions politiques du Conseil des États (CIP‑E) a tenu bon. Par 7 voix contre 6, elle a adopté mardi un projet visant à ancrer le paquet d’accords Suisse-UE (Bilatérales III) dans la Constitution fédérale via une disposition transitoire, selon les services du Parlement cités par Keystone-ATS. Conséquence directe : toute modification constitutionnelle passant obligatoirement devant le peuple et les cantons, le paquet européen devrait franchir l’obstacle de la double majorité. Un vote serré, mais un signal clair : sur un dossier qui touche au cœur du fonctionnement institutionnel du pays, une majorité de la commission refuse de brader le fédéralisme.
Un paquet qui n’a plus rien d’anodin
Officiellement, il ne s’agit « que » d’accords bilatéraux. Mais la mécanique installée par les Bilatérales III va bien au-delà des accords sectoriels de 1999 et 2004 : reprise dynamique du droit européen dans les domaines couverts, tribunal arbitral avec intervention de la Cour de justice de l’UE pour l’interprétation des notions de droit européen, et extension substantielle de la libre circulation des personnes par la reprise de pans de la directive sur la citoyenneté européenne.
C’est précisément ce que le professeur Andreas Glaser (Université de Zurich), auditionné publiquement par la CIP‑E fin mars, a mis en évidence : la reprise dynamique restreint les droits d’initiative et de proposition du Parlement, le modèle du tribunal arbitral limite l’indépendance du Tribunal fédéral, et les modifications de l’accord sur la libre circulation pourraient accroître l’immigration en contradiction avec l’article 121a de la Constitution. À ses yeux, l’arrêté fédéral revêt de ce fait un caractère constitutionnel et doit être soumis au référendum obligatoire. Quand un traité modifie de facto l’équilibre constitutionnel d’un pays, il est difficile de soutenir sérieusement qu’une simple majorité populaire suffirait − comme s’il s’agissait d’un banal accord de libre-échange.
Le nœud du problème : l’article 121a
La CIP‑E ne s’est pas prononcée sur un caprice politique. Elle constate une contradiction entre l’extension de la libre circulation des personnes prévue par le paquet et l’article 121a de la Constitution, adopté par le peuple et les cantons en 2014, qui impose à la Suisse une gestion autonome de son immigration et lui interdit de conclure des traités contraires à ce principe. La disposition transitoire proposée autoriserait l’approbation du paquet malgré ces règles constitutionnelles − autrement dit, elle reconnaît noir sur blanc que le paquet heurte la Constitution en l’état.
On mesure l’ironie : pour faire passer les accords, leurs partisans devraient eux-mêmes admettre qu’il faut d’abord amender la loi fondamentale. Et qui dit révision constitutionnelle dit double majorité. La boucle est bouclée, par la simple logique du droit constitutionnel suisse. C’est d’ailleurs la voie qu’avait esquissée le professeur Stefan G. Schmid (Université de Saint-Gall) lors des auditions : intégrer l’approbation des accords directement dans la Constitution via des dispositions transitoires − solution « juridiquement possible, mais politiquement délicate », exigeant la double majorité.
Le Conseil fédéral joue la carte du moindre risque
Face à cela, le Conseil fédéral s’accroche depuis avril 2025 au référendum facultatif − majorité du peuple seule − au nom de la « continuité » avec les Bilatérales I et II et du rejet en 2012 de l’initiative « Accords internationaux : la parole au peuple ! ». Le ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis n’a du reste pas nié, devant les médias, que des considérations tactiques avaient pesé dans les discussions du collège gouvernemental (RTS, 30 avril 2025). L’aveu a le mérite de la franchise : la petite Suisse des cantons alémaniques et ruraux voterait probablement non, alors on préfère l’écarter du décompte.
Un sondage Sotomo de février − commandé par Progresuisse, organisation favorable aux accords − montre pourtant que 39 % des sondés jugent la double majorité nécessaire, contre 49 % pour la majorité simple. Même dans une enquête financée par le camp du oui, quatre Suisses sur dix estiment que les cantons doivent avoir voix au chapitre.
Ce que disent les partisans du paquet
Les promoteurs du paquet contestent naturellement cette lecture. La commission de politique extérieure du Conseil des États a rejeté fin mai, par 8 voix contre 5, le référendum obligatoire, estimant que le protocole sur la libre circulation ne crée aucun nouveau droit de séjour contraire à la Constitution et que les Bilatérales III lui sont « tout à fait conformes ». La professeure Astrid Epiney (Université de Fribourg), régulièrement consultée sur les questions de droit européen, soutient pour sa part que ces accords ne constituent pas une adhésion à une organisation supranationale au sens de l’article 140 de la Constitution. Selon cette analyse, le recours au référendum obligatoire créerait un précédent juridiquement incertain. Les défenseurs du paquet rappellent également que, selon le texte de l’initiative de la CIP‑E, le Tribunal fédéral conserverait la possibilité d’appliquer le droit suisse lorsque le législateur déciderait délibérément de s’écarter des accords.
Cette argumentation repose toutefois sur une lecture particulièrement restrictive de la Constitution. Elle consiste à considérer séparément chacun des mécanismes des Bilatérales III plutôt qu’à apprécier leurs effets cumulés sur l’ordre juridique suisse. Or c’est précisément cette accumulation − reprise dynamique du droit européen, rôle reconnu à la Cour de justice de l’Union européenne dans l’interprétation du droit repris, élargissement de la libre circulation et tensions avec l’article 121a − qui conduit plusieurs constitutionnalistes entendus par le Parlement à estimer que le paquet modifie l’équilibre institutionnel du pays.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les Bilatérales III constituent formellement une adhésion à une organisation supranationale. Elle est de déterminer si un ensemble d’accords transférant durablement une partie de la production normative hors du processus démocratique suisse peut être approuvé sans consulter les cantons. Sur un sujet d’une telle portée, le recours à la double majorité apparaît moins comme une innovation que comme l’application du principe de précaution institutionnelle qui caractérise depuis toujours le fédéralisme suisse.
Ces objections sont réelles. Mais elles reviennent toutes à la même position : trancher une question de cette ampleur − qui engagera la Suisse pour des décennies dans une reprise dynamique du droit d’une organisation dont elle n’est pas membre − par la procédure la plus légère possible. Or le premier article de la Constitution est sans ambiguïté : le souverain, c’est le peuple et les cantons. Le bicamérisme, la double majorité, le fédéralisme ne sont pas des archaïsmes procéduraux ; ils sont l’ADN institutionnel du pays. Les contourner pour faire passer un paquet controversé serait la meilleure façon d’empoisonner durablement le débat européen en Suisse.
Et maintenant ?
Rien n’est joué. La commission sœur du National soutient la disposition transitoire (15 voix contre 10), mais la commission de politique extérieure des États s’y oppose. Les plénums des deux chambres devront trancher, sur fond de calendrier chargé : les accords ont été signés le 2 mars 2026, le message du Conseil fédéral transmis au Parlement le 13 mars. Quelle que soit l’issue des manœuvres de procédure, une chose paraît acquise : un projet de cette portée qui esquiverait le verdict des cantons naîtrait avec un déficit de légitimité dont ses promoteurs seraient les premiers à payer le prix.