Pas de Suisse à 10 millions : anatomie d’un échec qui n’en est pas un
Une initiative balayée par les urnes, et pourtant déjà victorieuse dans les têtes : voilà le paradoxe suisse que je veux ici déplier. Car derrière le chiffre de dix millions se joue bien plus qu'une querelle démographique – c'est la souveraineté d'un peuple qui est en cause.
Le 14 juin, les Suisses ont rejeté à 54 % notre initiative « Pas de Suisse à 10 millions ». J’étais l’invité de Radio Courtoisie pour en débattre ; je reprends ici ce que j’y ai dit. L’occasion de revenir non seulement sur ce vote, mais sur tout ce qui en découle : la place singulière de l’UDC, notre démocratie directe, la neutralité qu’on dénature et l’étau européen qui se resserre autour de nous.
Une bataille perdue, une guerre intacte
On a perdu une bataille, mais on n’a de loin pas perdu la guerre. Que les choses soient claires d’emblée : le 54 % de non à notre initiative « Pas de Suisse à 10 millions » ne me console pas du sort du pays, mais il ne m’inquiète pas davantage pour mon parti. Ce sont deux registres qu’il faut savoir tenir séparés. Pour la Suisse, ce vote n’est pas bon, parce qu’on n’a strictement rien résolu. Pour l’UDC, c’est une autre histoire.
Rappelons les ordres de grandeur. Notre électorat tourne, pour l’instant, autour de 28 ou 29 %. Un petit tiers. Et voilà que 45 % des votants ont glissé un oui dans l’urne pour une initiative que tous, absolument tous, combattaient : le gouvernement, les milieux économiques, les multinationales, l’ensemble des autres partis. Quand on est tout seul contre tout le monde et qu’on rassemble 45,2 % des voix, je dirais même que le résultat est assez bon. Je craignais qu’on tombe à 40 % ou en dessous, et là, oui, ç’aurait été mauvais signe. Mais à ce niveau-là, c’est parfait.
Car il y a une règle que j’observe depuis vingt ans que je fais de la politique en Suisse, et elle ne s’est jamais démentie : plus c’est mauvais pour le pays, plus l’UDC en profite. C’est désolant à dire, mais c’est ainsi. J’ai vu les réactions arriver par mail, par centaines, de partout. Les gens qui ont voté oui sont extrêmement frustrés. L’année prochaine, il y a les élections fédérales – le renouvellement du Parlement, l’équivalent de vos législatives. Je vous fais tous les paris que cette fois-ci on passera au-dessus de 30 % de part électorale. On va les gagner. C’est presque sûr.
Pourquoi un chiffre ?
On nous a reproché d’avoir inscrit un chiffre précis dans le texte. C’était au contraire toute l’intelligence de la démarche, et c’est précisément ce qui a fait peur. Souvenez-vous : on avait déjà gagné deux fois en votation populaire. En 2014, le peuple avait dit oui à la limitation de l’immigration de masse. Résultat ? Rien. Rien de concret, rien de valable. On a ensuite gagné sur le renvoi des étrangers criminels – il fallait rapatrier ces gens le plus vite possible, les expulser, durcir le régime. Ils ont un peu durci, mais pas grand-chose.
Alors on s’est dit : ce coup-ci, on inscrit un chiffre précis, comme ça ils sont coincés. Les initiatives précédentes laissaient une marge d’interprétation, et c’est par cette marge qu’on les a vidées de leur substance. Avec dix millions, plus d’échappatoire : un seuil à 9,5 millions déclenchait toute une série d’actions législatives, jusqu’à des modifications constitutionnelles. Voilà ce qui les terrorisait. Quand le texte est contraignant, on est forcé d’agir. Je vous donne mon exemple favori : l’interdiction des minarets. J’étais en première ligne dans ces débats, je l’avais un peu prise à ma charge. Le peuple a voté, il n’y a pas de minaret en Suisse. Point. Pas d’interprétation, pas de tortillage. Un chiffre, c’est de la même eau.
Et qu’on ne vienne pas me servir le mensonge de la main-d’œuvre. « On n’aura plus de travailleurs étrangers » : totalement faux. Il suffisait d’éviter de faire entrer une masse d’astrophysiciens congolais et d’ingénieurs érythréens, et le problème était réglé. Plus de la moitié des gens qui entrent en Suisse n’y entrent pas pour travailler. La marge de manœuvre était énorme. Beaucoup viennent surcharger nos assurances sociales, c’est tout. Vous avez exactement le même problème en France.
Car je le précise, pour qu’on ne me fasse pas de procès : je ne suis pas contre le principe de l’immigration. Mon père est venu d’Autriche dans les années 50, avec un contrat de travail – sans cela, il ne passait pas la frontière. Les conditions étaient restrictives. Il est venu, il a fondé une famille, il s’est intégré, tout a fonctionné. Je suis fils d’immigré, si l’on veut. Ce que je défends, c’est l’immigration choisie, contrôlée, avec des garde-fous. Aujourd’hui il n’y a plus rien : chacun entre comme il veut, comme dans un moulin.
L’alliance contre nature
Ce qui s’est joué dans cette campagne, c’est une alliance que je qualifierais de contre nature et qui est pourtant devenue la règle : celle du grand capital et de la gauche. Le contrôle des masses par la gauche, le contrôle du capital par la droite – exactement les mêmes gagnants et les mêmes perdants que lors des votes sur le Covid. On retrouve toujours les mêmes camps : d’un côté les souverainistes, un seul parti ; de l’autre les mondialistes, et tous les autres avec eux.
Le gouvernement, dans ces cas-là, a un devoir de réserve, une discrétion qui s’impose. Eh bien un ministre socialiste a fait campagne comme s’il était chef de parti, mentant comme un arracheur de dents. À côté de lui, Trump est un petit gamin. Il est allé raconter qu’on fermerait tel hôpital dès le lendemain matin, qu’on manquerait d’infirmiers et d’infirmières. Absolument faux. Cela n’a rien à voir.
Quant aux multinationales et aux grandes entreprises globalisées, leur intérêt est limpide : elles veulent de la main-d’œuvre bon marché. La libre circulation, soyons clairs, c’est une spirale vers le bas des salaires. C’est la paupérisation organisée. On va chercher au-dehors ce qu’on ne veut ni former ni payer sur place. Former un jeune médecin suisse, ça coûte cher ; faire venir un eurodoc, ça coûte beaucoup moins. C’est le mécanisme du football : on achète des joueurs bon marché, on fait monter leur cote, on les revend plus cher ailleurs. De l’esclavagisme moderne, et nous sommes en plein dedans.
Et les socialistes là-dedans ? Ils fragilisent leur propre base électorale, ce prolétariat qui depuis longtemps vote pour nous, parce qu’ils ne travaillent plus pour le simple péquin. Ce qui les intéresse, c’est le gender, le wokisme, savoir s’il faut pisser debout ou assis dans les toilettes. Voilà leur grand combat. J’ai un immense respect pour les syndicalistes du début du XXᵉ siècle, ceux qui nous ont apporté l’AVS et nos assurances sociales – des gens qui travaillaient pour le simple citoyen. Aujourd’hui, on veut au contraire une grande masse de dépossédés. Plus le prolétariat est sans propriété, plus les gens sont dépendants, et plus l’État dirige en maître. On s’attaque d’ailleurs beaucoup à la propriété privée. Le paysan, lui, on le laisse tomber : c’est l’homme libre sur son lopin de terre. Le même mécanisme qu’en Russie communiste, où « koulak » était devenu une insulte.
Une initiative écologiste, oui, parfaitement
On l’avait appelée l’initiative de la durabilité, et ce n’était pas pour rien. Je suis convaincu qu’une partie de l’électorat écologiste a voté pour nous – sans jamais oser le dire ouvertement. Il a bien fallu aller chercher ces voix quelque part.
Car de quoi parle-t-on vraiment ? D’un petit pays de 42 000 kilomètres carrés, dont plus de la moitié est couverte de montagnes. Ce n’est pas grand-chose. La solution des Verts, c’est de densifier l’habitat : on finira comme les Japonais, à dormir dans des tubes, si ça continue. Mais alors examinons la cohérence de nos adversaires. On ne veut pas de centrales nucléaires – mais on va chercher l’électricité où ? On ne veut pas d’autoroute à six pistes – alors comment évite-t-on les bouchons ? On ne veut pas bétonner le paysage – mais on fait entrer 80 000 personnes nettes par an, l’équivalent d’une ville suisse de bonne taille qui pousse chaque année. Les gens veulent tout et leur contraire en même temps.
À un moment, il faut poser la vraie question : à partir de quand la qualité de vie commence-t-elle à basculer ? Et la qualité de vie, ça englobe tout le panier de la ménagère – l’environnement, les salaires, les assurances sociales, le prix des terrains. Tout est lié. Notre démarche était au fond carrément écologique : il y a là un organisme vivant, avec ses règles, et on ne peut pas le surcharger indéfiniment. On veut traire la bête, soit ; mais à force, on finit par la tuer. Vous mettez dix lapins dans le même clapier, ils finissent par se bouffer les oreilles. C’est exactement le même phénomène dans nos grandes villes.
D’ailleurs, l’argument démographique qu’on nous oppose, il faut le retourner entièrement. On nous dit : la natalité suisse est tombée à 1,29 enfant par femme, c’est une dénatalité, il faut la compenser par l’immigration. Non, non et non. C’est l’inverse exact. C’est parce qu’on a créé artificiellement un trop-plein que les perspectives sont bouchées, que les jeunes ne peuvent plus avoir deux, trois ou quatre enfants. Ils n’arrivent plus à les financer, les terrains sont trop chers, le pouvoir d’achat a culbuté. On crée le fait accompli, puis on s’en sert comme justification. C’est le jeu de l’avion, un ponzi scheme : il faut continuer l’inflation, continuer la surenchère, faire entrer sans cesse de nouveaux venus pour s’occuper de ceux qui sont entrés avant. On ne fait que créer une surchauffe. Et il y a toujours un moment où la bulle explose, où ça pète. C’est cela qu’on a voulu interrompre. On a dit : stop.
La géographie d’un vote
Dix cantons ont tout de même accepté le texte. Dix. Plutôt des petits cantons, ruraux, suisses-allemands – des campagnes. Deux des trois cantons fondateurs de 1291, Uri et Schwytz, ont voté pour la restriction, quand Bâle, Zurich, Genève et Neuchâtel la rejetaient massivement. Ce n’est pas un hasard.
Les centres urbains font toujours la différence, et toujours dans le même sens. Prenez le canton de Vaud : le vote des campagnes donnerait la droite gagnante, et c’est Lausanne qui fait tout basculer à gauche. Même chose avec Zurich. La gauche rose-verte, ce sont les rats des villes contre les rats des champs. Et c’est dans les villes que sont les problèmes ; que se forment les ghettos ; que l’on casse tout. Les gens qui s’installent à la campagne s’intègrent généralement bien, faute de ghettos pour les y attendre. Vous, en France, vous avez sur nous une longueur d’avance considérable à ce chapitre. Nous en sommes encore à l’état embryonnaire – un ghetto à Bâle, ça commence à Lausanne – mais le mécanisme est le même. Cette densification où l’on vit les uns sur les autres, c’est le clapier à lapins. L’idée de l’initiative, c’était précisément de se donner du vent dans la chemise, un peu d’air pour respirer.
La neutralité, condition de la souveraineté
Le combat ne s’arrête pas là : une autre échéance se profile, tout aussi importante, la votation sur la préservation de la neutralité. Et au fond, c’est le même que le précédent. Pas de Suisse à 10 millions, c’était déjà une action contre une Union européenne qui a facilité cette immigration par les accords de libre circulation, par Schengen, par Dublin. La neutralité, c’est l’autre face de la même souveraineté.
Regardez la Finlande : voilà un pays traditionnellement neutre qui se retrouve dans l’OTAN. Elle avait pourtant d’excellentes relations avec les Russes – le tourisme en Carélie, les hydrocarbures bon marché, d’énormes avantages à vivre en paix avec son grand voisin. Et en cinquante ans, depuis la Seconde Guerre mondiale, même pendant la phase communiste, je n’ai vu aucune velléité russe d’envahir la Finlande. Aucune angoisse à ce niveau. Et tout à coup, on devient membre de l’OTAN, on n’est plus neutre, l’Alliance veut y installer des bases voire des fusées – et le jour d’une déflagration majeure, ce sont les Finlandais qui ramasseront les premiers les missiles russes sur la tête. Or des missiles, les Russes en ont. On a créé la précarité là où régnait la paix. Nous, on aimerait éviter à la Suisse de tomber dans ce piège.
Notre neutralité n’est pas une lubie. Elle plonge ses racines dans la paix de Westphalie en 1648, après la guerre de Trente Ans ; elle a été entérinée en 1815 au congrès de Vienne, où le tsar Alexandre fut l’une des forces motrices pour faire de la Suisse un verrou européen, maître des cols alpins, empêchant les grandes nations de s’y faire la guerre ; elle a été confirmée encore au XXᵉ siècle. Une neutralité durable, pérenne et armée. Et voilà qu’on nous invente depuis peu un concept fumeux de « neutralité dynamique » – ce qui veut dire, en clair, au petit bonheur la chance, un coup par-ci, un coup par-là. Ce n’est pas de la neutralité, c’est de l’opportunisme.
Les conséquences sont déjà là. On a organisé une conférence de la paix sur l’Ukraine au Bürgenstock en n’invitant qu’un seul camp – sans l’autre partie. Mais une négociation réussie, c’est quand les deux parties négocient avec un intermédiaire ! La Suisse pouvait offrir ses bons offices tant qu’on la tenait pour neutre. Aujourd’hui, on considère que le Pakistan ou la Turquie sont plus neutres que nous. Vous imaginez où nous en sommes arrivés ? La Croix-Rouge, émanation d’un pays neutre, n’est acceptée partout que parce qu’on la sait impartiale ; devenez partie prenante d’un conflit, et vous mettez en péril toute l’action humanitaire. Et sur les sanctions, nous avons été champions du monde – il n’y a guère que les Britanniques pour faire pire. Un paquet monstre de sanctions contre la Russie. Mais une sanction, sans base légale et hors mandat de l’ONU, ce n’est que la coercition du prétendu plus fort sur le prétendu plus faible.
Soyons précis sur qui est l’adversaire. Depuis 1991, depuis la fin de l’URSS, l’ennemi de la place financière suisse, ce ne sont pas les Russes – demandez à qui vous voudrez. Les Russes ne nous ont jamais enquiquinés ; depuis un siècle, jamais le moindre problème. Ce sont les Américains qui ont tout fait pour détruire notre place financière. On gérait 35 % des fortunes privées mondiales ; on est descendu à quelque chose comme 22 %. Cet affaiblissement, on le doit à qui ? Aux Américains. Le pire, dans ce monde, ce n’est pas d’être l’ennemi des Américains : c’est d’être leur ami.
Je reviens toujours à l’intuition du général de Gaulle : un grand espace économique eurasien, de l’Atlantique à l’Oural. C’était cela, l’avenir de l’Europe. La neutralité et la souveraineté se soutiennent l’une l’autre. En étant neutre, on se place du côté des victimes – et les victimes sont toujours dans les deux camps. Qui est le gentil, qui est le méchant entre Israéliens, Hamas et Hezbollah ? Entre Américains et Russes qui se tapent sur la gueule ? Ce n’est pas à nous de distribuer les bons et les mauvais points. On vient aider, on tente de faciliter les négociations, et on se tait quand il le faut. La discrétion, on savait faire. Nous n’avons pas de pouvoir personnalisé fort, pas de Louis XIV réincarné, pas de Macron qui se prend pour Jupiter. Une certaine modestie, du pragmatisme, et des équilibres savants à l’intérieur : le fédéralisme, la subsidiarité. Tout cela, on le met aujourd’hui en péril pour monter dans le train de la grande esbroufe, celui qui fonce vers l’abîme avec Madame von der Leyen et consorts. Il y a de quoi grimper aux murs.
L’Union européenne, ou le totalitarisme en pente douce
Car ne nous y trompons pas sur la nature du modèle qu’on voudrait nous faire rejoindre. En Union européenne, il n’y a pas de réelle séparation des pouvoirs. Il y a des ingérences systématiques dans les élections – on l’a vu en Moldavie, en Roumanie, un peu partout. C’est une sorte d’URSS à la mode occidentale, un soft-totalitarisme. Ce n’est plus le stalinisme, bien sûr, mais les ferments y sont. Un ami roumain me le dit en riant : il retrouve de plus en plus, dans l’Union européenne d’aujourd’hui, les traits de caractère de la Roumanie de Ceausescu. Ce petit pays au milieu, où le peuple a encore le dernier mot, donne le mauvais exemple – et c’est précisément ce qui dérange les élites.
Et voici ce qui nous pend au nez : les bilatérales III. On ne peut pas demander aux Suisses de but en blanc s’ils veulent adhérer à l’Union – ce serait trois quarts de non, ils le savent. Alors on les tord. On habille la chose en « continuation des accords bilatéraux ». Mensonge : ce n’est plus du tout bilatéral, c’est un accord de soumission très clair. La dernière instance, c’est la Cour de justice européenne. Tout acte juridique européen serait automatiquement repris, mis en vigueur en attendant que, peut-être, le gouvernement juge la chose assez importante pour la soumettre au Parlement – lequel en débattrait sans que cela tranche rien, puisqu’au bout c’est encore la Cour de Luxembourg qui décide. Et si vous votez « mal » – un oui à une initiative de l’UDC, par exemple –, elle vous avertit qu’il y aura des « mesures compensatoires ». Moi, j’appelle ça des sanctions. Et elles ne sont pas liées à l’objet : elles sont transversales, elles peuvent vous frapper sur n’importe quel pan économique qui vous lie à l’Union. C’est à peu près ce que fait Trump avec ses amis.
Notez bien le scénario, car il est cousu de fil blanc. D’abord : « il nous faut cet accord pour accéder au marché » – mais on y accède déjà, par l’OMC et le reste. Ensuite, quand les politiciens vous jurent qu’il n’y a pas d’autre alternative, vous pouvez être certain qu’il en existe toute une série ; c’est déjà suspect. Admettons qu’on vote oui à ce texte inique. Aussitôt après, ils reviendront dire : « finalement, c’est un mauvais accord, on a moins de pouvoir que le moindre membre officiel de l’Union » – ce qui est vrai – « donc autant adhérer pour de bon ». On contourne ainsi la volonté populaire en roulant les gens dans la farine : le pays adhérerait sans que le peuple ait jamais voté l’adhésion. Et le plus stupéfiant, c’est qu’avec ce mécanisme il n’y a même plus de séparation des pouvoirs : c’est l’exécutif qui décide si le législatif a le droit de légiférer. Je n’ai jamais vu ça. Le législatif légifère, l’exécutif exécute – ce n’est pas à ce dernier de dicter au premier sa conduite. Je me suis remis sur les starting-blocks pour me battre contre ce merdier, je ne peux pas l’appeler autrement.
Le remède suisse
Au fond, tout ce que je décris procède d’un même mal, et la Suisse en détient le remède – j’en ai d’ailleurs fait un essai, Le remède suisse. Notre force, c’est la démocratie directe : un instrument institutionnel, un levier où le peuple a toujours, pour l’instant en tout cas, le dernier mot. Vous, en France, vous ne l’avez pas ; vous pouvez voter comme les Américains, démocrate ou républicain, sur la politique étrangère cela ne change rien. Chez nous, il existe des alternatives.
Et il y a une raison de fond à ce que ce système produise de bons gouvernements. Partout où existe la démocratie directe, la quote-part de l’État est basse – chez nous autour de 35 %, contre le double en France ; je me demande d’ailleurs comment les entrepreneurs français survivent dans un système aussi vorace, avec un fisc qui se comporte en super-flic, en instrument punisseur. Yvan Blot l’avait démontré dans un excellent livre : quand le citoyen est appelé à gérer son portefeuille comme il gère ses propres affaires, c’est toujours mieux que de confier cela à des incompétents nommés. Car de nos jours, pour réussir en politique, mieux vaut avoir des casseroles et être incompétent : un financier vous alignera l’argent, justement parce qu’ainsi il vous tient. Regardez l’affaire Epstein, regardez la politique américaine. Pourquoi Trump est-il allé s’enfiler en Iran, ce grand con, alors que c’était parfaitement prévisible ? Parce que le pays le plus puissant du monde n’est qu’une extension d’Israël, qui a plus de pouvoir sur le Congrès que le président lui-même.
La Suisse, elle, a été fondée par des paysans, sur une terre pauvre, sans matières premières – juste nos barrages pour l’électricité. En copiant les mécanismes de rééquilibrage constant de la nature, des gens partis de leur quotidien et de leur proximité avec la terre ont bâti un modèle presque métaphysique, qui a mis des siècles à se bonifier, qui a crû organiquement. Voilà pourquoi il vaut quelque chose : il est au service réel des citoyens.
Le danger, aujourd’hui, c’est l’infantilisation. On fait des lois de plus en plus complexes où le citoyen ne s’y retrouve plus, alors que les enjeux peuvent toujours se formuler simplement. Dès qu’on complexifie artificiellement un texte, c’est qu’on veut vous tordre, qu’on ne veut pas que vous voyiez clair – et ensuite on vous dit : faites-nous confiance, nous savons ce qui est bon pour vous. Mais je n’ai pas envie que l’État me dicte comment je dois être heureux. C’est dans les gènes de la Suisse germanique, et c’est ce que je défends : l’État doit s’occuper de ses tâches régaliennes et ne pas se mêler de tout. Tout ce que le citoyen peut mieux régler lui-même, qu’on le lui laisse. J’ai pu le vérifier comme ministre chargé des écoles en Valais : chaque fois que je décentralisais, que je donnais davantage de responsabilités aux directions d’établissement, le Haut-Valais germanique triomphait et applaudissait, tandis que le Valais romand, très influencé par la France, refusait : « non, ça, c’est à l’État de le faire ». Cet étatisme, cette idée que l’État doit résoudre tous les problèmes, est une impasse. Un État idéal ne résout pas tout : il crée le cadre où les citoyens résolvent raisonnablement leurs problèmes eux-mêmes.
Mettez l’égalitarisme au-dessus de la liberté, et vous obtenez ce que Tocqueville annonçait : couper toutes les têtes à la même hauteur, ce qui suppose forcément quelqu’un qui coupe et qui en a le pouvoir. Les socialistes n’ont jamais eu confiance dans l’être humain – c’est pourquoi ils massifient tout, c’est la masse qui les intéresse. Quel manque de respect pour la dignité individuelle ! Chaque individu est unique au monde. Chaque gars qui crève sur le front ukrainien est un mort de trop : quelqu’un qu’il a fallu vingt ans pour former, qui a eu des parents qui l’ont aimé, des frères et des sœurs. Et il en meurt des milliers chaque jour pour le pouvoir et le fric de quelques-uns. Relisez De la démocratie en Amérique : Tocqueville avait deux cents ans d’avance, il voyait déjà le piège. Nous y sommes. Ce qui détruit nos démocraties, c’est cette double dérive : la financiarisation des rapports humains et la chosification qui en résulte. Une élite dévoyée, achetée, multipliant les conseils d’administration, défendant des intérêts particuliers au lieu du bien commun – car c’est le bien commun, et lui seul, qui doit guider tout magistrat. On a le droit de se tromper ; on n’a pas le droit de se vendre.
Voilà le comble : dans mon propre pays, qui possède ce système unique au monde et dans l’histoire, on veut s’en débarrasser pour aller s’asseoir dans le train de Madame von der Leyen. C’en est désespérant. Notre modèle est pourtant exportable ; il devrait inspirer. Et s’il y a une leçon à retenir, c’est qu’on prêche par l’exemple, pas par les paroles. Les paroles ne coûtent rien. Être souverain en étant exemplaire, et servir d’exemple – le général de Gaulle ne disait pas autre chose. Une grande Suisse, ou une France enfin fidèle à elle-même, n’a pas besoin de nostalgie impériale ni de mille accords noués à droite et à gauche : il lui suffit de tracer son chemin, et de tenir bon.