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Recension : Guillaume Tell. La puissance d’un mythe, d’Uli Windisch

Francis Richard
14 juillet 2026
5 min de lecture

Ce livre a été une pre­mière fois édi­té en 1988 sous le titre Guillaume Tell au quo­ti­dien, avec la contri­bu­tion de Flo­rence Cor­nu et de plu­sieurs autres acteurs au tra­vail docu­men­taire et pho­to­gra­phique. Il y a plus de 250 illus­tra­tions dans ce fort volume, plus que jamais d’ac­tua­li­té… Illus­tra­tions qui font par­tie du petit musée qu’U­li Win­disch a construit depuis les années 1980 et qu’il a régu­liè­re­ment prê­té pour des expo­si­tions.

Il com­mence par cet aver­tis­se­ment :

« Tell a‑t-il exis­té oui ou non ? Cette sem­pi­ter­nelle ques­tion n’est pas la nôtre et ne fait pas l’ob­jet de ce livre. Pas de énième et défi­ni­tif argu­ment pour ou contre son exis­tence. Nous lais­sons aux his­to­riens le soin de conti­nuer à se dis­pu­ter sur le sujet. »

Alors pour­quoi avoir écrit ce livre ? Parce que Tell est omni­pré­sent dans l’his­toire suisse :

« Il s’a­git de l’un des thèmes qui ont fait cou­ler le plus d’encre, de pein­ture, de bronze et bien d’autres matières. »

En l’é­cri­vant, Uli Win­disch a vou­lu sur­tout répondre à la ques­tion mul­tiple :

« À l’heure actuelle, où, quand, com­ment, dans quels domaines et dans quelles cir­cons­tances exac­te­ment, et sous quelles formes visuelles sur­tout, peut-on ren­con­trer Tell ? »

Mais, avant d’y répondre, il rap­pelle que l’homme n’est pas qu’une machine ration­nelle séduite par la seule cohé­rence logique et rai­son pure :

« L’homme est sen­sible à l’i­ma­gi­naire, au sym­bo­lique ; il vit aus­si d’é­mo­tion. »

En l’oc­cur­rence, Guillaume Tell sym­bo­lise des qua­li­tés humaines chères aux Suisses :

  • Quand il refuse de saluer le cha­peau de Gess­ler, il s’op­pose au pou­voir abs­trait, froid et abrupt.
  • Quand il tire sur la pomme posée sur la tête de son fils, il connaît et a conscience de l’en­jeu.
  • Quand il saute de la barque de Gess­ler, il fait, comme les Suisses, l’ef­fort pour se libé­rer.
  • Quand il tue Gess­ler dans le Che­min-Creux, il met un terme au règne d’un maître abso­lu.

Quelle image rete­nir de Guillaume Tell ? Uli Win­disch ne s’at­tarde pas sur l’his­toire des repré­sen­ta­tions ico­no­gra­phiques de Tell depuis l’o­ri­gine jus­qu’à la fin du XIXᵉ siècle. Il retient deux visages sté­réo­ty­pés, c’est-à-dire ins­ti­tu­tion­na­li­sés et sta­bi­li­sés depuis :

  • Le Tell du sculp­teur Richard Kiss­ling, inau­gu­ré les 27 et 28 août 1895 sur la place d’Alt­dorf : bon père de famille, ras­su­rant, accom­pa­gné de son fils.
  • Le Tell du peintre Fer­di­nand Hodler, datant de 1896 – 1897, qui se trouve au Kunst­mu­seum de Soleure : plus agres­sif, voire révol­té.

Mais le culte patrio­tique, poli­tique et reli­gieux, ren­du au héros, est plus ancien. En témoignent les cha­pelles com­mé­mo­ra­tives éri­gées en des lieux mar­quants de son his­toire :

  • À Bür­glen, à l’emplacement sup­po­sé de sa mai­son natale.
  • À la Tells­platte, où il sau­ta de la barque de Gess­ler.
  • À la Hohle Gasse, où il tua le tyran.

De même, des repré­sen­ta­tions de Tell remontent-elles au Moyen-Âge, avant que la pièce de Schil­ler ne soit don­née dans dif­fé­rents vil­lages de Suisse.

Deux lieux sont mis à l’hon­neur par l’au­teur :

  • Inter­la­ken, où les repré­sen­ta­tions des Jeux de Tell se font en plein air depuis 1912.
  • Alt­dorf, où un grand théâtre de bois a été construit tout exprès et où la pre­mière eut lieu le 25 juin 1899.

La pièce de Schil­ler n’a pas seule­ment été jouée en Suisse mais par­tout dans le monde…

Avec humour, Uli Win­disch raconte que tout le monde poli­tique et social cherche à se l’ap­pro­prier :

« On l’embrigade dans tant de causes contra­dic­toires qu’il ne sait plus où don­ner de son arba­lète poli­ti­sée. »

Mais une chose est cer­taine : il répond tou­jours pré­sent et n’a jamais fini de moti­ver les citoyens et de les inci­ter à l’ac­tion poli­tique, quel qu’en soit l’ob­jet.

Et le 1ᵉʳ août, jour de la fête natio­nale, com­bien de fois le nom de Tell n’est-il pas pro­non­cé et révé­ré dans les mil­liers de com­munes suisses ?

L’in­té­rêt du livre de Uli Win­disch est sur­tout de mon­trer, preuves à l’ap­pui, que Tell est omni­pré­sent dans la vie quo­ti­dienne suisse et les dépla­ce­ments des visi­teurs étran­gers :

  • Par­tout en Suisse, des res­tau­rants, bras­se­ries, hôtels, dan­cings portent son nom.
  • Des entre­prises suisses et même étran­gères placent la marque de leurs pro­duits sous l’é­gide de Tell : mais n’u­ti­lise pas Tell qui veut, car l’Of­fice fédé­ral de la pro­prié­té intel­lec­tuelle est là pour y veiller…
  • Tell et l’Ar­ba­lète sont des gages de qua­li­té suisse et de son his­toire.
  • Des cen­taines d’ou­vrages et d’ar­ticles de presse sont consa­crés au héros natio­nal.
  • Des visites tou­ris­tiques sont orga­ni­sées à par­tir de son lieu d’o­ri­gine, éten­du à toute la Suisse par cercles concen­triques de plus en plus larges.
  • Des artistes contem­po­rains se sont empa­rés de Tell et de son his­toire, n’en conser­vant sou­vent que des élé­ments frag­men­taires et dotés de nou­velles signi­fi­ca­tions sym­bo­liques, et de formes inat­ten­dues.
  • Etc.

Conclusion

« Tell est tou­jours par­lant. Il peut inter­ve­nir à pro­pos de tout et de n’im­porte quoi, que cela plaise ou non. Il consti­tue l’un des plus fabu­leux réser­voirs de signi­fi­ca­tions que l’on puisse ima­gi­ner. »

Notes

Guillaume Tell. La puis­sance d’un mythe, Uli Win­disch, 248 pages, Sele­na édi­tions.

Livres de l’au­teur pré­cé­dem­ment chro­ni­qués par Fran­cis Richard :

Francis Richard
Francis Richard

De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), Francis Richard a travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et s'intéresse aux arts et lettres. Il anime le blogue "Semper longius in officium et ardorem".

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