Le remède suisse – Antigone chez les Helvètes, d’Oskar Freysinger

Francis Richard
Resp. Ressources humaines
Le remède suisse FREYSINGER

Oui, Oskar Freysinger idéalise le pays qui a accueilli son père, immigré autrichien, dit Slobodan Despot dans son avant-propos d'éditeur du dernier livre d'Oskar Freysinger.Ce que je crois, c'est que les lois non écrites sont très présentes dans l'imaginaire collectif des Suisses, écrit Eric Werner dans la post-face.

Tous deux, aussi bien Slobodan Despot qu'Eric Werner, s'accordent au fond pour dire qu'Oskar Freysinger dit trop de bien de la Suisse, parce que la Suisse telle qu'il la voit ne serait pas réelle. Mais ils ajoutent que cela les change de ceux qui en disent du mal ou la déconstruise, indéfiniment...

Oskar Freysinger voit en la Suisse un modèle métaphysique: elle recycle les imperfections dans un mouvement d'ensemble capable de produire un espace-temps sensé, qui croît et qui sert l'humain. C'est en lisant Le temps d'Antigone, l'essai d'Eric Werner, que cette idée génératrice de la Suisse est apparue à Oskar Freysinger et lui a inspiré le sien.

En Suisse, on sait que l'homme est imparfait, qu'il faut le prendre tel qu'il est et non pas tel que l'on voudrait qu'il soit. En Suisse, on transpose l'essence dans l'existence, c'est-à-dire qu'on découvre en soi les lois immuables qui s'y trouvent, les lois non écrites, qui sont le contraire des lois humaines inspirées par l'hybris.

Un de ces lois non écrites, dikè, qu'Antigone oppose à Créon, est qu'il faut enterrer les cadavres: Ce n'est que lorsqu'on les libère définitivement de leur enveloppe charnelle par la mise en terre que les morts trouvent le repos et que les vivants sont apaisés[...]. Or, la Suisse est précisément l'endroit où les cadavres sont rapidement mis sous terre, de quelques natures qu'ils soient.

Les Suisses ont en effet appris de l'histoire et continuent d'en apprendre: Ils ont compris qu'après un conflit, il faut faire cesser le chenit (terme suisse qualifiant le désordre) le plus vite possible et enterrer les cadavres du passé pour se donner un futur. Ce sens des réalités leur vient de leur proximité avec la nature, dont ils ont su dès l'origine se faire une alliée.

Ainsi les lois suisses viennent du terrain, restent proches du terrain et sont au service du terrain: elles sont d'autant plus respectées par les Suisses que soit elles sont agréées par eux, soit elles émanent de leur volonté. En quelque sorte elles concilient les contraires: Antigone exerce le rôle de Créon en restant Antigone!

 

Sont caractéristiques de ce pragmatisme et de l'exception suisse:

- le fédéralisme: S'étant donné le temps d'observer la nature, vivant près d'elle, ils s'inspirèrent de l'harmonie qui la caractérise, soignèrent le fédéralisme, trouvèrent un compromis acceptable entre le collectif et l'individu, dont l'un est le reflet de l'autre, comme l'arbre est le reflet de la forêt.

- la neutralité: La Suisse, le pays où les cadavres sont enterrés au plus vite, s'est dès lors [depuis que l'idée de neutralité perpétuelle et armée s'est ancrée dans l'esprit suisse] engagée par ses bons offices à évacuer les cadavres des autres et, à travers la Croix-Rouge, à soigner les blessés pour diminuer le nombre de morts.

- la résistance à créer un homme nouveau: L'homme ne devait pas être "nouveau", ne devait pas changer et devenir un autre, il lui suffisait de devenir lui-même au-delà de son ego, de sa soif de pouvoir, de son désir de s'approprier le monde, de ses angoisses.

- le refus de vouloir sauver le monde à partir d'une théorie ou d'une idéologie, qu'elle soit égalitariste et collectiviste ou élitaireLes Suisses préfèrent partir du concret, de la réalité. Ce n'est pas le discours qui fonde leur réalité, c'est la réalité qui leur parle d'une manière mystérieuse.

- la liberté de la Suisse: Sa liberté ne consiste pas à faire ce qu'elle veut, mais à faire ce qui est juste, à vouloir ce qui est juste. Or ce qui est juste ne provient pas de l'obéissance à un Dieu imposé, ce n'est pas dicté ou imposé à l'homme par un dogme, c'est Zeus en lui qui le lui révèle, son moi profond.

- la séparation des pouvoirs: les horlogers suisses ont d'abord inventé la double séparation des pouvoirs, verticale et horizontale, symbolisée par les deux branches d'une croix suisse parfaitement symétrique: pouvoir législatif, juridique et exécutif pour la barre horizontale, communes, cantons et Confédération pour ce qui est de la barre verticale, cette verticalité symbolisant l'histoire dans laquelle les collectivités et leur territoire plongent leurs racines.

- la subsidiarité, qui, avec le fédéralisme, garantit l'équilibre entre le centre et la périphérie tout en maintenant un esprit de solidarité par le soutien de l'entité supérieure à l'entité inférieure, lorsque c'est nécessaire, mais sans que les prérogatives mutuelles ne soient remises en question.

- le système bicaméral, qui maintient ce système fédéraliste et subsidiaire: Chaque canton, quelle que soit sa grandeur, possède le même nombre de représentants au Conseil des Etats. [...] Et cela est accepté par la société civile, parce que ça fonctionne et que ça maintient les équilibres entre la Suisse urbaine et la Suisse des campagnes, entre le centre et la périphérie, la plaine et la montagne. En Suisse, la différence est considérée comme un garant de la diversité et non comme une injustice.

- le Conseil fédéral, gouvernement collégial constitué de sept ministres représentant les sensibilités majeures du pays: Ainsi toute prise d'otage, même temporaire, de la totalité du pouvoir par un seul courant devient impossible. Les ministres, ne pouvant exercer un pouvoir absolu, sont contraints de s'entendre entre eux, de trouver des compromis, de maintenir les équilibres.

- le référendum, pouvoir d'arbitrage du peuple, et l'initiative populaire , pouvoir de proposition du peuple, qui sont des correctifs à la mécanique.

 

Le modèle suisse, qu'Oskar Freysinger qualifie de métaphysique, est une mécanique qui a fait ses preuves, mais qui suppose de ne pas être malmenée pour bien fonctionner: Une roue qui tournerait trop vite ou dans le mauvais sens déséquilibrerait le mécanisme et menacerait l'équilibre du système. Voilà pourquoi, paradoxalement, l'un des plus ardents défenseurs du système, Christophe Blocher, en fut éjecté après une législature, car il affolait les rouages et représentait donc un corps étranger à son fonctionnement.

 

Cette mécanique de précision n'est donc pas à l'abri de dangers tels que:

- le monde virtuel, qui représente une fuite devant le réel

- la déconstruction du langage et de la culture, qui se traduisent par la perte du sens critique, indispensable pour que le citoyen puisse jouer son rôle de haute surveillance, de contrôle et d'opposition

- une vision du monde, qui s'opposerait aux principes fondateurs de la Suisse

- le voisinage d'une Union européenne, qui, elle, n'a jamais vraiment enterré ses cadavres et qui est saisie par l'hybris

- la non-intégration dans cette mécanique qui est vie, donc mouvement, des éléments fluctuants du réel, qui ne peuvent être humanisés que par l'application des lois d'Antigone au quotidien.

 

Ce qui fait l'exception suisse, ce n'est donc pas tel ou tel rouage de cette mécanique bien réelle, si une métaphysique la sous-tend, mais son ensemble, qui est compliqué et singulier, et qui fonctionne mieux que bien d'autres, s'il n'est pas parfait, la preuve étant d'ailleurs qu'il est vulnérable, comme toute oeuvre humaine...

 

Francis Richard

 

Le remède suisse - Antigone chez les Helvètes, Oskar Freysinger, 96 pages, Xenia 

 

Livres précédents:

Le nez dans le soleil Editions de la Matze (2009)

Antifa Tatamis (2011)

Garce de vie Editions Attinger (2012)

De la frontière Xenia (2013)

 

Dédicaces le 29 avril 2016 de 17:00 à 18:30 à la Librairie Payot de Sion

 

Publication commune Lesobservateurs.ch et Le blog de Francis Richard

10 commentaires

  1. Posté par G. Vuilliomenet le

    J’ai été déçu par le contenu de l’essai. O. Freysinger nous parle d’une Suisse de ses fantasmes (souhaits). A-t-elle vraiment correspondu un jour à la description qu’il en fait? Finalement, la meilleure description de notre Patrie qui est faite dans cet essai, c’est René Werner qui s’y colle. Oui! Dans ce beau pays, ce n’est plus le Peuple qui est le Souverain, mais bel et bien l’oligarchie qui n’hésite plus à se payer la tête des citoyens, à l’image des étrons qui dirigent l’UE.

  2. Posté par Peyhem Veys le

    @ Anne Lauwaert: Les secundos que vous citez (beuh, l’horrible énumération) ne manifestent pas une haine de la Suisse parce qu’immigrés mais comme saletés de gauchistes. Ainsi, vous retrouverez quasiment la même haine de notre pays par ces psychopathes socialistes ou communistes. On dirait que la haine de la Suisse est leur fond de commerce. Pathétique…

  3. Posté par Peyhem Veys le

    Je croyais que les secundos étaient des enfants de deux parents étrangers, mais nés en Suisse. Dès le moment, où l’un des deux parents est suisse, je ne vois pas où est le secundo. Le gamin aura automatiquement (je crois) la nationalité suisse. De ce point de vue, M. Freysinger n’est pas un secundo, sa mère étant suisse. Dites-moi si je me trompe…

  4. Posté par marguerite le

    le métaphysicien cherchera a comprendre la raison du décès.
    le politicien cherchera à offrir des sépultures sans connaître la cause du décès, de là tout son malheur et le nôtre.

    les deux sont donc rarement compatibles dans un même corps physique.
    ou alors nous aurions des sages politiciens, mais cette catégorie n’a pas encore eu lieu.
    car comment ferait le sage pour libérer ce que le politicien cherche à conditionner ?

  5. Posté par Mariane le

    La Suisse a donné l’asile à la gauche latino-américaine qui, en plus de profiter du social, a formé les nouvelles générations de la gauche marxiste guevariste.

  6. Posté par Marie bis le

    Un « secondo » ou « premier »peut mieux défendre les valeurs de la Suisse que des autochtones naïfs ou indifférents à la politique. Cela dépend de l’histoire de chacun, voire des racines judéo-chrétiennes, etc. Si vous avez grandi dans une famille gauchistes et athéistes accueillie en Helvétie…, il y a des fortes chances de continuer la lignée rouge et la développer …

  7. Posté par Philippe Boehler le

    On serait fort surpris si l’on savait le nombre de « secundo » qui ont peuplé cette belle Terre de tolérance et de respect mutuel…
    Je suis aussi un de ces *secundo*, puisque mon père , né en Suisse de parents originaires du Grand-Duché de Bade a obtenu la naturalisation Suisse un mois avant son mariage avec une charmante soleuroise, ma chère maman , enseignante dans le Jura ( Berne à l’époque).
    Papa a dû, comme beaucoup d’autres, accomplir son service militaire en Allemagne , fait 3 ans de guerre en France, comme simple appointé grenadier , dans les tranchées de Verdun et au Chemin des Dames , d’ où il est revenu sain et sauf …malgré trois blessures ( poumons )et deux gazages…Il n’aimait pas trop parler des ces années de jeunesse sacrifiées pour RIEN.
    Lorsque je l’ai invité à la remise de mon galon de lieutenant suisse en 1956, je vous avoue que papa a eu la larme à l’oeil . Il a contrairement, à d’autres naturalisés , toujours fait preuve d’ une profonde reconnaissance envers la Suisse, ce Pays qui lui avait permis de refaire sa vie.
    Merci cher papa !

  8. Posté par Pierre H. le

    C’est le problème ! Beaucoup d’étrangers immigrés viennent recréer ici les problèmes qu’ils ont fui chez eux ! Quelle ineptie ! D’autres viennent ici aussi parce qu’il est plus facile et moins risqué de s’adonner au trafic de drogue dans un environnement de veaux dociles et inoffensifs que sont les Suisses que dans leur propre pays où l’environnement est rude et la concurrence, armée !

  9. Posté par Swissmade le

    @Anne Lauwaert. En effet : Tout immigré devrait raisonner comme vous le dites s’il était rationnel ! Mais j’observe qu’un nombre considérable de secondos gauchistes, des femmes surtout (Mara, Ammarelle, Ruiz, Mazzone, et j’en passe…) manifestent une haine profonde pour la Suisse et font tout pour en détruire les fondements. En voulant la soumettre à l’UErss notamment, tout comme leur pays d’origine.

  10. Posté par Anne Lauwaert le

    Les étrangers, qui comme moi sont venus en Suisse, ont quitté leur pays pour des raisons de mécontentement et s’ils choisissent la Suisse c’est qu’ils la trouvent mieux que leur pays d’origine. Mais surtout, ils voudraient que cette Suisse qu’ils préfèrent à leur pays d’origine ne dégénère pas au niveau du pays qu’ils ont quitté ! C’est pourquoi bien des immigrés sont plus nationalistes que les Suisses pour qui la Suisse c’est normal, banal, escompté… Détrompez-vous, Suisses, rien n’est escompté, soyez vigilants ! Si vous voulez maintenir la Suisse, vous devez la défendre !

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