Diplomatie cantonale à Bruxelles : qui a signé, et devant qui répondre ?
La Conférence des gouvernements cantonaux a signé un accord inédit avec le Comité européen des régions – sans dire combien de cantons l'ont voulu, et en touchant aux dossiers les plus sensibles de la relation Suisse-UE, libre circulation en tête. Constitutionnellement défendable, la démarche court-circuite pourtant l'exigence la plus élémentaire : savoir qui s'engage, au nom de qui.
« Les cantons suisses s’invitent à Bruxelles », titre Watson. En réalité, c’est la Conférence des gouvernements cantonaux (CdC), par la signature de son président, le conseiller d’État argovien Markus Dieth, qui vient de conclure un « memorandum of understanding » avec le Comité européen des régions, un organe officiel de l’Union européenne – au nom d’un nombre de cantons qu’elle refuse de préciser. Rencontres annuelles, prises de position communes, échanges d’informations institutionnalisés, et même une représentation permanente côté européen : l’affaire est présentée comme un simple exercice du droit constitutionnel des cantons à entretenir des relations extérieures dans leurs domaines de compétence.
L’article 56 de la Constitution autorise en effet cette « petite politique étrangère » cantonale. Mais trois éléments devraient tempérer l’enthousiasme.
Une opacité difficilement défendable
D’abord, le mandat. Une décision de la CdC requiert le soutien d’au moins 18 cantons. Or, selon Watson, Markus Dieth refuse de dire combien de gouvernements cantonaux ont effectivement mandaté la signature, se contentant d’assurer qu’ils étaient « bien, bien plus nombreux » que le minimum requis. L’argument se retourne contre lui : si la majorité était aussi écrasante, pourquoi la cacher ? Le secret n’a qu’une fonction ici – dissimuler l’existence de cantons dissidents, tout en les engageant quand même. Car c’est bien la conséquence concrète : un gouvernement cantonal qui aurait refusé le mandat se retrouve néanmoins représenté à Bruxelles sous la bannière « des cantons suisses », et ses citoyens n’ont aucun moyen de le savoir – donc aucun moyen de lui en demander compte, ni de l’en féliciter d’ailleurs. Ni vote parlementaire, ni publication, ni traçabilité : le mécanisme le plus élémentaire de la responsabilité démocratique est court-circuité, par les collectivités mêmes qui se posent en gardiennes de la démocratie de proximité.
Le choix du terrain le plus miné
Ensuite, le contenu. Le mémorandum ne se limite pas aux thèmes classiques de la coopération régionale comme la mobilité transfrontalière : il mentionne explicitement la libre circulation des personnes et le marché du travail transfrontalier. Autrement dit, précisément les sujets qui empoisonnent la relation entre Berne et Bruxelles, et qui seront au cœur du débat sur les nouveaux accords bilatéraux. Affirmer, comme le fait Dieth, que les discussions resteront cantonnées à la coopération transfrontalière relève au mieux de l’optimisme, au plus du déni : on n’inscrit pas la libre circulation dans un texte pour ne jamais en parler.
Des cantons tout sauf unis
Enfin, la légitimité politique. Les cantons sont profondément divisés sur la question européenne : quatre d’entre eux ont rejeté les nouveaux accords avec l’UE, un s’est abstenu, et dix ont réclamé – contre l’avis de la CdC elle-même – que ces accords soient soumis à la double majorité du peuple et des cantons. La CdC parle donc à Bruxelles au nom d’un corps qui ne parle pas d’une seule voix, tout en s’étant opposée à l’instrument (la double majorité) qui donnerait justement plus de poids à ces mêmes cantons dans la décision finale.
La démarche n’est pas un putsch diplomatique, et le Département fédéral des affaires étrangères a apparemment été tenu au courant. Mais elle installe un canal parallèle, opaque dans son mandat, sur les dossiers les plus sensibles du moment. Le jour où une position « cantonale » élaborée avec un organe de l’UE divergera de la ligne fédérale, on découvrira que le « complément » revendiqué par Markus Dieth ressemblait davantage à un précédent.
À grandement surveiller et exiger des réponses.
Ils cherchent clairement a vous fagocyter subrepticement.