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Pas de Suisse à 10 millions : anatomie d’un échec qui n’en est pas un

Une initiative balayée par les urnes, et pourtant déjà victorieuse dans les têtes : voilà le paradoxe suisse que je veux ici déplier. Car derrière le chiffre de dix millions se joue bien plus qu'une querelle démographique – c'est la souveraineté d'un peuple qui est en cause.

Oskar Freysinger
21 juin 2026
20 min de lecture

Le 14 juin, les Suisses ont reje­té à 54 % notre ini­tia­tive « Pas de Suisse à 10 mil­lions ». J’é­tais l’in­vi­té de Radio Cour­toi­sie pour en débattre ; je reprends ici ce que j’y ai dit. L’oc­ca­sion de reve­nir non seule­ment sur ce vote, mais sur tout ce qui en découle : la place sin­gu­lière de l’UDC, notre démo­cra­tie directe, la neu­tra­li­té qu’on déna­ture et l’é­tau euro­péen qui se res­serre autour de nous.

Une bataille perdue, une guerre intacte

On a per­du une bataille, mais on n’a de loin pas per­du la guerre. Que les choses soient claires d’emblée : le 54 % de non à notre ini­tia­tive « Pas de Suisse à 10 mil­lions » ne me console pas du sort du pays, mais il ne m’in­quiète pas davan­tage pour mon par­ti. Ce sont deux registres qu’il faut savoir tenir sépa­rés. Pour la Suisse, ce vote n’est pas bon, parce qu’on n’a stric­te­ment rien réso­lu. Pour l’UDC, c’est une autre his­toire.

Rap­pe­lons les ordres de gran­deur. Notre élec­to­rat tourne, pour l’ins­tant, autour de 28 ou 29 %. Un petit tiers. Et voi­là que 45 % des votants ont glis­sé un oui dans l’urne pour une ini­tia­tive que tous, abso­lu­ment tous, com­bat­taient : le gou­ver­ne­ment, les milieux éco­no­miques, les mul­ti­na­tio­nales, l’en­semble des autres par­tis. Quand on est tout seul contre tout le monde et qu’on ras­semble 45,2 % des voix, je dirais même que le résul­tat est assez bon. Je crai­gnais qu’on tombe à 40 % ou en des­sous, et là, oui, ç’au­rait été mau­vais signe. Mais à ce niveau-là, c’est par­fait.

Car il y a une règle que j’ob­serve depuis vingt ans que je fais de la poli­tique en Suisse, et elle ne s’est jamais démen­tie : plus c’est mau­vais pour le pays, plus l’UDC en pro­fite. C’est déso­lant à dire, mais c’est ain­si. J’ai vu les réac­tions arri­ver par mail, par cen­taines, de par­tout. Les gens qui ont voté oui sont extrê­me­ment frus­trés. L’an­née pro­chaine, il y a les élec­tions fédé­rales – le renou­vel­le­ment du Par­le­ment, l’é­qui­valent de vos légis­la­tives. Je vous fais tous les paris que cette fois-ci on pas­se­ra au-des­sus de 30 % de part élec­to­rale. On va les gagner. C’est presque sûr.

Pourquoi un chiffre ?

On nous a repro­ché d’a­voir ins­crit un chiffre pré­cis dans le texte. C’é­tait au contraire toute l’in­tel­li­gence de la démarche, et c’est pré­ci­sé­ment ce qui a fait peur. Sou­ve­nez-vous : on avait déjà gagné deux fois en vota­tion popu­laire. En 2014, le peuple avait dit oui à la limi­ta­tion de l’im­mi­gra­tion de masse. Résul­tat ? Rien. Rien de concret, rien de valable. On a ensuite gagné sur le ren­voi des étran­gers cri­mi­nels – il fal­lait rapa­trier ces gens le plus vite pos­sible, les expul­ser, dur­cir le régime. Ils ont un peu dur­ci, mais pas grand-chose.

Alors on s’est dit : ce coup-ci, on ins­crit un chiffre pré­cis, comme ça ils sont coin­cés. Les ini­tia­tives pré­cé­dentes lais­saient une marge d’in­ter­pré­ta­tion, et c’est par cette marge qu’on les a vidées de leur sub­stance. Avec dix mil­lions, plus d’é­chap­pa­toire : un seuil à 9,5 mil­lions déclen­chait toute une série d’ac­tions légis­la­tives, jus­qu’à des modi­fi­ca­tions consti­tu­tion­nelles. Voi­là ce qui les ter­ro­ri­sait. Quand le texte est contrai­gnant, on est for­cé d’a­gir. Je vous donne mon exemple favo­ri : l’in­ter­dic­tion des mina­rets. J’é­tais en pre­mière ligne dans ces débats, je l’a­vais un peu prise à ma charge. Le peuple a voté, il n’y a pas de mina­ret en Suisse. Point. Pas d’in­ter­pré­ta­tion, pas de tor­tillage. Un chiffre, c’est de la même eau.

Et qu’on ne vienne pas me ser­vir le men­songe de la main-d’œuvre. « On n’au­ra plus de tra­vailleurs étran­gers » : tota­le­ment faux. Il suf­fi­sait d’é­vi­ter de faire entrer une masse d’as­tro­phy­si­ciens congo­lais et d’in­gé­nieurs éry­thréens, et le pro­blème était réglé. Plus de la moi­tié des gens qui entrent en Suisse n’y entrent pas pour tra­vailler. La marge de manœuvre était énorme. Beau­coup viennent sur­char­ger nos assu­rances sociales, c’est tout. Vous avez exac­te­ment le même pro­blème en France.

Car je le pré­cise, pour qu’on ne me fasse pas de pro­cès : je ne suis pas contre le prin­cipe de l’im­mi­gra­tion. Mon père est venu d’Au­triche dans les années 50, avec un contrat de tra­vail – sans cela, il ne pas­sait pas la fron­tière. Les condi­tions étaient res­tric­tives. Il est venu, il a fon­dé une famille, il s’est inté­gré, tout a fonc­tion­né. Je suis fils d’im­mi­gré, si l’on veut. Ce que je défends, c’est l’im­mi­gra­tion choi­sie, contrô­lée, avec des garde-fous. Aujourd’­hui il n’y a plus rien : cha­cun entre comme il veut, comme dans un mou­lin.

L’alliance contre nature

Ce qui s’est joué dans cette cam­pagne, c’est une alliance que je qua­li­fie­rais de contre nature et qui est pour­tant deve­nue la règle : celle du grand capi­tal et de la gauche. Le contrôle des masses par la gauche, le contrôle du capi­tal par la droite – exac­te­ment les mêmes gagnants et les mêmes per­dants que lors des votes sur le Covid. On retrouve tou­jours les mêmes camps : d’un côté les sou­ve­rai­nistes, un seul par­ti ; de l’autre les mon­dia­listes, et tous les autres avec eux.

Le gou­ver­ne­ment, dans ces cas-là, a un devoir de réserve, une dis­cré­tion qui s’im­pose. Eh bien un ministre socia­liste a fait cam­pagne comme s’il était chef de par­ti, men­tant comme un arra­cheur de dents. À côté de lui, Trump est un petit gamin. Il est allé racon­ter qu’on fer­me­rait tel hôpi­tal dès le len­de­main matin, qu’on man­que­rait d’in­fir­miers et d’in­fir­mières. Abso­lu­ment faux. Cela n’a rien à voir.

Quant aux mul­ti­na­tio­nales et aux grandes entre­prises glo­ba­li­sées, leur inté­rêt est lim­pide : elles veulent de la main-d’œuvre bon mar­ché. La libre cir­cu­la­tion, soyons clairs, c’est une spi­rale vers le bas des salaires. C’est la pau­pé­ri­sa­tion orga­ni­sée. On va cher­cher au-dehors ce qu’on ne veut ni for­mer ni payer sur place. For­mer un jeune méde­cin suisse, ça coûte cher ; faire venir un euro­doc, ça coûte beau­coup moins. C’est le méca­nisme du foot­ball : on achète des joueurs bon mar­ché, on fait mon­ter leur cote, on les revend plus cher ailleurs. De l’es­cla­va­gisme moderne, et nous sommes en plein dedans.

Et les socia­listes là-dedans ? Ils fra­gi­lisent leur propre base élec­to­rale, ce pro­lé­ta­riat qui depuis long­temps vote pour nous, parce qu’ils ne tra­vaillent plus pour le simple péquin. Ce qui les inté­resse, c’est le gen­der, le wokisme, savoir s’il faut pis­ser debout ou assis dans les toi­lettes. Voi­là leur grand com­bat. J’ai un immense res­pect pour les syn­di­ca­listes du début du XXᵉ siècle, ceux qui nous ont appor­té l’AVS et nos assu­rances sociales – des gens qui tra­vaillaient pour le simple citoyen. Aujourd’­hui, on veut au contraire une grande masse de dépos­sé­dés. Plus le pro­lé­ta­riat est sans pro­prié­té, plus les gens sont dépen­dants, et plus l’É­tat dirige en maître. On s’at­taque d’ailleurs beau­coup à la pro­prié­té pri­vée. Le pay­san, lui, on le laisse tom­ber : c’est l’homme libre sur son lopin de terre. Le même méca­nisme qu’en Rus­sie com­mu­niste, où « kou­lak » était deve­nu une insulte.

Une initiative écologiste, oui, parfaitement

On l’a­vait appe­lée l’i­ni­tia­tive de la dura­bi­li­té, et ce n’é­tait pas pour rien. Je suis convain­cu qu’une par­tie de l’é­lec­to­rat éco­lo­giste a voté pour nous – sans jamais oser le dire ouver­te­ment. Il a bien fal­lu aller cher­cher ces voix quelque part.

Car de quoi parle-t-on vrai­ment ? D’un petit pays de 42 000 kilo­mètres car­rés, dont plus de la moi­tié est cou­verte de mon­tagnes. Ce n’est pas grand-chose. La solu­tion des Verts, c’est de den­si­fier l’ha­bi­tat : on fini­ra comme les Japo­nais, à dor­mir dans des tubes, si ça conti­nue. Mais alors exa­mi­nons la cohé­rence de nos adver­saires. On ne veut pas de cen­trales nucléaires – mais on va cher­cher l’élec­tri­ci­té où ? On ne veut pas d’au­to­route à six pistes – alors com­ment évite-t-on les bou­chons ? On ne veut pas béton­ner le pay­sage – mais on fait entrer 80 000 per­sonnes nettes par an, l’é­qui­valent d’une ville suisse de bonne taille qui pousse chaque année. Les gens veulent tout et leur contraire en même temps.

À un moment, il faut poser la vraie ques­tion : à par­tir de quand la qua­li­té de vie com­mence-t-elle à bas­cu­ler ? Et la qua­li­té de vie, ça englobe tout le panier de la ména­gère – l’en­vi­ron­ne­ment, les salaires, les assu­rances sociales, le prix des ter­rains. Tout est lié. Notre démarche était au fond car­ré­ment éco­lo­gique : il y a là un orga­nisme vivant, avec ses règles, et on ne peut pas le sur­char­ger indé­fi­ni­ment. On veut traire la bête, soit ; mais à force, on finit par la tuer. Vous met­tez dix lapins dans le même cla­pier, ils finissent par se bouf­fer les oreilles. C’est exac­te­ment le même phé­no­mène dans nos grandes villes.

D’ailleurs, l’ar­gu­ment démo­gra­phique qu’on nous oppose, il faut le retour­ner entiè­re­ment. On nous dit : la nata­li­té suisse est tom­bée à 1,29 enfant par femme, c’est une déna­ta­li­té, il faut la com­pen­ser par l’im­mi­gra­tion. Non, non et non. C’est l’in­verse exact. C’est parce qu’on a créé arti­fi­ciel­le­ment un trop-plein que les pers­pec­tives sont bou­chées, que les jeunes ne peuvent plus avoir deux, trois ou quatre enfants. Ils n’ar­rivent plus à les finan­cer, les ter­rains sont trop chers, le pou­voir d’a­chat a culbu­té. On crée le fait accom­pli, puis on s’en sert comme jus­ti­fi­ca­tion. C’est le jeu de l’a­vion, un pon­zi scheme : il faut conti­nuer l’in­fla­tion, conti­nuer la sur­en­chère, faire entrer sans cesse de nou­veaux venus pour s’oc­cu­per de ceux qui sont entrés avant. On ne fait que créer une sur­chauffe. Et il y a tou­jours un moment où la bulle explose, où ça pète. C’est cela qu’on a vou­lu inter­rompre. On a dit : stop.

La géographie d’un vote

Dix can­tons ont tout de même accep­té le texte. Dix. Plu­tôt des petits can­tons, ruraux, suisses-alle­mands – des cam­pagnes. Deux des trois can­tons fon­da­teurs de 1291, Uri et Schwytz, ont voté pour la res­tric­tion, quand Bâle, Zurich, Genève et Neu­châ­tel la reje­taient mas­si­ve­ment. Ce n’est pas un hasard.

Les centres urbains font tou­jours la dif­fé­rence, et tou­jours dans le même sens. Pre­nez le can­ton de Vaud : le vote des cam­pagnes don­ne­rait la droite gagnante, et c’est Lau­sanne qui fait tout bas­cu­ler à gauche. Même chose avec Zurich. La gauche rose-verte, ce sont les rats des villes contre les rats des champs. Et c’est dans les villes que sont les pro­blèmes ; que se forment les ghet­tos ; que l’on casse tout. Les gens qui s’ins­tallent à la cam­pagne s’in­tègrent géné­ra­le­ment bien, faute de ghet­tos pour les y attendre. Vous, en France, vous avez sur nous une lon­gueur d’a­vance consi­dé­rable à ce cha­pitre. Nous en sommes encore à l’é­tat embryon­naire – un ghet­to à Bâle, ça com­mence à Lau­sanne – mais le méca­nisme est le même. Cette den­si­fi­ca­tion où l’on vit les uns sur les autres, c’est le cla­pier à lapins. L’i­dée de l’i­ni­tia­tive, c’é­tait pré­ci­sé­ment de se don­ner du vent dans la che­mise, un peu d’air pour res­pi­rer.

La neutralité, condition de la souveraineté

Le com­bat ne s’ar­rête pas là : une autre échéance se pro­file, tout aus­si impor­tante, la vota­tion sur la pré­ser­va­tion de la neu­tra­li­té. Et au fond, c’est le même que le pré­cé­dent. Pas de Suisse à 10 mil­lions, c’é­tait déjà une action contre une Union euro­péenne qui a faci­li­té cette immi­gra­tion par les accords de libre cir­cu­la­tion, par Schen­gen, par Dublin. La neu­tra­li­té, c’est l’autre face de la même sou­ve­rai­ne­té.

Regar­dez la Fin­lande : voi­là un pays tra­di­tion­nel­le­ment neutre qui se retrouve dans l’O­TAN. Elle avait pour­tant d’ex­cel­lentes rela­tions avec les Russes – le tou­risme en Caré­lie, les hydro­car­bures bon mar­ché, d’é­normes avan­tages à vivre en paix avec son grand voi­sin. Et en cin­quante ans, depuis la Seconde Guerre mon­diale, même pen­dant la phase com­mu­niste, je n’ai vu aucune vel­léi­té russe d’en­va­hir la Fin­lande. Aucune angoisse à ce niveau. Et tout à coup, on devient membre de l’O­TAN, on n’est plus neutre, l’Al­liance veut y ins­tal­ler des bases voire des fusées – et le jour d’une défla­gra­tion majeure, ce sont les Fin­lan­dais qui ramas­se­ront les pre­miers les mis­siles russes sur la tête. Or des mis­siles, les Russes en ont. On a créé la pré­ca­ri­té là où régnait la paix. Nous, on aime­rait évi­ter à la Suisse de tom­ber dans ce piège.

Notre neu­tra­li­té n’est pas une lubie. Elle plonge ses racines dans la paix de West­pha­lie en 1648, après la guerre de Trente Ans ; elle a été enté­ri­née en 1815 au congrès de Vienne, où le tsar Alexandre fut l’une des forces motrices pour faire de la Suisse un ver­rou euro­péen, maître des cols alpins, empê­chant les grandes nations de s’y faire la guerre ; elle a été confir­mée encore au XXᵉ siècle. Une neu­tra­li­té durable, pérenne et armée. Et voi­là qu’on nous invente depuis peu un concept fumeux de « neu­tra­li­té dyna­mique » – ce qui veut dire, en clair, au petit bon­heur la chance, un coup par-ci, un coup par-là. Ce n’est pas de la neu­tra­li­té, c’est de l’op­por­tu­nisme.

Les consé­quences sont déjà là. On a orga­ni­sé une confé­rence de la paix sur l’U­kraine au Bür­gen­stock en n’in­vi­tant qu’un seul camp – sans l’autre par­tie. Mais une négo­cia­tion réus­sie, c’est quand les deux par­ties négo­cient avec un inter­mé­diaire ! La Suisse pou­vait offrir ses bons offices tant qu’on la tenait pour neutre. Aujourd’­hui, on consi­dère que le Pakis­tan ou la Tur­quie sont plus neutres que nous. Vous ima­gi­nez où nous en sommes arri­vés ? La Croix-Rouge, éma­na­tion d’un pays neutre, n’est accep­tée par­tout que parce qu’on la sait impar­tiale ; deve­nez par­tie pre­nante d’un conflit, et vous met­tez en péril toute l’ac­tion huma­ni­taire. Et sur les sanc­tions, nous avons été cham­pions du monde – il n’y a guère que les Bri­tan­niques pour faire pire. Un paquet monstre de sanc­tions contre la Rus­sie. Mais une sanc­tion, sans base légale et hors man­dat de l’O­NU, ce n’est que la coer­ci­tion du pré­ten­du plus fort sur le pré­ten­du plus faible.

Soyons pré­cis sur qui est l’ad­ver­saire. Depuis 1991, depuis la fin de l’URSS, l’en­ne­mi de la place finan­cière suisse, ce ne sont pas les Russes – deman­dez à qui vous vou­drez. Les Russes ne nous ont jamais enqui­qui­nés ; depuis un siècle, jamais le moindre pro­blème. Ce sont les Amé­ri­cains qui ont tout fait pour détruire notre place finan­cière. On gérait 35 % des for­tunes pri­vées mon­diales ; on est des­cen­du à quelque chose comme 22 %. Cet affai­blis­se­ment, on le doit à qui ? Aux Amé­ri­cains. Le pire, dans ce monde, ce n’est pas d’être l’en­ne­mi des Amé­ri­cains : c’est d’être leur ami.

Je reviens tou­jours à l’in­tui­tion du géné­ral de Gaulle : un grand espace éco­no­mique eur­asien, de l’At­lan­tique à l’Ou­ral. C’é­tait cela, l’a­ve­nir de l’Eu­rope. La neu­tra­li­té et la sou­ve­rai­ne­té se sou­tiennent l’une l’autre. En étant neutre, on se place du côté des vic­times – et les vic­times sont tou­jours dans les deux camps. Qui est le gen­til, qui est le méchant entre Israé­liens, Hamas et Hez­bol­lah ? Entre Amé­ri­cains et Russes qui se tapent sur la gueule ? Ce n’est pas à nous de dis­tri­buer les bons et les mau­vais points. On vient aider, on tente de faci­li­ter les négo­cia­tions, et on se tait quand il le faut. La dis­cré­tion, on savait faire. Nous n’a­vons pas de pou­voir per­son­na­li­sé fort, pas de Louis XIV réin­car­né, pas de Macron qui se prend pour Jupi­ter. Une cer­taine modes­tie, du prag­ma­tisme, et des équi­libres savants à l’in­té­rieur : le fédé­ra­lisme, la sub­si­dia­ri­té. Tout cela, on le met aujourd’­hui en péril pour mon­ter dans le train de la grande esbroufe, celui qui fonce vers l’a­bîme avec Madame von der Leyen et consorts. Il y a de quoi grim­per aux murs.

L’Union européenne, ou le totalitarisme en pente douce

Car ne nous y trom­pons pas sur la nature du modèle qu’on vou­drait nous faire rejoindre. En Union euro­péenne, il n’y a pas de réelle sépa­ra­tion des pou­voirs. Il y a des ingé­rences sys­té­ma­tiques dans les élec­tions – on l’a vu en Mol­da­vie, en Rou­ma­nie, un peu par­tout. C’est une sorte d’URSS à la mode occi­den­tale, un soft-tota­li­ta­risme. Ce n’est plus le sta­li­nisme, bien sûr, mais les fer­ments y sont. Un ami rou­main me le dit en riant : il retrouve de plus en plus, dans l’U­nion euro­péenne d’au­jourd’­hui, les traits de carac­tère de la Rou­ma­nie de Ceau­ses­cu. Ce petit pays au milieu, où le peuple a encore le der­nier mot, donne le mau­vais exemple – et c’est pré­ci­sé­ment ce qui dérange les élites.

Et voi­ci ce qui nous pend au nez : les bila­té­rales III. On ne peut pas deman­der aux Suisses de but en blanc s’ils veulent adhé­rer à l’U­nion – ce serait trois quarts de non, ils le savent. Alors on les tord. On habille la chose en « conti­nua­tion des accords bila­té­raux ». Men­songe : ce n’est plus du tout bila­té­ral, c’est un accord de sou­mis­sion très clair. La der­nière ins­tance, c’est la Cour de jus­tice euro­péenne. Tout acte juri­dique euro­péen serait auto­ma­ti­que­ment repris, mis en vigueur en atten­dant que, peut-être, le gou­ver­ne­ment juge la chose assez impor­tante pour la sou­mettre au Par­le­ment – lequel en débat­trait sans que cela tranche rien, puis­qu’au bout c’est encore la Cour de Luxem­bourg qui décide. Et si vous votez « mal » – un oui à une ini­tia­tive de l’UDC, par exemple –, elle vous aver­tit qu’il y aura des « mesures com­pen­sa­toires ». Moi, j’ap­pelle ça des sanc­tions. Et elles ne sont pas liées à l’ob­jet : elles sont trans­ver­sales, elles peuvent vous frap­per sur n’im­porte quel pan éco­no­mique qui vous lie à l’U­nion. C’est à peu près ce que fait Trump avec ses amis.

Notez bien le scé­na­rio, car il est cou­su de fil blanc. D’a­bord : « il nous faut cet accord pour accé­der au mar­ché » – mais on y accède déjà, par l’OMC et le reste. Ensuite, quand les poli­ti­ciens vous jurent qu’il n’y a pas d’autre alter­na­tive, vous pou­vez être cer­tain qu’il en existe toute une série ; c’est déjà sus­pect. Admet­tons qu’on vote oui à ce texte inique. Aus­si­tôt après, ils revien­dront dire : « fina­le­ment, c’est un mau­vais accord, on a moins de pou­voir que le moindre membre offi­ciel de l’U­nion » – ce qui est vrai – « donc autant adhé­rer pour de bon ». On contourne ain­si la volon­té popu­laire en rou­lant les gens dans la farine : le pays adhé­re­rait sans que le peuple ait jamais voté l’adhé­sion. Et le plus stu­pé­fiant, c’est qu’a­vec ce méca­nisme il n’y a même plus de sépa­ra­tion des pou­voirs : c’est l’exé­cu­tif qui décide si le légis­la­tif a le droit de légi­fé­rer. Je n’ai jamais vu ça. Le légis­la­tif légi­fère, l’exé­cu­tif exé­cute – ce n’est pas à ce der­nier de dic­ter au pre­mier sa conduite. Je me suis remis sur les star­ting-blocks pour me battre contre ce mer­dier, je ne peux pas l’ap­pe­ler autre­ment.

Le remède suisse

Au fond, tout ce que je décris pro­cède d’un même mal, et la Suisse en détient le remède – j’en ai d’ailleurs fait un essai, Le remède suisse. Notre force, c’est la démo­cra­tie directe : un ins­tru­ment ins­ti­tu­tion­nel, un levier où le peuple a tou­jours, pour l’ins­tant en tout cas, le der­nier mot. Vous, en France, vous ne l’a­vez pas ; vous pou­vez voter comme les Amé­ri­cains, démo­crate ou répu­bli­cain, sur la poli­tique étran­gère cela ne change rien. Chez nous, il existe des alter­na­tives.

Et il y a une rai­son de fond à ce que ce sys­tème pro­duise de bons gou­ver­ne­ments. Par­tout où existe la démo­cra­tie directe, la quote-part de l’É­tat est basse – chez nous autour de 35 %, contre le double en France ; je me demande d’ailleurs com­ment les entre­pre­neurs fran­çais sur­vivent dans un sys­tème aus­si vorace, avec un fisc qui se com­porte en super-flic, en ins­tru­ment punis­seur. Yvan Blot l’a­vait démon­tré dans un excellent livre : quand le citoyen est appe­lé à gérer son por­te­feuille comme il gère ses propres affaires, c’est tou­jours mieux que de confier cela à des incom­pé­tents nom­més. Car de nos jours, pour réus­sir en poli­tique, mieux vaut avoir des cas­se­roles et être incom­pé­tent : un finan­cier vous ali­gne­ra l’argent, jus­te­ment parce qu’ain­si il vous tient. Regar­dez l’af­faire Epstein, regar­dez la poli­tique amé­ri­caine. Pour­quoi Trump est-il allé s’en­fi­ler en Iran, ce grand con, alors que c’é­tait par­fai­te­ment pré­vi­sible ? Parce que le pays le plus puis­sant du monde n’est qu’une exten­sion d’Is­raël, qui a plus de pou­voir sur le Congrès que le pré­sident lui-même.

La Suisse, elle, a été fon­dée par des pay­sans, sur une terre pauvre, sans matières pre­mières – juste nos bar­rages pour l’élec­tri­ci­té. En copiant les méca­nismes de rééqui­li­brage constant de la nature, des gens par­tis de leur quo­ti­dien et de leur proxi­mi­té avec la terre ont bâti un modèle presque méta­phy­sique, qui a mis des siècles à se boni­fier, qui a crû orga­ni­que­ment. Voi­là pour­quoi il vaut quelque chose : il est au ser­vice réel des citoyens.

Le dan­ger, aujourd’­hui, c’est l’in­fan­ti­li­sa­tion. On fait des lois de plus en plus com­plexes où le citoyen ne s’y retrouve plus, alors que les enjeux peuvent tou­jours se for­mu­ler sim­ple­ment. Dès qu’on com­plexi­fie arti­fi­ciel­le­ment un texte, c’est qu’on veut vous tordre, qu’on ne veut pas que vous voyiez clair – et ensuite on vous dit : faites-nous confiance, nous savons ce qui est bon pour vous. Mais je n’ai pas envie que l’É­tat me dicte com­ment je dois être heu­reux. C’est dans les gènes de la Suisse ger­ma­nique, et c’est ce que je défends : l’É­tat doit s’oc­cu­per de ses tâches réga­liennes et ne pas se mêler de tout. Tout ce que le citoyen peut mieux régler lui-même, qu’on le lui laisse. J’ai pu le véri­fier comme ministre char­gé des écoles en Valais : chaque fois que je décen­tra­li­sais, que je don­nais davan­tage de res­pon­sa­bi­li­tés aux direc­tions d’é­ta­blis­se­ment, le Haut-Valais ger­ma­nique triom­phait et applau­dis­sait, tan­dis que le Valais romand, très influen­cé par la France, refu­sait : « non, ça, c’est à l’É­tat de le faire ». Cet éta­tisme, cette idée que l’É­tat doit résoudre tous les pro­blèmes, est une impasse. Un État idéal ne résout pas tout : il crée le cadre où les citoyens résolvent rai­son­na­ble­ment leurs pro­blèmes eux-mêmes.

Met­tez l’é­ga­li­ta­risme au-des­sus de la liber­té, et vous obte­nez ce que Toc­que­ville annon­çait : cou­per toutes les têtes à la même hau­teur, ce qui sup­pose for­cé­ment quel­qu’un qui coupe et qui en a le pou­voir. Les socia­listes n’ont jamais eu confiance dans l’être humain – c’est pour­quoi ils mas­si­fient tout, c’est la masse qui les inté­resse. Quel manque de res­pect pour la digni­té indi­vi­duelle ! Chaque indi­vi­du est unique au monde. Chaque gars qui crève sur le front ukrai­nien est un mort de trop : quel­qu’un qu’il a fal­lu vingt ans pour for­mer, qui a eu des parents qui l’ont aimé, des frères et des sœurs. Et il en meurt des mil­liers chaque jour pour le pou­voir et le fric de quelques-uns. Reli­sez De la démo­cra­tie en Amé­rique : Toc­que­ville avait deux cents ans d’a­vance, il voyait déjà le piège. Nous y sommes. Ce qui détruit nos démo­cra­ties, c’est cette double dérive : la finan­cia­ri­sa­tion des rap­ports humains et la cho­si­fi­ca­tion qui en résulte. Une élite dévoyée, ache­tée, mul­ti­pliant les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion, défen­dant des inté­rêts par­ti­cu­liers au lieu du bien com­mun – car c’est le bien com­mun, et lui seul, qui doit gui­der tout magis­trat. On a le droit de se trom­per ; on n’a pas le droit de se vendre.

Voi­là le comble : dans mon propre pays, qui pos­sède ce sys­tème unique au monde et dans l’his­toire, on veut s’en débar­ras­ser pour aller s’as­seoir dans le train de Madame von der Leyen. C’en est déses­pé­rant. Notre modèle est pour­tant expor­table ; il devrait ins­pi­rer. Et s’il y a une leçon à rete­nir, c’est qu’on prêche par l’exemple, pas par les paroles. Les paroles ne coûtent rien. Être sou­ve­rain en étant exem­plaire, et ser­vir d’exemple – le géné­ral de Gaulle ne disait pas autre chose. Une grande Suisse, ou une France enfin fidèle à elle-même, n’a pas besoin de nos­tal­gie impé­riale ni de mille accords noués à droite et à gauche : il lui suf­fit de tra­cer son che­min, et de tenir bon.

Oskar Freysinger
Oskar Freysinger

Fondateur de l'UDC Valais en 1999, Oskar Freysinger siège comme député valaisan au Conseil national de décembre 2003 à novembre 2015, avant d'occuper un poste de conseiller d'État du canton du Valais entre 2013 et 2017.

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