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Remigration : comment le mot s’est imposé dans le débat européen en 2026

De Porto à Strasbourg, la remigration s'est imposée comme l'un des sujets majeurs du débat migratoire européen. Longtemps tenue à l'écart des discussions officielles, l'idée est désormais portée par des élus, des partis politiques et des mouvements de plus en plus influents. Retour sur une année charnière, sur ce que recouvre réellement le concept et sur les raisons de son ascension.

Dimitri Fontana
24 juin 2026
8 min de lecture

Le 17 juin 2026, le Par­le­ment euro­péen vote le « règle­ment retour », 418 voix contre 218. À l’an­nonce du résul­tat, une par­tie de l’hé­mi­cycle se lève, applau­dit et entonne send them back ! − ren­voyez-les ! devant une gauche en état de choc.

Fil­mée et reprise dans toute la presse euro­péenne, la scène aurait été impen­sable dans cette enceinte il y a quelques années. Elle dit une bas­cule : en 2026, un mot long­temps confi­né aux marges mili­tantes, « remi­gra­tion », s’est ins­tal­lé au cœur du débat ins­ti­tu­tion­nel euro­péen. Encore faut-il s’en­tendre sur ce qu’il recouvre − car sa défi­ni­tion est elle-même l’en­jeu d’une lutte.

Ce que le mot veut dire

Le terme est sou­vent employé sans être défi­ni avec pré­ci­sion. Ses détrac­teurs lui attri­buent fré­quem­ment des signi­fi­ca­tions qu’il ne recouvre pas néces­sai­re­ment dans les textes de ses pro­mo­teurs, en l’as­si­mi­lant à des expul­sions mas­sives ou à des dépla­ce­ments for­cés de popu­la­tions. Pour ses par­ti­sans, cette confu­sion n’est pas acci­den­telle : elle contri­bue à rendre le concept poli­ti­que­ment inac­cep­table avant même que son conte­nu réel ne soit dis­cu­té.

Dans son ouvrage Remi­gra­tion. Pour l’Eu­rope de nos enfants, Jean-Yves Le Gal­lou le pré­sente comme un « ren­ver­se­ment coper­ni­cien » du regard por­té sur l’im­mi­gra­tion. Selon lui, le débat public est géné­ra­le­ment abor­dé du point de vue du migrant : ses droits, son par­cours, ses aspi­ra­tions ou ses dif­fi­cul­tés. La remi­gra­tion pro­pose au contraire de repla­cer au centre les inté­rêts du peuple d’ac­cueil, sa conti­nui­té his­to­rique, sa cohé­sion cultu­relle et sa sou­ve­rai­ne­té poli­tique.

Dans cette pers­pec­tive, la remi­gra­tion ne désigne pas uni­que­ment l’exé­cu­tion des expul­sions déjà pré­vues par la loi. Elle ren­voie plus lar­ge­ment à l’i­dée d’une inver­sion des flux migra­toires qui ont mar­qué l’Eu­rope depuis plu­sieurs décen­nies. Ses par­ti­sans consi­dèrent que l’im­mi­gra­tion de masse n’est pas un phé­no­mène irré­ver­sible et qu’une poli­tique publique peut favo­ri­ser, selon les situa­tions, les retours volon­taires, les départs contraints des per­sonnes en situa­tion irré­gu­lière ou encore la réduc­tion durable de la pré­sence étran­gère dans cer­tains pays euro­péens.

Jean-Yves Le Gal­lou insiste éga­le­ment sur une dis­tinc­tion impor­tante : la remi­gra­tion n’est pas pré­sen­tée comme une mesure uni­forme appli­quée indis­tinc­te­ment à tous les immi­grés ou à tous les bina­tio­naux. Dans ses écrits, il décrit un pro­ces­sus gra­dué allant de l’ar­rêt de l’im­mi­gra­tion sup­plé­men­taire et de l’é­loi­gne­ment des clan­des­tins jus­qu’à des poli­tiques d’in­ci­ta­tion au retour volon­taire pour cer­taines caté­go­ries de popu­la­tion.

Une origine militante

Le mot n’est pas né en 2026. Il cir­cule depuis de nom­breuses années dans les milieux intel­lec­tuels et poli­tiques qui contestent les poli­tiques migra­toires conduites en Europe depuis la fin du XXᵉ siècle.

Sa dif­fu­sion s’ac­cé­lère dans les années 2010, à mesure que les ques­tions démo­gra­phiques et iden­ti­taires prennent une place crois­sante dans le débat public. Ses pro­mo­teurs estiment alors que les trans­for­ma­tions pro­vo­quées par plu­sieurs décen­nies d’im­mi­gra­tion de masse ne peuvent être ana­ly­sées uni­que­ment sous l’angle éco­no­mique ou admi­nis­tra­tif. Selon eux, elles sou­lèvent éga­le­ment des ques­tions de conti­nui­té his­to­rique, de trans­mis­sion cultu­relle et d’i­den­ti­té des peuples euro­péens.

Par­mi les per­son­na­li­tés qui ont contri­bué à popu­la­ri­ser le concept figurent notam­ment l’Au­tri­chien Mar­tin Sell­ner, le Fran­çais Jean-Yves Le Gal­lou, la Néer­lan­daise Eva Vlaar­din­ger­broek ou encore le Bri­tan­nique Tom­my Robin­son. Plu­sieurs for­ma­tions poli­tiques euro­péennes ont ensuite repris ce voca­bu­laire, notam­ment le FPÖ autri­chien, le Vlaams Belang belge, l’AfD alle­mande ou Recon­quête ! en France.

L’ob­jec­tif était clai­re­ment méta­po­li­tique : modi­fier le cadre du débat avant même de conqué­rir le pou­voir. Pen­dant long­temps, la remi­gra­tion demeu­ra un concept connu d’un cercle rela­ti­ve­ment res­treint de mili­tants, d’in­tel­lec­tuels et de res­pon­sables poli­tiques. Les évé­ne­ments de 2026 montrent que cette période est désor­mais révo­lue.

« En deux ans, tout le monde a enten­du par­ler de remi­gra­tion. Nous allons entraî­ner tous les par­tis dans notre direc­tion », décla­rait Mar­tin Sell­ner à Milan en 2025.

2026 : l’année de la bascule

Trois dates jalonnent cette mon­tée en visi­bi­li­té.

Por­to, 30 mai. La deuxième édi­tion du « Remi­gra­tion Sum­mit » réunit, selon les orga­ni­sa­teurs, envi­ron 500 par­ti­ci­pants, par­mi les­quels des repré­sen­tants de l’AfD alle­mande et de Vox espa­gnol. Orga­ni­sé par Mar­tin Sell­ner, l’é­vé­ne­ment vise expli­ci­te­ment à dépas­ser les cadres natio­naux pour struc­tu­rer un réseau euro­péen autour du concept. Le média d’ex­trême gauche Bas­ta ! y voit une entre­prise de pro­mo­tion de la « dépor­ta­tion de masse » ; ses par­ti­ci­pants, un tra­vail de mise en réseau idéo­lo­gique. À l’is­sue du som­met, la cam­pagne Save Europe Act est lan­cée et réunit des cen­taines de mil­liers de signa­tures : pre­mière Ini­tia­tive citoyenne euro­péenne por­tée par les mou­ve­ments patrio­tiques euro­péens, elle vise à ras­sem­bler un mil­lion de signa­tures afin d’o­bli­ger la Com­mis­sion euro­péenne à exa­mi­ner ses pro­po­si­tions.

Bus­to Arsi­zio, 5 juin. Près de Milan, le comi­té Remi­gra­zione e Ricon­quis­ta pré­sente un pro­jet de loi en dix points por­tant expli­ci­te­ment sur la remi­gra­tion. Le texte pré­voit des primes au retour volon­taire, l’ex­pul­sion sys­té­ma­tique des per­sonnes en situa­tion irré­gu­lière et − point le plus radi­cal − l’ex­pul­sion d’I­ta­liens natu­ra­li­sés condam­nés par la jus­tice. Por­té par des mou­ve­ments comme Casa­Pound, il illustre le pas­sage du slo­gan à la pro­po­si­tion légis­la­tive for­ma­li­sée.

Stras­bourg, 17 juin. Le Par­le­ment euro­péen adopte le « règle­ment retour » (418 voix contre 218, 30 abs­ten­tions). Le texte accé­lère l’é­loi­gne­ment des res­sor­tis­sants de pays tiers en séjour irré­gu­lier, auto­rise une déten­tion pou­vant aller jus­qu’à 24 mois et crée un cadre pour des « hubs de retour » situés hors de l’U­nion. La pré­si­dente du Conseil ita­lien Gior­gia Melo­ni salue un « suc­cès his­to­rique ». C’est à cet ins­tant que reten­tissent les chants send them back.

Un point mérite ici toute la pré­ci­sion pos­sible, car c’est là que le voca­bu­laire devient trom­peur : le « règle­ment retour » porte juri­di­que­ment sur le ren­voi de per­sonnes en séjour irré­gu­lier, non sur la « remi­gra­tion » au sens large. En faire la consé­cra­tion de l’autre serait un rac­cour­ci. Ce que le vote révèle, en revanche, c’est un dur­cis­se­ment ins­ti­tu­tion­nel bien réel − et un cli­mat où le mot d’ordre iden­ti­taire trouve désor­mais à s’ex­pri­mer jusque dans l’hé­mi­cycle euro­péen.

Une pression venue aussi des États

Le mou­ve­ment ne se limite pas aux mili­tants et aux groupes par­le­men­taires : plu­sieurs gou­ver­ne­ments poussent eux-mêmes vers une plus grande lati­tude pour expul­ser.

Le Dane­mark, qui prend la pré­si­dence de l’U­nion en juillet 2026, a mené une coa­li­tion de neuf États − Autriche, Ita­lie, Pologne et pays baltes notam­ment − pour récla­mer une marge de manœuvre accrue, jus­qu’à adres­ser une lettre à la Cour euro­péenne des droits de l’homme. Ces États jugent que l’in­ter­pré­ta­tion actuelle de la Conven­tion entrave leur capa­ci­té à expul­ser des migrants ayant com­mis des crimes.

La Com­mis­sion euro­péenne elle-même a dur­ci son agen­da sur les retours, plai­dant pour des pro­cé­dures « plus effi­caces ». Les par­ti­sans de la fer­me­té s’ap­puient sur un chiffre récur­rent : selon la Com­mis­sion, le taux de retour effec­tif des per­sonnes visées par une déci­sion d’é­loi­gne­ment tour­nait encore autour de 20 % en 2025. Ils y voient la preuve d’un sys­tème trop lent et trop peu dis­sua­sif. C’est leur prin­ci­pal argu­ment d’ordre, et il s’a­dosse à une fai­blesse réelle et docu­men­tée du dis­po­si­tif euro­péen.

Les arguments en présence

Le débat oppose deux lec­tures dif­fi­ci­le­ment conci­liables.

Pour ses par­ti­sans, la remi­gra­tion − dans sa ver­sion modé­rée − répond à une exi­gence de sou­ve­rai­ne­té : un État doit pou­voir faire appli­quer ses déci­sions d’é­loi­gne­ment, sans quoi la règle de droit se décré­di­bi­lise elle-même. Le faible taux de retour est leur pièce à charge. Dans sa ver­sion plus ambi­tieuse, le concept est pré­sen­té comme une réponse à ce qu’ils décrivent comme l’é­chec des poli­tiques d’in­té­gra­tion et une perte de contrôle cultu­rel.

Pour ses adver­saires − ONG de gauche, juristes pro­gres­sistes, la gauche euro­péenne − le terme est dan­ge­reux pré­ci­sé­ment par son flou. Le Haut-Com­mis­saire des Nations unies aux droits de l’homme, Vol­ker Türk, a « pro­fon­dé­ment regret­té » l’a­dop­tion du règle­ment du 17 juin, met­tant en garde contre l’ex­ten­sion de la déten­tion et l’ex­ter­na­li­sa­tion des obli­ga­tions en matière de droits humains vers des États tiers. Plus lar­ge­ment, ils sou­lignent que la ver­sion dure du concept, en visant des per­sonnes en règle ou natu­ra­li­sées sur la base de leur ori­gine, fran­chit la ligne entre poli­tique migra­toire et dis­cri­mi­na­tion eth­nique.

Entre les deux, la plu­part des gou­ver­ne­ments de centre oscil­lent : fer­me­té dans le dis­cours, contraintes juri­diques et consti­tu­tion­nelles dans les actes.

« Je pense qu’entre la posi­tion de Mélenchon/LFI qui consiste à dire “c’est la nou­velle France, plus ils sont nom­breux plus ça va”, et ceux qui sont par­ti­sans de la remi­gra­tion, il n’y pas tel­le­ment de place. »
Jean-Yves Le Gal­lou, Face à Bock-Côté, CNews, 16/05/2026

Une bascule réelle, une issue ouverte

Que rete­nir de 2026 ? Que le mot « remi­gra­tion » a indé­nia­ble­ment gagné en visi­bi­li­té et en res­pec­ta­bi­li­té appa­rente : pas­sé des som­mets iden­ti­taires aux pro­po­si­tions de loi, il a accom­pa­gné un dur­cis­se­ment ins­ti­tu­tion­nel tel qu’un slo­gan mili­tant a pu réson­ner dans l’hé­mi­cycle de Stras­bourg. Sur ce constat fac­tuel, il y a peu à contes­ter.

Ce qui reste ouvert, c’est la por­tée réelle de cette bas­cule. Un dur­cis­se­ment voté n’est pas un dur­cis­se­ment appli­qué : les « hubs de retour » sont annon­cés, pas opé­ra­tion­nels, et leur com­pa­ti­bi­li­té avec le droit euro­péen se joue­ra devant les tri­bu­naux. Sur­tout, l’am­bi­guï­té entre « retour » et « remi­gra­tion » reste le nœud du débat − ses pro­mo­teurs ayant tout inté­rêt à l’en­tre­te­nir, leurs adver­saires à la dénon­cer. Que 2026 soit un tour­nant durable ou un pic conjonc­tu­rel dépen­dra de ce que les États feront des marges qu’ils réclament, et de la réponse des opi­nions comme des juges. Une chose est sûre : le mot, lui, s’est ins­tal­lé. Pour ceux qui l’ont for­gé, c’est déjà une vic­toire méta­po­li­tique.

Pour aller plus loin

  • Biblio­gra­phie : vient de paraître sur le sujet, en langue fran­çaise, un ouvrage fon­da­men­tal, sous la plume de Jean-Yves Le Gal­lou : Remi­gra­tion. Pour l’Eu­rope de nos enfants. À se pro­cu­rer sur boutique.institut-iliade.com
  • Res­sources : en langue anglaise, l’ex­celllent “whatis.remigration.eu” qui offre une défi­ni­tion très exhaus­tive.
Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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