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Sanctions UE contre la Russie : pourquoi la France et l’Italie freinent l’interdiction d’entrée des vétérans russes

Dans le cadre de son 21e paquet de sanctions, l'UE envisage d'interdire son territoire aux militaires et vétérans russes ayant servi depuis le début de l'invasion de l'Ukraine. Cette mesure qui concernerait près de 1,5 million de personnes. Mais la France et l'Italie, qui accueillent la majorité des demandes de visas russes, freinent le projet : Paris et Rome jugent sa rédaction trop large, juridiquement floue et difficile à appliquer. Décryptage d'un blocage qui illustre les limites des sanctions visant directement les individus.

Dimitri Fontana
28 juin 2026
5 min de lecture

L’U­nion euro­péenne pour­suit l’é­la­bo­ra­tion de son 21e paquet de sanc­tions contre la Rus­sie, pré­sen­té par la Com­mis­sion euro­péenne le 9 juin 2026. Ce nou­veau train de mesures ne se limite plus aux sec­teurs éco­no­mique, éner­gé­tique ou finan­cier : il entend aus­si étendre les res­tric­tions à cer­taines caté­go­ries de per­sonnes. Par­mi les pro­po­si­tions figure une inter­dic­tion d’en­trée sur le ter­ri­toire de l’U­nion pour les mili­taires et vété­rans russes ayant ser­vi dans les forces armées depuis le 24 février 2022, date du début de l’in­va­sion. Selon la pré­si­dente de la Com­mis­sion, Ursu­la von der Leyen, l’ob­jec­tif est clair : fer­mer l’Eu­rope à qui­conque a par­ti­ci­pé à la guerre. La mesure tou­che­rait envi­ron 1,5 mil­lion de per­sonnes.

La France et l’Italie freinent

Cette ini­tia­tive se heurte tou­te­fois aux réti­cences de plu­sieurs États membres. Selon Bloom­berg, la France et l’I­ta­lie estiment que le dis­po­si­tif, dans sa rédac­tion actuelle, sou­lève d’im­por­tantes dif­fi­cul­tés juri­diques et pra­tiques.

Paris et Rome ne contestent pas le prin­cipe de mesures visant les anciens com­bat­tants russes. En revanche, les deux capi­tales redoutent qu’une for­mu­la­tion trop large ne se trans­forme, dans les faits, en inter­dic­tion géné­rale frap­pant l’en­semble des res­sor­tis­sants russes − y com­pris des conscrits ayant effec­tué un ser­vice mili­taire sans avoir pris part aux com­bats.

Les deux pays consi­dèrent éga­le­ment qu’une telle res­tric­tion relève davan­tage de la poli­tique des visas que du régime euro­péen des sanc­tions. Ils s’in­ter­rogent sur­tout sur sa mise en œuvre : la pro­po­si­tion lais­se­rait à chaque État membre le soin de déter­mi­ner, au cas par cas, si un deman­deur a effec­ti­ve­ment par­ti­ci­pé aux opé­ra­tions mili­taires − un exer­cice jugé loin d’être simple. L’en­jeu n’est pas mince pour ces deux pays : la France, l’I­ta­lie et l’Es­pagne ont concen­tré près des trois quarts des quelque 670 000 demandes de visa Schen­gen dépo­sées par des res­sor­tis­sants russes en 2025.

Un casse-tête pour les consulats

Cette ques­tion consti­tue aujourd’­hui l’un des prin­ci­paux points de blo­cage. Les auto­ri­tés consu­laires et les ser­vices char­gés du contrôle aux fron­tières devraient véri­fier le par­cours mili­taire de chaque deman­deur, sans tou­jours dis­po­ser des moyens de le faire. Cer­tains craignent dès lors que les admi­nis­tra­tions ne pri­vi­lé­gient une approche de pré­cau­tion, en refu­sant davan­tage de visas à des res­sor­tis­sants dont la par­ti­ci­pa­tion aux com­bats ne serait pour­tant pas éta­blie.

La haute repré­sen­tante de l’U­nion pour les affaires étran­gères, Kaja Kal­las, affirme de son côté que Bruxelles dis­pose de ren­sei­gne­ments sur l’en­semble des Russes ayant par­ti­ci­pé au conflit et serait en mesure de les ins­crire nom­mé­ment sur une liste. Inter­ro­gée sur la fai­sa­bi­li­té du dis­po­si­tif, elle a tou­te­fois recon­nu ne pas être une experte, s’en remet­tant à l’a­vis de spé­cia­listes qui le jugent réa­li­sable. Cet opti­misme n’est pas par­ta­gé par tous : selon plu­sieurs obser­va­teurs, face aux incer­ti­tudes, les consu­lats pour­raient être ten­tés d’é­lar­gir les refus afin de limi­ter leur expo­si­tion à d’é­ven­tuelles erreurs.

Moscou dénonce une mesure « paranoïaque »

Mos­cou dénonce pour sa part une nou­velle exten­sion de la poli­tique de sanc­tions euro­péenne. La porte-parole du minis­tère russe des Affaires étran­gères, Maria Zakha­ro­va, a qua­li­fié le pro­jet de mesure « ouver­te­ment para­noïaque », esti­mant que Bruxelles ne sait plus quoi inven­ter et que ses res­tric­tions finissent par se retour­ner contre les États euro­péens eux-mêmes.

Ce débat inter­vient alors que les négo­cia­tions sur le 21e paquet res­tent dif­fi­ciles. Les États membres dis­cutent encore de mesures concer­nant le pla­fon­ne­ment du prix du pétrole russe, l’ex­ten­sion des sanc­tions aux navires de la « flotte fan­tôme » trans­por­tant du gaz natu­rel liqué­fié, plu­sieurs éta­blis­se­ments ban­caires, les opé­ra­teurs de cryp­to­mon­naies, cer­tains pro­duits de la pêche, ain­si que des entre­prises de pays tiers soup­çon­nées d’ai­der Mos­cou à contour­ner les sanc­tions occi­den­tales. Plu­sieurs gou­ver­ne­ments, dont la Bul­ga­rie, la Slo­va­quie et la Hon­grie, s’in­ter­rogent par ailleurs sur l’u­ti­li­té de nou­velles res­tric­tions jugées par­fois sym­bo­liques ou dom­ma­geables pour les éco­no­mies euro­péennes.

Sans remettre en cause la stra­té­gie géné­rale de pres­sion sur la Rus­sie, les réserves de Paris et de Rome illus­trent les ten­sions qui appa­raissent dès lors que les sanc­tions touchent direc­te­ment les per­sonnes phy­siques, sou­le­vant des ques­tions de preuve, de sécu­ri­té juri­dique et de fai­sa­bi­li­té admi­nis­tra­tive.

Et la Suisse ?

Au-delà des Vingt-Sept, la ques­tion résonne aus­si en Suisse, qui aligne le plus sou­vent sa poli­tique sur les paquets de sanc­tions euro­péens. Berne exa­mine en effet chaque train de mesures indi­vi­duel­le­ment avant de déci­der de s’a­li­gner. Le pays avait déjà sui­vi Bruxelles sur le ter­rain des visas en 2022, en sus­pen­dant l’ac­cord de faci­li­ta­tion conclu avec Mos­cou − sans tou­te­fois ins­tau­rer d’in­ter­dic­tion géné­rale, les res­sor­tis­sants russes res­tant sou­mis à la pro­cé­dure ordi­naire. Une éven­tuelle reprise de la mesure visant les vété­rans sou­lè­ve­rait, côté suisse, les mêmes inter­ro­ga­tions pra­tiques que celles expri­mées par Paris et Rome.

Cet ali­gne­ment nour­rit tou­te­fois un débat récur­rent sur la neu­tra­li­té hel­vé­tique. L’UDC, pre­mier par­ti du pays, juge qu’en repre­nant les sanc­tions euro­péennes la Suisse a sacri­fié sa neu­tra­li­té ; le par­ti a dépo­sé en 2024, avec Pro Suisse, une ini­tia­tive popu­laire visant à inter­dire consti­tu­tion­nel­le­ment la par­ti­ci­pa­tion à des sanc­tions contre un État bel­li­gé­rant. Le Conseil fédé­ral défend pour sa part une lec­ture inverse, esti­mant que le droit de la neu­tra­li­té − qui porte sur la non-par­ti­ci­pa­tion mili­taire à un conflit − reste plei­ne­ment res­pec­té, la reprise de sanc­tions éco­no­miques rele­vant de sa marge de manœuvre poli­tique. La Rus­sie a − quant à elle − tran­ché, en clas­sant la Suisse comme “État inami­cal”.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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