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Santé et Schengen : les deux faux procès faits à l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! »

À deux jours du scrutin, les opposants à l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » brandissent la pénurie de personnel et la menace sur Schengen. Deux arguments qui résistent mal à l'examen. Démonstration en deux temps, avec l'éclairage d'un ancien officier de liaison aux douanes.

Dimitri Fontana
12 juin 2026
5 min de lecture

À deux jours de la vota­tion, les oppo­sants à l’i­ni­tia­tive « Pas de Suisse à 10 mil­lions ! » res­sortent leurs ren­gaines habi­tuelles : le sys­tème de san­té s’ef­fon­dre­rait, l’é­co­no­mie man­que­rait de per­son­nel qua­li­fié. Ces craintes, agi­tées à chaque scru­tin sur l’im­mi­gra­tion, évitent sur­tout la vraie ques­tion : com­bien d’ha­bi­tants notre pays peut-il encore accueillir sans sacri­fier sa qua­li­té de vie, sa cohé­sion et sa pros­pé­ri­té ?

Former plutôt qu’importer

Le sec­teur de la san­té illustre bien le débat. Il est vrai que les hôpi­taux suisses dépendent lar­ge­ment de per­son­nel for­mé à l’é­tran­ger. Mais cette dépen­dance n’a rien d’une fata­li­té : elle résulte d’an­nées de faci­li­té, durant les­quelles les auto­ri­tés ont pré­fé­ré impor­ter de la main-d’œuvre plu­tôt que for­mer suf­fi­sam­ment de pro­fes­sion­nels indi­gènes.

La Suisse a pour­tant tout ce qu’il faut – les moyens finan­ciers, les infra­struc­tures, les com­pé­tences – pour for­mer davan­tage de méde­cins, d’in­fir­miers et de per­son­nel qua­li­fié. Inves­tir dans la jeu­nesse, amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail et reva­lo­ri­ser les métiers essen­tiels : voi­là une poli­tique réel­le­ment durable, à l’in­verse du recours sys­té­ma­tique à l’é­tran­ger.

L’i­dée selon laquelle l’im­mi­gra­tion mas­sive résou­drait la pénu­rie relève d’ailleurs de l’illu­sion. Chaque nou­vel habi­tant génère lui-même des besoins sup­plé­men­taires, et aug­men­ter la popu­la­tion pour com­bler les manques ne fait qu’a­li­men­ter une demande sans fin. Les Suisses en voient déjà les effets au quo­ti­dien : loyers qui explosent, routes satu­rées, trains bon­dés, terres agri­coles béton­nées, primes mala­die en hausse.

« Une popu­la­tion qui aug­mente for­te­ment crée auto­ma­ti­que­ment une demande sup­plé­men­taire de soins, de ser­vices publics et d’infrastructures. Chaque nou­vel habi­tant génère lui-même des besoins sup­plé­men­taires. Conti­nuer sur cette voie revient à rem­plir un ton­neau sans fond. »
Michaël Buf­fat, conseiller natio­nal, Vuar­rens (VD)

Schengen : l’épouvantail des opposants

Le second argu­ment bran­di contre l’i­ni­tia­tive concerne la sécu­ri­té. Depuis des semaines, des res­pon­sables et anciens res­pon­sables de la sécu­ri­té affirment qu’un OUI pro­vo­que­rait la rési­lia­tion auto­ma­tique de l’ac­cord de Schen­gen, ren­dant poli­ciers et doua­niers « aveugles ». L’af­fir­ma­tion est tout sim­ple­ment fausse.

Sur ce ter­rain, le témoi­gnage de Ber­nard Bapst, dépu­té fri­bour­geois et ancien offi­cier de liai­son aux douanes suisses, vaut son pesant d’or. Lui qui connaît de l’in­té­rieur les méca­nismes de coopé­ra­tion trans­fron­ta­lière rap­pelle que le sys­tème Schen­gen n’est pas la pierre angu­laire de la sécu­ri­té suisse. Le fameux registre, pré­sen­té comme indis­pen­sable, s’est révé­lé au fil des années lourd, impar­fait et d’une uti­li­té limi­tée pour les auto­ri­tés hel­vé­tiques – ce sont d’ailleurs sou­vent les États membres de l’UE qui en tirent le prin­ci­pal pro­fit, sou­ligne-t-il.

« Lorsqu’une col­la­bo­ra­tion rapide et effi­cace est néces­saire, notam­ment dans des affaires graves comme un enlè­ve­ment ou une pour­suite cri­mi­nelle trans­fron­ta­lière, ce ne sont pas les méca­nismes Schen­gen qui entrent prin­ci­pa­le­ment en jeu. Les accords de coopé­ra­tion bila­té­rale exis­tants, notam­ment les Accords de Paris entre la Suisse et la France, per­mettent déjà aux forces de l’ordre d’agir ensemble de manière étroite et effi­cace. La sécu­ri­té de notre pays ne repose donc pas sur un seul dis­po­si­tif admi­nis­tra­tif euro­péen. »
Ber­nard Bapst, dépu­té et ancien offi­cier de liai­son à l’OFDF (FR)

Sur­tout, l’an­cien doua­nier insiste sur un point que les oppo­sants passent volon­tai­re­ment sous silence : l’i­ni­tia­tive ne pré­voit aucune dénon­cia­tion auto­ma­tique de Schen­gen. Il suf­fit de relire le texte, qui pré­voit plu­sieurs paliers suc­ces­sifs. D’a­bord, une poli­tique visant à stop­per l’ex­plo­sion démo­gra­phique – limi­ta­tion de l’im­mi­gra­tion nette, enca­dre­ment du regrou­pe­ment fami­lial, adap­ta­tion de la poli­tique migra­toire aux capa­ci­tés réelles du pays. Si la popu­la­tion rési­dante per­ma­nente dépasse mal­gré tout 9,5 mil­lions avant 2050, le Conseil fédé­ral reçoit man­dat de rené­go­cier les accords concer­nés et d’in­vo­quer les clauses de sau­ve­garde exis­tantes. Au-delà de 10 mil­lions, c’est le retrait du Pacte de l’O­NU sur les migra­tions – que la Suisse n’a heu­reu­se­ment pas signé. Et ce n’est qu’en tout der­nier recours, deux ans après ce seuil et seule­ment en cas d’é­chec des négo­cia­tions avec l’UE, qu’une dénon­cia­tion de la libre cir­cu­la­tion pour­rait entrer en ligne de compte.

Si les pre­mières mesures sont appli­quées avec déter­mi­na­tion, cette clause de der­nier recours pour­rait fort bien ne jamais ser­vir. Les scé­na­rios catas­trophes bran­dis aujourd’­hui relèvent donc, selon Bapst, davan­tage de la spé­cu­la­tion poli­tique que de l’a­na­lyse sérieuse.

« Depuis l’introduction de la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes, la Suisse a connu une forte aug­men­ta­tion de sa popu­la­tion ain­si qu’une pro­gres­sion de diverses formes de cri­mi­na­li­té. Les sta­tis­tiques offi­cielles montrent que l’insécurité n’a pas dimi­nué durant cette période. Pré­tendre que davan­tage d’ouverture et davan­tage d’immigration garan­tissent auto­ma­ti­que­ment davan­tage de sécu­ri­té ne cor­res­pond pas à l’expérience vécue par de nom­breux citoyens. »
Ber­nard Bapst, dépu­té et ancien offi­cier de liai­son à l’OFDF (FR)

L’i­ni­tia­tive n’é­voque d’ailleurs à aucun moment Schen­gen. Et pour cause : cet accord ne fait pas par­tie des Bila­té­rales I et n’est pas juri­di­que­ment lié à la libre cir­cu­la­tion par la « clause guillo­tine » – le Conseil fédé­ral le recon­naît lui-même (FF 2025 1262). Voter OUI ne ren­dra aveugle ni nos poli­ciers ni nos doua­niers. Le syn­di­cat des doua­niers Garan­to ne s’y est d’ailleurs pas trom­pé, lais­sant la liber­té de vote à ses membres, dont beau­coup glis­se­ront un OUI le 14 juin.

Un signal clair à envoyer

L’i­ni­tia­tive ne demande rien d’ex­trême. Elle fixe une limite rai­son­nable, pré­serve la qua­li­té de vie et oblige enfin les auto­ri­tés à reprendre le contrôle de l’im­mi­gra­tion plu­tôt que de la subir. Le 14 juin, les élec­teurs ont l’oc­ca­sion d’en­voyer un signal clair : la Suisse ne doit pas deve­nir un pays de 10 mil­lions d’ha­bi­tants au prix de sa nature, de sa sécu­ri­té et de son cadre de vie.

Pour une immi­gra­tion maî­tri­sée et une Suisse durable, le OUI s’im­pose.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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