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« Chassons les marchands du temple de la démocratie directe suisse » : entretien avec Uli Windisch

Et si Guillaume Tell, loin d'être une figure désuète bonne à reléguer dans les livres pour enfants, disait quelque chose d'essentiel sur la Suisse d'aujourd'hui ? C'est la conviction du sociologue Uli Windisch, qui voit dans le héros à l'arbalète le symbole d'un homme enraciné, libre et révolté, face à un Gessler sans terre ni famille − figure d'un pouvoir abstrait et froid auquel il identifie l'Union européenne. Contre ceux qui ne jugent le monde qu'à l'aune du calcul économique, il plaide pour que l'on réapprenne à lire les symboles.

Dimitri Fontana
12 juin 2026
6 min de lecture

Dans cet entre­tien, le socio­logue Uli Win­disch, pro­fes­seur hono­raire de l’U­ni­ver­si­té de Genève et fon­da­teur de LesObservateurs.ch, prend la défense de la démo­cra­tie directe suisse face à une lente éro­sion de la sou­ve­rai­ne­té natio­nale. S’ap­puyant sur la figure de Guillaume Tell, à laquelle il vient de consa­crer un ouvrage, il appelle ses conci­toyens à résis­ter aux « mar­chands du temple » et aux pres­sions de l’U­nion euro­péenne.

Pour­quoi vous oppo­sez-vous avec tant de force à une « Suisse à dix mil­lions » ?

Ce qui me frappe ces temps-ci, c’est que ce pro­jet, que l’on devrait à tout prix vou­loir empê­cher, compte autant d’a­deptes. Je suis sur­pris, pour ne pas dire hor­ri­fié, de consta­ter qu’une masse de Suisses ne sai­sissent pas les enjeux pro­fonds d’une telle vota­tion. Depuis quelque temps, à l’oc­ca­sion de plu­sieurs scru­tins − et sur­tout de ceux à venir, qui concernent l’U­nion euro­péenne −, les mar­chands du temple, finan­ciers et éco­no­miques, par­viennent à faire peur à la popu­la­tion. Tous les moyens sont bons pour l’ef­frayer, pour lui faire croire que la Suisse connaî­tra de graves dif­fi­cul­tés.

Cela ne rap­pelle-t-il pas l’é­pi­sode de 1992 ?

Pré­ci­sé­ment. C’é­tait − ô sur­prise − le refus d’en­trer dans l’Es­pace éco­no­mique euro­péen. On nous pré­di­sait une catas­trophe for­mi­dable si nous n’adhé­rions pas à cette ins­ti­tu­tion. Men­songes, contre-véri­tés, menaces : créer la peur pour téta­ni­ser les Suisses. Or le refus n’a eu aucune consé­quence fâcheuse. La Suisse se porte tou­jours aus­si bien. Il faut gar­der ces exemples en tête.

Vous venez de publier un livre sur Guillaume Tell, sous-titré « La puis­sance d’un mythe ». Y a‑t-il un rap­port avec ces vota­tions et ces accords qui s’ap­pa­rentent, disons-le, à des formes de sou­mis­sion ?

Bien sûr. De plus en plus de fon­de­ments de la Suisse s’af­fai­blissent : la démo­cra­tie directe, la sou­ve­rai­ne­té, l’in­dé­pen­dance, la neu­tra­li­té. Les gens devraient s’en révol­ter, comme Guillaume Tell le fit en son temps. On nous dit qu’il n’a pas exis­té ; peu importe. Ce qui est cer­tain, c’est qu’il y avait des Suisses « pri­mi­tifs » qui lut­taient comme lui était dis­po­sé à le faire − prêts à défendre leur pays et à se battre contre les baillis étran­gers, aujourd’­hui incar­nés par l’U­nion euro­péenne.

Quel lien plus pré­cis éta­blis­sez-vous avec Guillaume Tell ?

Son­gez que la Suisse est désor­mais sou­mise aux nou­velles règles euro­péennes sur les armes : on ne peut en pos­sé­der qu’à condi­tion d’être membre d’une socié­té de tir. On rogne dans tous les domaines. En Suisse, où l’on déplore très peu de meurtres au regard du nombre d’armes en cir­cu­la­tion, on devrait com­prendre que le tir est une pra­tique quo­ti­dienne, un sport, une acti­vi­té qui pas­sionne énor­mé­ment de monde. Et c’est cela que l’on veut nous res­treindre.

D’autres fon­de­ments de la Suisse sont-ils mena­cés ?

J’ai vou­lu filer une ana­lo­gie : l’U­nion euro­péenne dans le rôle d’un nou­veau bailli, d’un nou­veau Gess­ler, face à un héros posi­tif. Dans notre socié­té malade, on fait l’a­po­lo­gie des anti-héros ; or nous tenons là un héros posi­tif, qui devrait ins­pi­rer les Suisses plu­tôt que de les faire rire − ou plu­tôt que de pous­ser cer­tains his­to­riens à le rayer des manuels sco­laires, quand d’autres pays, les États-Unis par exemple, l’y intro­duisent. Si je prends Guillaume Tell, c’est parce qu’il offre l’exemple d’un homme d’ac­tion qui agit d’ins­tinct, révol­té contre un pou­voir exté­rieur et tota­li­taire − car tel était bien Gess­ler. Tell était un indi­vi­dua­liste qui agis­sait spon­ta­né­ment : il sen­tait l’op­pres­sion de manière intui­tive, immé­diate, et s’in­sur­geait contre elle. Par son exem­pla­ri­té, il entraî­nait toute sa popu­la­tion. Il est deve­nu le sym­bole de la résis­tance et de la lutte pour la liber­té − un sym­bole ensuite repris dans le monde entier, au théâtre, à l’o­pé­ra, au ciné­ma, tant il incarne avec force cette aspi­ra­tion.

Et Gess­ler, quel rap­port avec la poli­tique d’au­jourd’­hui ?

Il faut savoir lire les sym­boles, et pas seule­ment les réser­ver aux enfants. On apprend beau­coup sur les réa­li­tés sociales par les mythes, qui nous pénètrent autre­ment que par le cal­cul ration­nel − intui­ti­ve­ment. Les his­toires que l’on raconte aux enfants recèlent une morale, une expli­ca­tion de bien des aspects du monde. Or Gess­ler, comme l’U­nion euro­péenne, incarne l’hy­per­tro­phie d’un pou­voir abs­trait et froid. Au plan sym­bo­lique, là où Guillaume Tell est à l’aise dans la nature − comme le sont les Suisses, si atta­chés à la leur −, Gess­ler n’a pas de terre, pas de famille, pas d’en­fant. On ne sau­rait mieux figu­rer un pou­voir dés­in­car­né et tota­li­taire. Il faut com­prendre l’im­por­tance d’un tel sym­bole au lieu d’en rire. Ceux qui veulent « tuer » Guillaume Tell, si pos­sible le 1er août, jour de la fête natio­nale, sont des esprits étroits, por­teurs d’une image rabou­grie de l’homme. Son­gez à toutes les réa­li­tés sociales qu’ils écartent par cette froi­deur, cette ratio­na­li­té pure. L’homme est fait de mul­tiples dimen­sions − his­to­riques, sym­bo­liques, affec­tives −, et non du seul cal­cul éco­no­mique et finan­cier auquel se livrent ceux qui peignent le diable sur la muraille pour le cas où nous accep­te­rions cette limi­ta­tion, pour­tant indis­pen­sable, de la popu­la­tion suisse.

Ces qua­li­tés incar­nées par Tell se sont-elles éro­dées en Suisse ?

Quelque peu assé­chées, atté­nuées, oui. Nous avons besoin de l’im­mi­gra­tion, certes ; mais l’im­mi­gré qui arrive en Suisse ne sai­si­ra pas d’emblée cet atta­che­ment affec­tif et sym­bo­lique au pays et à la nature − là encore pri­me­ront les rai­sons éco­no­miques. Il faut donc que ceux qui savent ce que repré­sente Guillaume Tell agissent comme lui et montrent ce que sont les Suisses. Faute de quoi les fon­de­ments les plus essen­tiels du pays seront mena­cés : la démo­cra­tie directe, que le monde entier nous envie, et la sou­ve­rai­ne­té.

En quoi la Suisse gêne-t-elle l’U­nion euro­péenne ?

Un pays démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tif, où les citoyens aiment leur patrie d’un atta­che­ment affec­tif et non seule­ment éco­no­mique, dérange. L’U­nion euro­péenne déteste les citoyens actifs, qui refusent d’être gou­ver­nés par des décrets exté­rieurs, par des gens d’une froi­deur confon­dante, dont le régime emprunte de plus en plus au tota­li­ta­risme. Pour ma part, j’es­père l’ef­fon­dre­ment de l’U­nion euro­péenne actuelle − mais pour fon­der une Europe nou­velle, une Europe des nations demeu­rées sou­ve­raines et indé­pen­dantes, libres de coopé­rer lar­ge­ment, sur le plan éco­no­mique et au-delà.

Quel est, en défi­ni­tive, votre appel ?

Que les Suisses cessent d’a­voir peur. Qu’ils ne se laissent pas influen­cer et qu’ils tiennent bon, comme les Suisses des ori­gines se sont bat­tus avec une éner­gie admi­rable. Beau­coup ne mesurent pas l’am­pleur du dan­ger. L’U­nion euro­péenne est une construc­tion mons­trueuse, dont les diri­geants ne sont pas élus. Ce serait une honte et une tra­hi­son que de ne pas suivre l’exemple de ce citoyen actif qu’in­carne, sym­bo­li­que­ment, Guillaume Tell.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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