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L’Odyssée de Nolan : un film qui ne parle pas grec

Nouvelle bouse woke en provenance d'Hollywood ? Entre un casting pas toujours judicieux et une réécriture qui efface le sens même de l'Odyssée, le film de Nolan est à ranger au rayon des Marvel et autres nullités calibrées. On s'étonne presque de ne pas y croiser Hulk et Spiderman au détour d'une île. Reste à comprendre pourquoi, au-delà de la polémique, cette Odyssée-là n'a rien d'une odyssée.

Dimitri Fontana
20 juillet 2026
8 min de lecture

Il fal­lait une cer­taine incons­cience pour s’at­ta­quer au poème fon­da­teur de la lit­té­ra­ture euro­péenne quand on n’y a mani­fes­te­ment rien com­pris. Que la tem­pête soit somp­tueuse et la pho­to­gra­phie léchée ne sauve rien : c’est l’emballage d’un cadavre. Le reproche tient en une phrase : ce film ne raconte pas l’Odys­sée. Ni son héros, ni ses figures, ni sur­tout sa logique pro­fonde – celle du des­tin, des dieux et de la gloire – n’ont sur­vé­cu à la tra­ver­sée de l’At­lan­tique. Repre­nons point par point ce nau­frage, en nous appuyant sur deux lec­tures d’Ho­mère, celles d’O­li­vier Bat­tis­ti­ni et de Domi­nique Ven­ner, qui rap­pellent oppor­tu­né­ment ce que disent les textes – exer­cice que le scé­na­riste, visi­ble­ment, s’est épar­gné.

Le Ulysse de Nolan : un vétéran traumatisé qui trahit le héros d’Homère

Chez Homère, Ulysse est un vain­queur. Un roi rusé et orgueilleux, auréo­lé de la chute de Troie, dont le retour doit cou­ron­ner la gloire – et que les dieux frappent pré­ci­sé­ment pour cette déme­sure. L’hu­bris n’est pas un défaut de carac­tère à cor­ri­ger en thé­ra­pie : c’est le moteur du poème. Et le ciné­ma sait le fil­mer : tout Bar­ry Lyn­don, de Kubrick, tient dans cette méca­nique impla­cable de l’as­cen­sion par l’or­gueil et de la chute qui la sanc­tionne, un nar­ra­teur omni­scient scel­lant d’a­vance le des­tin du héros comme le ferait l’aède. Les Duel­listes, de Rid­ley Scott, touche à l’autre ver­sant, celui de la fata­li­té : Féraud y pour­suit d’Hu­bert de duel en duel pen­dant quinze ans, à tra­vers toute l’é­po­pée napo­léo­nienne, pour une que­relle dont plus per­sonne ne se sou­vient – l’af­fron­te­ment est deve­nu un des­tin, une force aveugle qui dépasse les deux hommes et les broie. C’est la tra­gé­die antique en uni­forme de hus­sard, et nul dieu grec n’y figure. Preuve que le sens du des­tin est affaire de regard, non de péplum. Chris­to­pher Nolan, lui, fait d’U­lysse un vété­ran en PTSD, han­té, contrit, qui traîne sa culpa­bi­li­té d’île en île et semble deman­der par­don d’a­voir vain­cu.

Or cette culpa­bi­li­sa­tion est exac­te­ment ce que le monde homé­rique ignore. Quand Hélène gémit d’être la cause de la guerre, Priam – dont tous les fils mour­ront – lui répond : « Non, ma fille, tu n’es cou­pable de rien. Ce sont les dieux qui sont cou­pables de tout » (Iliade, III). Les héros d’Ho­mère paient leurs fautes, rap­pelle Domi­nique Ven­ner, mais ne s’ac­cablent d’au­cun péché défi­ni par un code exté­rieur à la vie. Achille choi­sit une vie brève et glo­rieuse contre une vie longue et pai­sible : il n’a jamais subi son des­tin, il l’af­fronte. En trans­for­mant Ulysse en péni­tent, Nolan importe dans le poème une éco­no­mie morale qui lui est étran­gère.

Le péché ori­gi­nel du film est d’ailleurs iden­ti­fiable. Comme le relève l’hel­lé­niste Oli­vier Bat­tis­ti­ni, Nolan s’ap­puie sur la tra­duc­tion mili­tante d’E­mi­ly Wil­son, qui a déna­tu­ré jus­qu’aux mots-clés du poème : pour faire d’Hé­lène une pure vic­time, elle gomme le « kunô­pi­dos » (« à la face de chienne ») par lequel Hélène se désigne elle-même (chant IV, 145 – 146). Cou­pable à ses propres yeux, absoute par Priam, jouet des dieux : toute cette ambi­va­lence est écra­sée en vic­ti­mi­sa­tion uni­voque. Bâti sur une source fal­si­fiée, le film ne pou­vait qu’a­bou­tir à un contre­sens.

Des personnages secondaires sacrifiés, de Circé à Calypso

Autour de ce Ulysse dimi­nué, au-delà d’un cas­ting dis­cu­table, presque per­sonne n’existe. Méné­las est un cli­ché de brute spar­tiate, Aga­mem­non un porte-casque qui confine au cos­play, Athé­na a la consis­tance d’un per­son­nage de jeu vidéo. Quant à la belle Hélène… Beau­coup a été dit sur le choix pas for­cé­ment judi­cieux de l’ac­trice mexi­ca­no-kényane Lupi­ta Nyong’o. Conten­tons-nous de déplo­rer l’ab­sence totale d’é­pais­seur du per­son­nage : on vient de voir pour­quoi.

Cir­cé est symp­to­ma­tique. Le film la rétro­grade au rang de pay­sanne aux abois, quand Homère en fait une « ter­rible déesse » (X, 136), fille d’Hé­lios, experte en philtres, capable de chan­ger les hommes en bêtes – pri­vi­lège des dieux, auquel Ulysse n’é­chappe que par l’herbe de vie, le môlu, que lui remet Her­mès. C’est cette magi­cienne qui, par jalou­sie, trans­for­ma Scyl­la en monstre marin. Calyp­so, elle, tra­verse le film sans qu’on sache qui elle est. Or la nymphe d’O­gy­gie est au cœur d’un des som­mets du poème : elle offre à Ulysse l’im­mor­ta­li­té, et Ulysse refuse. Il choi­sit la mort – la condi­tion humaine – pour que son kléos, sa gloire, soit chan­té par les poètes. Ce choix tra­gique, qui résume l’é­po­pée entière, le film passe à côté.

Une seule figure échappe au nau­frage : Péné­lope, la vraie réus­site de l’œuvre. Et pour cause : ici, Nolan n’a­vait rien à réin­ven­ter. L’Odys­sée est déjà, selon le mot de Ven­ner, le poème « de la fémi­ni­té indé­pen­dante et res­pec­tée » : Péné­lope gou­verne Ithaque, tient la meute des pré­ten­dants par la ruse de la toile sans cesse défaite, et berne jus­qu’à Ulysse en exi­geant l’é­preuve du lit conju­gal avant de se don­ner à lui. Nul besoin de réécri­ture pour don­ner de la force à ce per­son­nage : il suf­fi­sait de lire Homère. Le film ne touche juste que lors­qu’il fait confiance au texte – ce qui condamne tout le reste.

Ni récit historique, ni mythe grec : de l’heroic fantasy

Devant Homère, un cinéaste a deux voies : faire de l’his­toire – recons­ti­tuer l’âge du bronze en éva­cuant le mer­veilleux – ou faire du mythe, en assu­mant plei­ne­ment les dieux, les monstres et le des­tin. Nolan refuse de tran­cher et récolte le pire des deux : un décor pseu­do-antique sans rigueur, sau­pou­dré de créa­tures vague­ment mer­veilleuses. Cela porte un nom : de l’heroic fan­ta­sy.

Or, des deux voies, celle du mythe était la seule fidèle. Car ces textes ne sont pas de l’his­toire, et ne l’ont jamais pré­ten­du. Chants oraux du VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, mis par écrit sous Pisis­trate, fixés par les éru­dits d’A­lexan­drie, sau­vés par Byzance, impri­més à Flo­rence dès 1488 : ce qui a tra­ver­sé trois mille ans de guerres et de van­da­lismes, ce ne sont pas des faits – c’est le mythe. Voi­là pour­quoi l’Iliade et l’Odys­sée sont les poèmes fon­da­teurs de l’Eu­rope : sa « Bible », dit Ven­ner ; son « édu­ca­teur », disait Pla­ton d’Ho­mère.

Et que dit ce mythe que Nolan jette par-des­sus bord ? Que le poète ne chante pas des évé­ne­ments, mais le temps clos et sacré des héros, régi par une logique intem­po­relle. L’Odys­sée est le poème de la rup­ture puis du retour à l’ordre cos­mique : Ulysse, qui a déchaî­né Poséi­don en aveu­glant Poly­phème, est pré­ci­pi­té dans le chaos – monstres, nymphes, royaume des morts – et lutte dix ans pour retrou­ver sa place par­mi les hommes « man­geurs de pain ». Troie tombe parce que les dieux l’ont vou­lu ; Ulysse paie sa ruse magni­fique du prix de son orgueil ; le des­tin s’ac­com­plit. Jus­qu’au rap­port à la mort, d’une pure­té que le film ne soup­çonne pas : Homère n’offre aucun récon­fort illu­soire, et l’ombre d’A­chille elle-même confie à Ulysse qu’elle aime­rait mieux « être valet de ferme au ser­vice d’un maître, un homme pauvre et presque sans res­sources », que régner sur le peuple des morts (XI, 488 – 491). Morale exi­geante, cruel­le­ment belle.

Nolan a fait un « film de barbares »

Pré­ci­sons, pour cou­per court au pro­cès facile d’an­ti-amé­ri­ca­nisme : le superbe Troie de Wolf­gang Peter­sen, pro­duc­tion hol­ly­woo­dienne s’il en est, assu­mait son par­ti pris – éva­cuer les dieux pour faire de l’his­toire – et le tenait jus­qu’au bout, avec un vrai sens du tra­gique. Mieux : le mythe se trans­pose admi­ra­ble­ment. Comme le rap­pelle l’ex­cel­lente cri­tique du film livrée par @professeur_ivan sur Ins­ta­gram, « Old Boy, c’est Œdipe en Corée du Sud ; O’Bro­ther des frères Coen, c’est l’Odys­sée dans le Sud des années 1930. Dans ces chefs-d’œuvre, le mythe n’est pas pillé, il est réin­car­né : la leçon vraie il y a trois mille ans reste vraie à l’é­cran. Ches­ter­ton le disait des contes de fées : ils n’ap­prennent pas que les dra­gons existent, ils rap­pellent qu’on peut les vaincre. »

Nolan, lui, fait l’in­verse : il garde l’ap­pa­rence et jette le mes­sage. Et c’est en cela que son Odys­sée est un film de bar­bares – bar­bare au sens grec du terme : celui qui ne parle pas la langue. Ce film ne parle pas grec. Il en bal­bu­tie les sono­ri­tés sans en com­prendre un traître mot. Sans les dieux, sans l’hu­bris, sans le tra­gique, il ne reste rien ou presque.

Ter­mi­nons par un vœu. S’il est un cinéaste à qui revien­drait de droit le mythe d’Ho­mère, c’est Mel Gib­son. L’ex­tra­or­di­naire Apo­ca­lyp­to l’a prou­vé : voi­là un homme capable de fil­mer un monde archaïque de l’in­té­rieur, avec ses dieux, sa cruau­té, son sacré, sans jamais le rame­ner aux petites sen­si­bi­li­tés progressistes-pleurnichardes-“gnangnan” contem­po­raines – et qui pousse le scru­pule jus­qu’à tour­ner dans la langue de ses per­son­nages, le maya yuca­tèque hier, l’a­ra­méen avant-hier. Lui, au moins, par­le­rait grec.

L’Odyssée (Christopher Nolan, 2026) : bande-annonce

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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