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Police unique : le débat qui fait exploser les vieux clivages politiques

En relançant l’hypothèse d’une police unique, Vassilis Venizelos ne se contente pas de remettre en cause de l’organisation des forces de l’ordre. Il révèle une recomposition politique inattendue, dans laquelle les clivages traversent les familles politiques selon une logique territoriale. Cantons contre communes, la Suisse du haut contre celle du bas ?

Richard Dalleau
22 juillet 2026
6 min de lecture

Il y a dix-sept ans, la police unique sem­blait enter­rée ; aujourd’­hui, c’est un éco­lo­giste qui la remet sur la table. Vas­si­lis Veni­ze­los, conseiller d’É­tat vau­dois, a char­gé l’an­cien conseiller d’É­tat neu­châ­te­lois en charge de la sécu­ri­té, Alain Ribaux, de conduire une éva­lua­tion indé­pen­dante de l’or­ga­ni­sa­tion poli­cière vau­doise. Toutes les options devront être exa­mi­nées, y com­pris celle d’une police unique.

Le dos­sier sem­blait pour­tant défi­ni­ti­ve­ment clos. En 2009, les Vau­dois avaient reje­té en vota­tion popu­laire un pro­jet de réor­ga­ni­sa­tion des forces de police, confor­tant un modèle fon­dé sur la coexis­tence de la police can­to­nale et de plu­sieurs corps com­mu­naux dis­po­sant de larges com­pé­tences.

Dix-sept ans plus tard, le contexte a pro­fon­dé­ment évo­lué. Dif­fi­cul­tés de recru­te­ment, hausse des coûts, com­plexi­té crois­sante de la gou­ver­nance, dis­pa­ri­tés entre com­munes : pour Vas­si­lis Veni­ze­los, ces évo­lu­tions jus­ti­fient de réexa­mi­ner sans tabou un sys­tème qui n’a­vait plus été remis en ques­tion depuis le vote popu­laire. Le conseiller d’É­tat avance tou­te­fois sur des œufs : la mis­sion confiée à Alain Ribaux vise seule­ment à dres­ser un état des lieux objec­tif avant toute déci­sion poli­tique.

Mal­gré cette pru­dence, le conseiller d’É­tat a‑t-il ouvert la boîte de Pan­dore à huit mois des élec­tions géné­rales ? La ques­tion est émi­nem­ment déli­cate dans le can­ton, car der­rière l’or­ga­ni­sa­tion des forces de l’ordre se joue un enjeu auquel les Vau­dois sont par­ti­cu­liè­re­ment atta­chés : le par­tage des com­pé­tences entre le can­ton et les com­munes.

Neuf corps de police très autonomes

Le débat est sou­vent pré­sen­té comme une sin­gu­la­ri­té locale, ce qui n’est qu’en par­tie vrai. En Suisse, plu­sieurs can­tons ont déjà fait le choix d’une orga­ni­sa­tion lar­ge­ment cen­tra­li­sée. À Genève, la sécu­ri­té repose pour l’es­sen­tiel sur la police can­to­nale, les agents de police muni­ci­pale ne dis­po­sant que de com­pé­tences limi­tées. Neu­châ­tel a lui aus­si regrou­pé l’es­sen­tiel des attri­bu­tions au niveau can­to­nal. De leur côté, Fri­bourg et le Valais dis­posent encore de polices com­mu­nales, mais celles-ci res­tent peu nom­breuses et concen­trées dans quelques grandes villes.

Les voi­sins euro­péens montrent éga­le­ment que la coexis­tence de plu­sieurs forces de police n’a rien d’in­ha­bi­tuel. En France, Police natio­nale, Gen­dar­me­rie natio­nale et polices muni­ci­pales se par­tagent les mis­sions. En Alle­magne, la police relève prin­ci­pa­le­ment des Län­der, la Bun­des­po­li­zei n’in­ter­ve­nant que sur cer­taines com­pé­tences fédé­rales. En Ita­lie, Poli­zia di Sta­to, Cara­bi­nie­ri, Guar­dia di Finan­za et polices muni­ci­pales se répar­tissent elles aus­si les res­pon­sa­bi­li­tés.

Ce qui dis­tingue réel­le­ment Vaud n’est donc pas le nombre de forces de police, mais leur niveau d’au­to­no­mie. Neuf corps de police recon­nus se par­tagent aujourd’­hui les mis­sions de sécu­ri­té publique au sein d’un même can­ton, cha­cun avec sa hié­rar­chie, son orga­ni­sa­tion, son recru­te­ment et, dans une cer­taine mesure, ses propres prio­ri­tés.

Les défen­seurs de cette archi­tec­ture y voient une garan­tie de proxi­mi­té. Une police com­mu­nale connaît son ter­ri­toire, ses élus et son tis­su asso­cia­tif. Elle peut adap­ter ses prio­ri­tés aux réa­li­tés locales, qu’il s’a­gisse de sécu­ri­té de quar­tier, de cir­cu­la­tion ou de pré­ven­tion. Les com­munes conservent ain­si une com­pé­tence réga­lienne impor­tante, consi­dé­rée par beau­coup comme l’un des piliers de leur auto­no­mie.

Convergence entre les Verts et l’UDC

Ses détrac­teurs y voient au contraire une source de rigi­di­tés. Les dif­fé­rences de salaires ou de condi­tions de tra­vail com­pliquent la mobi­li­té des poli­ciers entre corps. La mul­ti­pli­ca­tion des états-majors et des struc­tures admi­nis­tra­tives entraîne des coûts sup­plé­men­taires et des dif­fi­cul­tés opé­ra­tion­nelles dès qu’une inter­ven­tion ou une enquête dépasse les fron­tières com­mu­nales.

Au fond, les deux camps ne répondent pas à la même ques­tion. Les par­ti­sans du sys­tème actuel pri­vi­lé­gient la proxi­mi­té avec les citoyens ; ceux d’une police unique mettent en avant la cohé­rence de l’ac­tion publique.

C’est cette oppo­si­tion entre auto­no­mie locale et effi­ca­ci­té orga­ni­sa­tion­nelle qui explique le retour régu­lier du débat depuis près de vingt ans… avec des effets inat­ten­dus sur le ter­rain poli­tique. Contrai­re­ment à une idée lar­ge­ment répan­due, la police unique n’est pas une reven­di­ca­tion his­to­ri­que­ment por­tée par la gauche : l’une des prises de posi­tion les plus nettes en sa faveur est venue de Romain Belot­ti, dépu­té UDC. Selon lui, un com­man­de­ment unique per­met­trait de sim­pli­fier l’or­ga­ni­sa­tion poli­cière, de mieux répar­tir les effec­tifs, d’u­ni­for­mi­ser les pres­ta­tions sur l’en­semble du ter­ri­toire et de ren­for­cer l’ef­fi­ca­ci­té opé­ra­tion­nelle.

Vas­si­lis Veni­ze­los ne reprend pas cette pro­po­si­tion à son compte, se réfu­giant der­rière l’é­va­lua­tion d’A­lain Ribaux, mais on sent qu’il pousse dans la même direc­tion, au moins dans le diag­nos­tic : le modèle vau­dois est-il encore adap­té aux réa­li­tés de 2026 ? La conver­gence s’ar­rête tou­te­fois là, les moti­va­tions du conseiller d’É­tat éco­lo­giste et de l’UDC demeu­rant pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes.

Autonomie locale ou efficacité organisationnelle ?

Pour l’UDC, la police unique répond avant tout à une logique d’ef­fi­ca­ci­té, de sécu­ri­té et de chaîne de com­man­de­ment clai­re­ment iden­ti­fiée. Pour les Verts, la réflexion s’ins­crit davan­tage dans une logique de ratio­na­li­sa­tion des moyens publics, d’é­ga­li­té de trai­te­ment entre les citoyens et d’a­mé­lio­ra­tion du fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions.

À l’in­verse, le PLR appa­raît désor­mais comme le prin­ci­pal défen­seur de l’or­ga­ni­sa­tion actuelle. Plu­sieurs de ses repré­sen­tants rap­pellent que les Vau­dois se sont déjà pro­non­cés sur cette ques­tion en 2009 et mettent en garde contre une recen­tra­li­sa­tion qui ferait perdre aux com­munes un pan impor­tant de leurs com­pé­tences en matière de sécu­ri­té. Ils sou­lignent éga­le­ment que la proxi­mi­té consti­tue l’une des prin­ci­pales forces des polices com­mu­nales et qu’une orga­ni­sa­tion plus cen­tra­li­sée ris­que­rait d’é­loi­gner la police des réa­li­tés du ter­rain.

Cette recom­po­si­tion est suf­fi­sam­ment inha­bi­tuelle pour brouiller les repères poli­tiques tra­di­tion­nels. Les débats du Grand Conseil montrent que les cli­vages tra­versent désor­mais les familles poli­tiques. La com­mis­sion par­le­men­taire char­gée d’exa­mi­ner le pos­tu­lat est d’ailleurs par­ve­nue à un consen­sus très large en faveur d’une étude appro­fon­die de l’or­ga­ni­sa­tion poli­cière, signe qu’un simple exa­men du sys­tème ne consti­tue plus un sujet de frac­ture majeure.

Si le cli­vage gauche-droite n’a pas dis­pa­ru, les échanges par­le­men­taires montrent qu’il cède pro­gres­si­ve­ment la place à une autre ligne de par­tage, qui oppose les défen­seurs d’une orga­ni­sa­tion can­to­nale uni­fiée à ceux qui sou­haitent pré­ser­ver l’au­to­no­mie des com­munes.

Au fond, le débat dépasse désor­mais la seule ques­tion de la police unique et porte sur le modèle ins­ti­tu­tion­nel vau­dois lui-même. Faut-il conti­nuer à consi­dé­rer la sécu­ri­té comme une com­pé­tence lar­ge­ment ancrée dans les ter­ri­toires ou pri­vi­lé­gier une orga­ni­sa­tion can­to­nale capable d’as­su­rer une plus grande homo­gé­néi­té des moyens et des pres­ta­tions ? Der­rière l’en­jeu sécu­ri­taire se des­sine ain­si une oppo­si­tion plus pro­fonde entre deux concep­tions de l’ac­tion publique. La pro­chaine bataille autour de la police vau­doise pour­rait donc être moins idéo­lo­gique que ter­ri­to­riale.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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