« Ce que Bruxelles appelle intégration ressemble souvent à une mise sous tutelle » : grand entretien avec Charles d’Anjou (OMERTA)

« Ce que Bruxelles appelle intégration ressemble souvent à une mise sous tutelle » : grand entretien avec Charles d'Anjou (OMERTA)

La Moldavie est un petit pays par la taille, mais un grand révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui l’Europe. Coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, travaillée par les influences extérieures, fragilisée par l’exode et les fractures identitaires, elle se retrouve au cœur d’un bras de fer géopolitique où l’Union européenne avance ses pions avec méthode.

C’est à ce pays méconnu qu’OMERTA consacre son douzième numéro, fidèle à sa ligne éditoriale tournée vers les zones grises du monde contemporain et les réalités souvent absentes du récit dominant.

Pour en parler, nous recevons Charles d’Anjou, président du média OMERTA, afin d’évoquer ce dossier, la situation moldave, les ambitions du magazine et les prochains terrains d’enquête à venir.

Entretien

OMERTA publie un douzième numéro consacré à la Moldavie, un pays souvent absent des radars médiatiques. Pourquoi avoir choisi ce dossier maintenant, et que révèle-t-il selon vous des fractures actuelles en Europe ?

Nous avons choisi la Moldavie parce que ce pays, que beaucoup d’Européens situent à peine sur une carte, est devenu l’un des points de tension les plus révélateurs du moment. Depuis la guerre en Ukraine, il concentre des enjeux qui dépassent largement sa taille : influence russe, stratégie européenne, rôle des États-Unis, ambitions françaises, crise énergétique, fracture identitaire, question transnistrienne. C’est un petit pays, mais un immense révélateur.

Ce qui nous intéresse chez OMERTA, ce sont précisément ces zones grises. La Moldavie est présentée dans le discours officiel comme un pays qui avancerait naturellement vers l’Union européenne, presque mécaniquement, comme si l’histoire était écrite d’avance. Or, sur le terrain, la réalité est beaucoup plus complexe. Une partie importante de la population conserve des liens humains, économiques, culturels et linguistiques avec le monde russe. D’autres regardent vers la Roumanie ou Bruxelles. Le pays est traversé par plusieurs mémoires.

Ce dossier révèle donc une fracture européenne plus profonde : celle qui oppose les peuples enracinés, attachés à leur souveraineté, à des structures supranationales qui veulent accélérer l’intégration, souvent sans vrai débat démocratique. La Moldavie n’est pas seulement un sujet moldave. Elle pose une question centrale : les nations européennes ont-elles encore le droit de choisir leur trajectoire ?

Pour ceux qui ne connaissent la Moldavie qu’à travers quelques clichés ou cartes géographiques, comment résumeriez-vous les enjeux fondamentaux du pays aujourd’hui ?

Pour comprendre la Moldavie, il faut d’abord comprendre sa position. Elle est coincée entre la Roumanie, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, et l’Ukraine, en guerre avec la Russie. Elle se trouve donc à la jonction de plusieurs mondes : latin, slave, post-soviétique, européen, orthodoxe. C’est cette position qui fait à la fois sa richesse et sa fragilité.

Ensuite, il y a la question de l’identité. La Moldavie n’est pas un bloc homogène. Il y a les partisans d’un rapprochement avec Bruxelles, ceux qui défendent une relation équilibrée avec Moscou, ceux qui regardent vers la Roumanie, sans oublier la Gagaouzie et la Transnistrie. Ce sont des lignes de fracture anciennes, que la guerre en Ukraine et la pression européenne ont rendues plus explosives.

Enfin, il y a la réalité sociale. La Moldavie est l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Elle souffre de l’exode, de la dépendance aux transferts de sa diaspora, d’une économie fragile, d’une crise énergétique très lourde et d’institutions encore minées par la corruption et le crime organisé. Derrière les grands discours sur l’Europe, il y a des Moldaves qui peinent à payer leurs factures, qui voient leurs jeunes partir et qui se demandent si leur pays a encore un avenir.

La Moldavie apparaît comme un terrain de confrontation entre influences russe, roumaine, américaine et européenne. Le pays conserve-t-il encore une véritable marge de souveraineté ?

Elle conserve une marge, mais cette marge se réduit. La Moldavie est aujourd’hui soumise à des pressions multiples. La Russie dispose évidemment de leviers historiques, énergétiques, culturels et militaires, notamment à travers la Transnistrie. Mais il serait malhonnête de ne parler que des ingérences russes. Les ingérences occidentales existent aussi, et elles sont massives.

L’Union européenne, les États-Unis avant le retrait partiel de l’USAID, certaines fondations comme Open Society, mais aussi des capitales européennes comme Paris, ont joué un rôle très actif dans l’orientation politique moldave. Le soutien public apporté à Maia Sandu par plusieurs dirigeants européens, parfois à proximité d’échéances électorales, pose une vraie question démocratique. Quand Bruxelles intervient, cela s’appelle « soutien à la démocratie » ; quand Moscou est accusé d’intervenir, cela devient une menace existentielle. Ce double langage est intenable.

La souveraineté moldave est donc prise en étau. Le pays n’est pas libre tant qu’il sert de terrain d’affrontement entre blocs. Notre position n’est pas de dire que la Moldavie doit se jeter dans les bras de Moscou. Elle doit pouvoir défendre ses intérêts propres, préserver ses équilibres, commercer avec l’Est et l’Ouest, et ne pas être transformée en simple pion dans une stratégie euro-atlantique.

L’Union européenne présente régulièrement l’intégration moldave comme une trajectoire naturelle et bénéfique. Selon vous, s’agit-il d’un projet de prospérité ou d’une logique d’absorption géopolitique ?

L’Union européenne présente l’intégration moldave comme une promesse de prospérité, de modernisation et de stabilité. C’est le récit officiel. Mais il faut regarder les conditions réelles. La Moldavie est pauvre, divisée, fragile institutionnellement, confrontée à la Transnistrie, à une corruption persistante, à une économie dépendante et à une crise énergétique majeure. Imaginer une intégration rapide sans régler ces questions relève davantage de l’idéologie que de la prudence politique.

Ce que nous voyons, c’est surtout une logique d’absorption. Bruxelles veut ancrer durablement la Moldavie dans le bloc occidental, en coupant progressivement ses liens historiques avec la Russie et l’espace post-soviétique. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des marchés ou de financer des infrastructures. Il s’agit de transformer l’orientation géopolitique, culturelle et institutionnelle du pays.

Le danger est que l’Union européenne ne cherche pas à respecter la complexité moldave, mais à la réduire. Une vraie politique européenne devrait tenir compte des équilibres internes, de la neutralité, des réalités sociales et de la mémoire historique du pays. Or, ce que nous observons ressemble davantage à une fuite en avant fédéraliste, où chaque crise sert à élargir encore le périmètre de Bruxelles.

Certains observateurs dénoncent un double standard bruxellois : exigence démocratique variable selon l’orientation politique des gouvernements concernés. La Moldavie en serait-elle un exemple ? Plus largement, dans une Europe de plus en plus centralisée et normative, voyez-vous émerger une fatigue des peuples face aux injonctions bruxelloises et au récit officiel imposé ?

La Moldavie est un exemple très parlant du double standard européen. Lorsque des forces politiques critiques du pouvoir en place contestent l’orientation pro-européenne, elles sont vite soupçonnées d’être manipulées par Moscou. Mais lorsque des dirigeants européens se rendent à Chisinau pour soutenir publiquement Maia Sandu ou annoncer des aides massives avant des échéances sensibles, cela est présenté comme parfaitement normal.

Ce deux poids deux mesures se retrouve ailleurs en Europe. En Roumanie, en Hongrie, en Slovaquie, en Pologne, dès qu’un courant souverainiste conteste le récit bruxellois, il est immédiatement suspecté d’être « pro-russe », « réactionnaire » ou « antidémocratique ». Ce vocabulaire sert souvent à disqualifier les oppositions plutôt qu’à répondre au fond. C’est une méthode politique.

Je pense qu’une fatigue profonde monte chez les peuples européens. Beaucoup ne rejettent pas l’idée de coopération européenne, mais ils refusent une Union devenue centralisée, punitive, normative, idéologique. Les peuples sentent qu’on leur impose des récits, des normes, des élargissements, des sacrifices économiques et parfois même une politique étrangère qu’ils n’ont jamais validée.

La question de la Transnistrie reste un nœud stratégique majeur. A-t-on tendance en Europe occidentale à sous-estimer la complexité historique et sécuritaire de ce dossier ?

Oui, très largement. En Europe occidentale, on parle souvent de la Transnistrie comme d’un simple obstacle technique sur la route de l’intégration européenne. C’est une erreur. La Transnistrie est un conflit gelé depuis 1992, avec une histoire, une population, des institutions de fait, une présence militaire russe et des intérêts économiques très concrets.

Cette région fonctionne comme un État non reconnu. Elle possède ses propres institutions, sa monnaie, ses structures administratives et sécuritaires. La Russie y maintient une présence militaire et y conserve un levier stratégique. Mais il faut aussi comprendre que la Transnistrie n’est pas seulement une invention géopolitique récente : elle s’inscrit dans une histoire longue des frontières entre empires, entre monde russe, espace roumain, monde ottoman et Europe orientale.

Vouloir intégrer la Moldavie à marche forcée sans résoudre cette question serait irresponsable. La Transnistrie peut redevenir un point chaud si des acteurs extérieurs cherchent à la réactiver. C’est précisément le danger des conflits gelés : ils peuvent être réchauffés lorsque les grandes puissances en ont besoin. Dans ce dossier, les slogans moraux ne suffisent pas. Il faut de la prudence, de la mémoire historique et du réalisme stratégique.

Au-delà des jeux d’influence internationaux, comment vivent concrètement les Moldaves : économie, exode des jeunes, identité, rapport à la nation ? Que dit votre numéro sur cette réalité humaine ?

Les Moldaves vivent durement. Le numéro montre une réalité sociale très éloignée des discours européens triomphants. Les prix de l’énergie ont explosé, notamment après la rupture des approvisionnements russes. L’électricité, le gaz, l’alimentation : tout pèse davantage sur les ménages. Certains retraités se retrouvent avec des factures impossibles à payer au regard de leurs pensions.

L’économie moldave reste très fragile. Elle dépend beaucoup des transferts envoyés par les Moldaves partis travailler à l’étranger. Cela signifie que le pays survit en partie grâce à son exode. Les jeunes partent, les villages se vident, l’appareil productif reste faible, l’économie informelle pèse lourd et les institutions peinent à inspirer confiance. Ce n’est pas une base saine pour construire une souveraineté solide.

Mais ce qui frappe aussi, c’est que le peuple moldave n’a pas disparu. Il existe encore une identité, une mémoire, une capacité de résistance. Dans les zones rurales, chez les agriculteurs, chez les travailleurs, on trouve un attachement profond aux traditions, à la nation, à la dignité. C’est cette Moldavie-là que le récit officiel oublie souvent, parce qu’elle ne correspond pas au portrait d’un pays impatient de se dissoudre dans Bruxelles.

OMERTA s’est imposé comme un média de terrain misant sur l’enquête et les angles délaissés. Est-ce précisément parce que certains sujets dérangent qu’ils deviennent nécessaires à traiter ?

Parce que c’est précisément notre rôle. OMERTA n’a pas été créé pour répéter ce que tout le monde dit déjà. Nous allons sur le terrain, nous regardons ce qui est caché, minimisé ou volontairement caricaturé. La Moldavie est un sujet dérangeant parce qu’elle oblige à parler des ingérences occidentales, pas seulement des ingérences russes.

Ce numéro aborde des sujets que beaucoup préfèrent éviter : le rôle des réseaux Soros, le relais pris par l’Union européenne après le retrait de l’USAID, la pression sur les oppositions, la fragilité de la liberté d’expression, la corruption, le crime organisé, la crise énergétique, l’affaire Borman, la question transnistrienne. Ce ne sont pas des détails. Ce sont des éléments centraux pour comprendre le pays.

Notre ligne est simple : ne pas confondre journalisme et communication institutionnelle. Lorsqu’un pays est présenté comme un futur modèle européen alors qu’il traverse une crise sociale, politique et institutionnelle profonde, il faut le dire. Ce n’est pas être « contre l’Europe ». C’est refuser le mensonge par omission.

Après ce numéro sur la Moldavie, quels sont les prochains foyers géopolitiques ou angles morts médiatiques sur lesquels OMERTA entend enquêter dans les mois à venir ?

Nous allons continuer à travailler sur les zones où l’histoire se joue réellement, souvent loin des projecteurs ou contre le récit dominant. Dans ce numéro, au-delà de la Moldavie, nous sommes aussi allés au Liban et à Cuba. Ce sont deux terrains très différents, mais qui disent eux aussi quelque chose de la recomposition du monde.

Le Moyen-Orient reste évidemment central, avec la guerre, l’Iran, Israël, le Hezbollah, le Liban et les équilibres régionaux. L’Afrique demeure également un terrain essentiel, notamment là où les puissances occidentales reculent, où d’autres acteurs avancent, et où les populations paient le prix des jeux d’influence. Nous continuerons aussi à regarder l’Europe de l’Est, parce que c’est là que se dessine une partie du futur européen.

Notre méthode ne changera pas : du terrain, des reportages, des entretiens, des enquêtes, des angles morts. OMERTA veut documenter les fractures du monde contemporain sans filtre idéologique imposé. La Moldavie n’est qu’un épisode supplémentaire d’une guerre politique, géopolitique et civilisationnelle beaucoup plus large.

Propos recueillis par Dimitri Fontana

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