« Il n’y a pas de civilisation vivante sans libertés concrètes » : grand entretien avec Romain Petitjean (Institut Iliade)

Grand entretien avec Romain Petitjean (Institut Iliade) : « Il n’y a pas de civilisation vivante sans libertés concrètes »

Le mot est partout invoqué, rarement défini. Gouvernements, institutions, médias, partis politiques : chacun se réclame aujourd’hui de la liberté. Pourtant, la tradition européenne a longtemps parlé des libertés, au pluriel. Libertés concrètes, héritées, enracinées : franchises locales, autonomies communales, corps intermédiaires, droits coutumiers, protections face à l’arbitraire du pouvoir central. Une conception charnelle et politique bien différente de l’individualisme juridique contemporain.

C’est précisément autour de ce thème que l’Institut Iliade a tenu son dernier colloque, le samedi 11 avril, en réunissant intellectuels, essayistes et observateurs soucieux de penser la crise actuelle des peuples européens. Car la question n’est pas théorique. Surveillance numérique, judiciarisation croissante de la parole publique, centralisation technocratique, recul des souverainetés nationales, affaiblissement des médiations locales : partout en Europe, beaucoup ont le sentiment que les libertés reculent au moment même où elles sont sans cesse célébrées.

Pour en parler, nous recevons Romain Petitjean, directeur du développement de l'Institut Iliade.

Entretien

Votre colloque annuel s’est tenu il y a quelques jours autour du thème des « libertés ». Pourquoi avoir choisi ce sujet, alors que beaucoup associent d’abord l’Institut Iliade aux questions didentité européenne, de transmission civilisationnelle ou encore de remigration ?

Si l’on associe spontanément l’Institut Iliade aux questions d’identité, de transmission ou de remigration, c’est parce que ces thèmes sont effectivement au cœur des préoccupations européennes actuelles. Mais la question des libertés leur est intimement liée. Il n’y a pas d’identité vivante sans liberté de transmission, pas de civilisation durable sans liberté d’éducation, de création, d’enracinement, pas de peuple souverain sans libertés politiques concrètes. Et surtout il ne peut y avoir de conscience de soi et de projets politiques de rupture, sans liberté, sans droits d’affirmer ce que nous sommes ou de désigner nos ennemis.

Nous avons voulu revenir à ce mot de « libertés », au pluriel, car il renvoie à une tradition européenne ancienne et profonde. Avant d’être un slogan idéologique, les libertés furent des réalités vécues : libertés communales, franchises locales, autonomie des corps intermédiaires, capacité des peuples à se gouverner selon leurs mœurs et leurs intérêts. Cette conception charnelle et historique contraste fortement avec la liberté abstraite souvent invoquée aujourd’hui, qui coexiste paradoxalement avec une centralisation croissante, une inflation normative et un contrôle social toujours plus serré.La société libérale enfante la société de contrôle et de surveillance comme le démontre brillamment un de nos auteurs, Guillaume Travers.

Voir aussi : Parution : “Remigration. Pour l’Europe de nos enfants”, de Jean-Yves Le Gallou. Recension

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Choisir ce thème en 2026 n’avait donc rien d’un détour. Nous vivons un moment où beaucoup sentent confusément que les libertés reculent : liberté d’expression fragilisée, souverainetés nationales contournées, vie privée menacée par la surveillance technologique, liberté économique comprimée, liberté éducative restreinte. Il nous paraissait nécessaire de nommer cette crise et d’en examiner les causes.

Enfin, parler des libertés permet aussi de rappeler que notre démarche n’est pas nostalgique ou défensive. Il ne s’agit pas seulement de conserver un héritage, mais de rendre aux Européens des marges d’action, de responsabilité et de décision sur leur propre destin. Autrement dit : redonner chair à la liberté là où elle tend à devenir un mot vide.

Qu'en est-il de l'état des libertés aujourd'hui en France ? De mémoire, votre organisation a poursuivi un préfet et un ministre pour l'interdiction abusive d'un de vos colloques, pouvez-vous revenir sur cet épisode ?

L’état des libertés en France appelle une vigilance réelle. On observe depuis plusieurs années une tendance préoccupante : recours croissant aux interdictions préventives, extension très large de la notion de trouble à l’ordre public, pression idéologique sur certains débats, tentation administrative de filtrer en amont ce qui devrait relever de la libre confrontation des idées. Cela crée un climat où certaines opinions deviennent tolérées ou non selon le contexte politique du moment.

L’épisode que vous mentionnez en est une illustration précise. En mai 2023, le colloque en hommage à Dominique Venner, organisé par l’Institut Iliade, a fait l’objet d’une interdiction décidée par la préfecture de police de Paris. Cette décision visait un événement intellectuel et mémoriel, sans qu’un trouble matériel sérieux paraisse établi. Pire les attaques de l’Etat contre notre colloque historique, se sont fait sur la base d’un « ordre immatériel » à protéger et pour cela le Préfet à ordonné une interdiction préventive exactement comme le roman de science fiction de Philipe K. Dick, Minority Report. Nous avons considéré qu’il s’agissait d’une atteinte grave à la liberté de réunion et à la liberté d’expression.

C’est pourquoi cette interdiction a été contestée en justice. Au-delà du cas particulier, l’enjeu était de rappeler un principe fondamental : dans un État de droit, on n’interdit pas une réunion en raison de désaccords idéologiques supposés ou de campagnes de pression militante. La liberté doit demeurer la règle, l’interdiction l’exception strictement encadrée.

Cet épisode montre deux choses. D’abord, que les libertés publiques ne sont jamais définitivement acquises. Ensuite, qu’elles dépendent aussi de la capacité des citoyens et des organisations à les défendre concrètement lorsqu’elles sont menacées.

Il y a là une leçon plus large pour la France contemporaine : quand il faut saisir les tribunaux pour tenir un colloque intellectuel pacifique, c’est que quelque chose du rapport normal entre pouvoir et liberté s’est dégradé.

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Vous inscrivez-vous dans le sillage des penseurs contre-révolutionnaires lorsque vous parlez de "libertés" (au pluriel) ? Je pense notamment à Edmund Burke, Josephe de Maistre ou plus proche de nous, Charles Maurras.

Nous ne nous inscrivons pas dans une logique de filiation scolaire ou de répétition doctrinale, mais il est évident que certains penseurs contre-révolutionnaires ont posé des questions qui demeurent très actuelles. Lorsqu’Edmund Burke critique les abstractions politiques détachées de l’histoire, lorsque Joseph de Maistre rappelle que les sociétés reposent sur des héritages longs et des autorités légitimes, lorsque Charles Maurras oppose les libertés concrètes à l’étatisme centralisateur, ils mettent le doigt sur des tensions toujours vivantes.

Le pluriel est ici essentiel. Parler des libertés, ce n’est pas invoquer une notion vague et désincarnée. C’est parler de libertés réelles : liberté des familles de transmettre, liberté des communes d’administrer leurs affaires, liberté des corps intermédiaires d’exister, liberté des peuples de décider pour eux-mêmes, liberté de pensée et de parole face aux conformismes du moment. Ce sont des libertés situées, enracinées, exercées dans des cadres concrets.

La modernité politique a souvent promis la liberté tout en concentrant toujours davantage le pouvoir. On a parfois remplacé des libertés organiques par une liberté abstraite de l’individu seul face à l’État, au marché ou à de grandes structures technocratiques. C’est ce paradoxe que ces auteurs avaient perçu, chacun à leur manière.

Cela ne signifie pas qu’il faille tout reprendre chez eux sans examen. Chaque auteur appartient à son siècle, à ses combats, à ses limites. Mais il serait absurde de se priver de leurs intuitions sous prétexte qu’elles dérangent encore.

Notre démarche consiste plutôt à puiser dans la longue mémoire européenne ce qui peut éclairer le présent. Si certains contre-révolutionnaires nous aident à comprendre pourquoi tant de nos contemporains se sentent moins libres dans des sociétés qui parlent sans cesse de liberté, alors oui, ils demeurent des interlocuteurs utiles. On remarque d’ailleurs que mêmes les intellectuels de la néo-réaction américaine s’y réfèrent.

L’Union européenne apparaît à certains comme un espace de circulation et de droits, à d’autres comme une machine normative. Comment jugez-vous son bilan du point de vue des libertés concrètes ?

L’Union européenne s’est largement construite sur une promesse de circulation, de prospérité et de coopération entre nations du continent. Sur certains aspects, elle a effectivement facilité les échanges, la mobilité étudiante ou professionnelle, ainsi que certaines formes de coordination utiles. Il serait artificiel de le nier.

Mais la question posée est celle des libertés concrètes. Et sur ce terrain, le bilan apparaît beaucoup plus contrasté. Car à mesure que l’Union s’est approfondie, elle s’est aussi transformée en un système normatif très dense, produisant un volume considérable de règles, de directives, de jurisprudences et de mécanismes de surveillance qui échappent souvent à la compréhension comme au contrôle direct des peuples européens.

Le paradoxe est là : on a parfois accru des libertés de circulation tout en réduisant des libertés de décision. Les nations peuvent moins librement définir certaines orientations essentielles en matière économique, budgétaire, migratoire, énergétique ou parfois même sociétale, sans se heurter à un cadre supranational de plus en plus contraignant. Or la première des libertés politiques d’un peuple est de pouvoir choisir son destin. Cette perspective n’existe d’ailleurs même pas à l’échelle européenne, l’UE technocratique étant un nain politique.

À cela s’ajoute une tendance préoccupante : la confusion croissante entre État de droit et gouvernement des juges, entre coopération européenne et discipline idéologique. Lorsqu’un désaccord politique profond est requalifié en manquement technique ou en déviance morale, le débat démocratique se rétrécit.

Du point de vue des libertés concrètes, la question n’est donc pas d’être pour ou contre l’Europe, mais de savoir quelle Europe nous voulons. Une Europe des nations, respectueuse des souverainetés, des subsidiarités réelles et des diversités historiques ? Ou une Europe administrative où la norme et le marché remplacent peu à peu la politique ?

Beaucoup de citoyens sentent aujourd’hui que l’Union protège certains droits abstraits tout en éloignant les centres de décision. C’est cette tension qui nourrit la défiance contemporaine.

La liberté d’expression est-elle aujourd’hui la liberté la plus menacée en Europe ?

La liberté d’expression occupe en effet une place singulière. Elle n’est pas une liberté parmi d’autres, car elle conditionne l’exercice de beaucoup d’autres. Sans liberté de parole, comment contester une injustice, défendre une conviction, organiser une opposition, transmettre une vérité dérangeante ou simplement nommer le réel ? En ce sens, elle est souvent la première des libertés.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les États-Unis d'Amérique ont placé la liberté d’expression, de presse, de réunion et de religion au cœur du First Amendment to the United States Constitution. Les fondateurs américains avaient compris qu’un pouvoir supporte difficilement la contradiction, et que la protection de la parole libre constitue donc un rempart décisif contre les dérives autoritaires.

En Europe, la situation actuelle mérite d’être regardée avec lucidité. Nous ne sommes pas face, dans la plupart des cas, à une censure brutale et frontale telle qu’on l’a connue dans les régimes totalitaires. Les mécanismes sont plus diffus : pénalisation croissante de certains propos, restrictions administratives, dépendance à de grandes plateformes privées, campagnes de disqualification morale, autocensure professionnelle ou sociale. Beaucoup de citoyens peuvent théoriquement parler, mais savent qu’un coût peut s’y attacher.

C’est pourquoi la liberté d’expression est probablement l’une des libertés les plus fragilisées aujourd’hui. Lorsqu’une société commence à craindre les mots, elle finit souvent par craindre les idées, puis les faits eux-mêmes.

Pour autant, il faut éviter les simplifications. D’autres libertés sont également sous pression : vie privée face à la surveillance technologique, souveraineté populaire face aux instances lointaines, liberté éducative, liberté d’association. Mais la liberté d’expression a ceci de particulier qu’elle permet précisément de défendre toutes les autres. Lorsqu’elle recule, l’ensemble du corps civique s’affaiblit.

Existe-t-il aujourd’hui en Europe ou dans le monde un modèle politique qui selon vous défend encore "les libertés" et dont il serait possible de s'inspirer ?

Il n’existe probablement pas aujourd’hui de modèle parfait, prêt à l’emploi, qu’il suffirait d’importer mécaniquement. Chaque peuple a son histoire, ses équilibres, ses institutions, ses mœurs propres. Chercher un modèle clé en main serait d’ailleurs contradictoire avec l’idée même de libertés concrètes, qui supposent l’enracinement et l’adaptation aux réalités régionales et nationales.

En revanche, il existe des exemples partiels dont il est possible de s’inspirer. La Suisse demeure souvent citée pour la vitalité de ses mécanismes référendaires, la force de ses autonomies locales, son fédéralisme et la proximité relative entre gouvernants et gouvernés. Elle rappelle qu’une démocratie peut rester vivante lorsqu’elle laisse de vraies prises au citoyen.

Les pays d’Europe centrale ont, à certains moments, rappelé l’importance de la souveraineté nationale, du contrôle des frontières et du refus de certaines uniformisations idéologiques. Même si chaque cas a ses limites, ils ont montré qu’il était encore possible de résister à l’idée selon laquelle toute politique devrait être décidée ailleurs.

Les États-Unis, malgré leurs contradictions internes, conservent une culture puissante de la liberté d’expression et de la méfiance envers le pouvoir central, héritée de leur tradition constitutionnelle. Sur ce point, l’Europe aurait parfois intérêt à relire certaines évidences oubliées.

Il faudrait aussi regarder des réalités moins spectaculaires : communes bien administrées, régions autonomes, structures de proximité, tissus associatifs vivants. Les libertés ne résident pas seulement dans les grands textes ; elles vivent souvent dans les échelons concrets où les citoyens gardent prise sur leur existence.

La vraie question n’est donc pas : quel modèle copier ? Elle est plutôt : comment réapprendre à articuler autorité légitime, subsidiarité réelle, responsabilité civique et protections contre l’arbitraire. C’est sans doute là que renaîtront les libertés européennes, non dans l’imitation, mais dans la fidélité créatrice à notre propre tradition.

J’invite vos lecteurs à approfondir ces réflexions en lisant les actes du colloque consacré aux libertés, le dernier cahier de notre Pôle Études ou à se rendre sur notre chaine YouTube où les conférences seront mis en lignes au cours des prochains jours.

Propos recueillis par Dimitri Fontana, 27/04/2026

Pour aller plus loin

Institut Iliade, Liberté. Cahier d’études pour une pensée européenne n°3, 340 pages, 28 €

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