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F‑35, Patriot : Berne tire enfin les leçons de sa dépendance

Le Parlement veut étudier une nouvelle prolongation des F/A-18 au-delà de 2030, alors que leur remplacement par les F-35 devait sécuriser l’avenir des Forces aériennes. Après les surcoûts des avions et les retards des Patriot, Berne commence à préférer la maîtrise des approvisionnements aux seules performances techniques. Le réveil de l’autonomie stratégique suisse ?

Richard Dalleau
21 juillet 2026
5 min de lecture

C’est en tout cas le sens de la demande du Par­le­ment au Conseil fédé­ral. Adop­tée par le Conseil natio­nal, la mesure doit sécu­ri­ser la tran­si­tion vers le F‑35 : évi­ter qu’un retard, une réduc­tion de la flotte ou un pro­blème d’ap­pro­vi­sion­ne­ment n’ouvre une brèche dans la défense du ciel hel­vète. Les pre­miers F‑35 doivent théo­ri­que­ment arri­ver à par­tir de 2027, mais Berne ne veut plus faire repo­ser sa sécu­ri­té sur un calen­drier fixé par une puis­sance étran­gère – et rare­ment res­pec­té. Quitte à conser­ver des appa­reils entrés en ser­vice dans les années 1990, ceux-là mêmes que le F‑35 devait rem­pla­cer.

L’as­su­rance coû­te­ra cher. Les F/A‑18 ont déjà béné­fi­cié d’un pro­gramme de pro­lon­ga­tion de 450 mil­lions de francs, des­ti­né à por­ter leur poten­tiel de vol de 5 000 à 6 000 heures. La struc­ture vieillit, les fis­sures se mul­ti­plient, l’en­tre­tien s’a­lour­dit. Et au début des années 2030, la Suisse exploi­te­rait à elle seule près des trois quarts des F/A‑18 encore en vol dans le monde – avec, à sa charge, une part crois­sante du prix des pièces et du sou­tien tech­nique.

Le para­doxe saute aux yeux : pour réduire les risques liés à la tran­si­tion vers un appa­reil amé­ri­cain, Berne pro­lon­ge­rait un autre appa­reil amé­ri­cain, tri­bu­taire des mêmes chaînes logis­tiques contrô­lées outre-Atlan­tique. Dépla­cer le pro­blème plu­tôt que le résoudre.

Le dos­sier F‑35 explique cette pru­dence. La Suisse ne devrait plus rece­voir les 36 appa­reils pré­vus, mais pro­ba­ble­ment 30, mal­gré un cré­dit addi­tion­nel de 394 mil­lions de francs.

Berne pieds et poings liés face à Washington

Le DDPS recon­naît que cette réduc­tion aura des « consé­quences opé­ra­tion­nelles mili­taires néga­tives », sur les pres­ta­tions four­nies comme sur la capa­ci­té à durer en cas de conflit. Conser­ver les 36 avions ? Envi­ron 1,1 mil­liard de francs sup­plé­men­taires.

S’a­joute l’é­chec du « prix fixe » long­temps défen­du par les auto­ri­tés fédé­rales. Washing­ton a refu­sé l’in­ter­pré­ta­tion suisse du contrat et impo­sé des coûts sup­plé­men­taires : ren­ché­ris­se­ment, matières pre­mières, lots de pro­duc­tion. Le Conseil fédé­ral conti­nue de défendre les qua­li­tés mili­taires de l’a­vion ; c’est sa propre capa­ci­té à faire res­pec­ter ses condi­tions face au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain qui est en cause. Le Cana­da, lui, a conser­vé la pos­si­bi­li­té de réduire ou de diver­si­fier sa com­mande de F‑35. La Suisse s’est enga­gée dans un dis­po­si­tif contrac­tuel autre­ment plus dif­fi­cile à inflé­chir.

Le pré­cé­dent Patriot est plus par­lant encore. Les cinq sys­tèmes de défense sol-air de longue por­tée, atten­dus en 2027 et 2028, accusent cinq à sept ans de retard. Toutes les options pré­sen­tées par Washing­ton entraînent reports et sur­coûts « impor­tants ». En cause : les nou­velles prio­ri­tés amé­ri­caines, d’a­bord l’U­kraine, puis les conflits au Moyen-Orient, où les alliés israé­liens et du golfe ara­bo-per­sique de Washing­ton font face à des pénu­ries de sys­tèmes anti­aé­riens.

Trois dossiers, une seule dépendance

Berne avait bien sus­pen­du ses paie­ments. Geste sym­bo­lique : les fonds ver­sés par la Suisse pour ses dif­fé­rents achats mili­taires sont regrou­pés aux États-Unis dans un même trust fund, et Washing­ton pou­vait pui­ser dans l’argent des F‑35 pour finan­cer le pro­gramme Patriot. La Suisse a même avan­cé cer­tains paie­ments liés aux avions, de crainte que le blo­cage des Patriot ne finisse par mena­cer l’ac­qui­si­tion des F‑35 ou l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en pièces des F/A‑18.

Trois dos­siers dis­tincts – futurs avions de com­bat, défense anti­aé­rienne, main­tien de la flotte actuelle – se retrouvent ain­si liés au même four­nis­seur et au même fonds. Une dif­fi­cul­té sur un pro­gramme fra­gi­lise les deux autres.

D’où la bas­cule amor­cée par le Conseil fédé­ral. La poli­tique d’ac­qui­si­tion pri­vi­lé­giait jus­qu’i­ci les per­for­mances mili­taires, le prix, l’ef­fi­ca­ci­té opé­ra­tion­nelle ; la rési­lience indus­trielle et logis­tique compte main­te­nant tout autant. Pour le futur second sys­tème de défense sol-air, le gou­ver­ne­ment veut « réduire la dépen­dance vis-à-vis d’un seul four­nis­seur et d’une chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment unique ». Le futur fabri­cant devra, « dans la mesure du pos­sible, pro­duire à moyen terme en Suisse ou en Europe les mis­siles balis­tiques et les sys­tèmes de conduite, ou tout au moins leurs com­po­sants cri­tiques ».

Bascule doctrinale

Autre­ment dit, la sou­ve­rai­ne­té logis­tique devient une capa­ci­té mili­taire à part entière. D’où viennent les pièces, qui four­nit les muni­tions, peut-on entre­te­nir le sys­tème en pleine crise : ces ques­tions pèsent presque autant que la por­tée d’un radar ou les per­for­mances d’un mis­sile.

L’in­quié­tude tra­verse l’é­chi­quier poli­tique. À droite, l’UDC estime que la Suisse n’est plus prio­ri­taire quand Washing­ton arbitre entre ses alliés et ses par­te­naires. À gauche, on réclame de com­bler rapi­de­ment les lacunes de la défense aérienne, quitte à recou­rir à des finan­ce­ments extra­or­di­naires. Les réponses divergent, pas le diag­nos­tic : dépendre à ce point d’un seul État est une vul­né­ra­bi­li­té stra­té­gique. Il était temps de s’en aper­ce­voir.

La Suisse ne renonce pas aux maté­riels amé­ri­cains ; elle redé­fi­nit ce qu’elle attend d’un arme­ment. Le meilleur sys­tème n’est plus le plus per­for­mant sur le papier, mais celui qui reste dis­po­nible quels que soient les aléas géo­po­li­tiques et éco­no­miques chez le four­nis­seur. La pro­lon­ga­tion éven­tuelle des F/A‑18 n’est que le pre­mier symp­tôme visible de ce chan­ge­ment : Berne se demande enfin quelle dépen­dance elle peut encore accep­ter pour assu­rer sa propre défense.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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