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Accords Suisse-UE : la double majorité du peuple et des cantons résiste

Dimitri Fontana
2 juillet 2026
6 min de lecture

La com­mis­sion des ins­ti­tu­tions poli­tiques du Conseil des États (CIP‑E) a tenu bon. Par 7 voix contre 6, elle a adop­té mar­di un pro­jet visant à ancrer le paquet d’ac­cords Suisse-UE (Bila­té­rales III) dans la Consti­tu­tion fédé­rale via une dis­po­si­tion tran­si­toire, selon les ser­vices du Par­le­ment cités par Keys­tone-ATS. Consé­quence directe : toute modi­fi­ca­tion consti­tu­tion­nelle pas­sant obli­ga­toi­re­ment devant le peuple et les can­tons, le paquet euro­péen devrait fran­chir l’obs­tacle de la double majo­ri­té. Un vote ser­ré, mais un signal clair : sur un dos­sier qui touche au cœur du fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel du pays, une majo­ri­té de la com­mis­sion refuse de bra­der le fédé­ra­lisme.

Un paquet qui n’a plus rien d’anodin

Offi­ciel­le­ment, il ne s’a­git « que » d’ac­cords bila­té­raux. Mais la méca­nique ins­tal­lée par les Bila­té­rales III va bien au-delà des accords sec­to­riels de 1999 et 2004 : reprise dyna­mique du droit euro­péen dans les domaines cou­verts, tri­bu­nal arbi­tral avec inter­ven­tion de la Cour de jus­tice de l’UE pour l’in­ter­pré­ta­tion des notions de droit euro­péen, et exten­sion sub­stan­tielle de la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes par la reprise de pans de la direc­tive sur la citoyen­ne­té euro­péenne.

C’est pré­ci­sé­ment ce que le pro­fes­seur Andreas Gla­ser (Uni­ver­si­té de Zurich), audi­tion­né publi­que­ment par la CIP‑E fin mars, a mis en évi­dence : la reprise dyna­mique res­treint les droits d’i­ni­tia­tive et de pro­po­si­tion du Par­le­ment, le modèle du tri­bu­nal arbi­tral limite l’in­dé­pen­dance du Tri­bu­nal fédé­ral, et les modi­fi­ca­tions de l’ac­cord sur la libre cir­cu­la­tion pour­raient accroître l’im­mi­gra­tion en contra­dic­tion avec l’ar­ticle 121a de la Consti­tu­tion. À ses yeux, l’ar­rê­té fédé­ral revêt de ce fait un carac­tère consti­tu­tion­nel et doit être sou­mis au réfé­ren­dum obli­ga­toire. Quand un trai­té modi­fie de fac­to l’é­qui­libre consti­tu­tion­nel d’un pays, il est dif­fi­cile de sou­te­nir sérieu­se­ment qu’une simple majo­ri­té popu­laire suf­fi­rait − comme s’il s’a­gis­sait d’un banal accord de libre-échange.

Le nœud du problème : l’article 121a

La CIP‑E ne s’est pas pro­non­cée sur un caprice poli­tique. Elle constate une contra­dic­tion entre l’ex­ten­sion de la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes pré­vue par le paquet et l’ar­ticle 121a de la Consti­tu­tion, adop­té par le peuple et les can­tons en 2014, qui impose à la Suisse une ges­tion auto­nome de son immi­gra­tion et lui inter­dit de conclure des trai­tés contraires à ce prin­cipe. La dis­po­si­tion tran­si­toire pro­po­sée auto­ri­se­rait l’ap­pro­ba­tion du paquet mal­gré ces règles consti­tu­tion­nelles − autre­ment dit, elle recon­naît noir sur blanc que le paquet heurte la Consti­tu­tion en l’é­tat.

On mesure l’i­ro­nie : pour faire pas­ser les accords, leurs par­ti­sans devraient eux-mêmes admettre qu’il faut d’a­bord amen­der la loi fon­da­men­tale. Et qui dit révi­sion consti­tu­tion­nelle dit double majo­ri­té. La boucle est bou­clée, par la simple logique du droit consti­tu­tion­nel suisse. C’est d’ailleurs la voie qu’a­vait esquis­sée le pro­fes­seur Ste­fan G. Schmid (Uni­ver­si­té de Saint-Gall) lors des audi­tions : inté­grer l’ap­pro­ba­tion des accords direc­te­ment dans la Consti­tu­tion via des dis­po­si­tions tran­si­toires − solu­tion « juri­di­que­ment pos­sible, mais poli­ti­que­ment déli­cate », exi­geant la double majo­ri­té.

Le Conseil fédéral joue la carte du moindre risque

Face à cela, le Conseil fédé­ral s’ac­croche depuis avril 2025 au réfé­ren­dum facul­ta­tif − majo­ri­té du peuple seule − au nom de la « conti­nui­té » avec les Bila­té­rales I et II et du rejet en 2012 de l’i­ni­tia­tive « Accords inter­na­tio­naux : la parole au peuple ! ». Le ministre des affaires étran­gères Igna­zio Cas­sis n’a du reste pas nié, devant les médias, que des consi­dé­ra­tions tac­tiques avaient pesé dans les dis­cus­sions du col­lège gou­ver­ne­men­tal (RTS, 30 avril 2025). L’a­veu a le mérite de la fran­chise : la petite Suisse des can­tons alé­ma­niques et ruraux vote­rait pro­ba­ble­ment non, alors on pré­fère l’é­car­ter du décompte.

Un son­dage Soto­mo de février − com­man­dé par Pro­gre­suisse, orga­ni­sa­tion favo­rable aux accords − montre pour­tant que 39 % des son­dés jugent la double majo­ri­té néces­saire, contre 49 % pour la majo­ri­té simple. Même dans une enquête finan­cée par le camp du oui, quatre Suisses sur dix estiment que les can­tons doivent avoir voix au cha­pitre.

Ce que disent les partisans du paquet

Les pro­mo­teurs du paquet contestent natu­rel­le­ment cette lec­ture. La com­mis­sion de poli­tique exté­rieure du Conseil des États a reje­té fin mai, par 8 voix contre 5, le réfé­ren­dum obli­ga­toire, esti­mant que le pro­to­cole sur la libre cir­cu­la­tion ne crée aucun nou­veau droit de séjour contraire à la Consti­tu­tion et que les Bila­té­rales III lui sont « tout à fait conformes ». La pro­fes­seure Astrid Epi­ney (Uni­ver­si­té de Fri­bourg), régu­liè­re­ment consul­tée sur les ques­tions de droit euro­péen, sou­tient pour sa part que ces accords ne consti­tuent pas une adhé­sion à une orga­ni­sa­tion supra­na­tio­nale au sens de l’ar­ticle 140 de la Consti­tu­tion. Selon cette ana­lyse, le recours au réfé­ren­dum obli­ga­toire crée­rait un pré­cé­dent juri­di­que­ment incer­tain. Les défen­seurs du paquet rap­pellent éga­le­ment que, selon le texte de l’i­ni­tia­tive de la CIP‑E, le Tri­bu­nal fédé­ral conser­ve­rait la pos­si­bi­li­té d’ap­pli­quer le droit suisse lorsque le légis­la­teur déci­de­rait déli­bé­ré­ment de s’é­car­ter des accords.

Cette argu­men­ta­tion repose tou­te­fois sur une lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment res­tric­tive de la Consti­tu­tion. Elle consiste à consi­dé­rer sépa­ré­ment cha­cun des méca­nismes des Bila­té­rales III plu­tôt qu’à appré­cier leurs effets cumu­lés sur l’ordre juri­dique suisse. Or c’est pré­ci­sé­ment cette accu­mu­la­tion − reprise dyna­mique du droit euro­péen, rôle recon­nu à la Cour de jus­tice de l’U­nion euro­péenne dans l’in­ter­pré­ta­tion du droit repris, élar­gis­se­ment de la libre cir­cu­la­tion et ten­sions avec l’ar­ticle 121a − qui conduit plu­sieurs consti­tu­tion­na­listes enten­dus par le Par­le­ment à esti­mer que le paquet modi­fie l’é­qui­libre ins­ti­tu­tion­nel du pays.

La ques­tion n’est donc pas seule­ment de savoir si les Bila­té­rales III consti­tuent for­mel­le­ment une adhé­sion à une orga­ni­sa­tion supra­na­tio­nale. Elle est de déter­mi­ner si un ensemble d’ac­cords trans­fé­rant dura­ble­ment une par­tie de la pro­duc­tion nor­ma­tive hors du pro­ces­sus démo­cra­tique suisse peut être approu­vé sans consul­ter les can­tons. Sur un sujet d’une telle por­tée, le recours à la double majo­ri­té appa­raît moins comme une inno­va­tion que comme l’ap­pli­ca­tion du prin­cipe de pré­cau­tion ins­ti­tu­tion­nelle qui carac­té­rise depuis tou­jours le fédé­ra­lisme suisse.

Ces objec­tions sont réelles. Mais elles reviennent toutes à la même posi­tion : tran­cher une ques­tion de cette ampleur − qui enga­ge­ra la Suisse pour des décen­nies dans une reprise dyna­mique du droit d’une orga­ni­sa­tion dont elle n’est pas membre − par la pro­cé­dure la plus légère pos­sible. Or le pre­mier article de la Consti­tu­tion est sans ambi­guï­té : le sou­ve­rain, c’est le peuple et les can­tons. Le bica­mé­risme, la double majo­ri­té, le fédé­ra­lisme ne sont pas des archaïsmes pro­cé­du­raux ; ils sont l’ADN ins­ti­tu­tion­nel du pays. Les contour­ner pour faire pas­ser un paquet contro­ver­sé serait la meilleure façon d’empoisonner dura­ble­ment le débat euro­péen en Suisse.

Et maintenant ?

Rien n’est joué. La com­mis­sion sœur du Natio­nal sou­tient la dis­po­si­tion tran­si­toire (15 voix contre 10), mais la com­mis­sion de poli­tique exté­rieure des États s’y oppose. Les plé­nums des deux chambres devront tran­cher, sur fond de calen­drier char­gé : les accords ont été signés le 2 mars 2026, le mes­sage du Conseil fédé­ral trans­mis au Par­le­ment le 13 mars. Quelle que soit l’is­sue des manœuvres de pro­cé­dure, une chose paraît acquise : un pro­jet de cette por­tée qui esqui­ve­rait le ver­dict des can­tons naî­trait avec un défi­cit de légi­ti­mi­té dont ses pro­mo­teurs seraient les pre­miers à payer le prix.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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