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« Radio Courtoisie reste la radio libre du pays réel » : grand entretien avec Pierre-Alexandre Bouclay

Dimitri Fontana
19 mai 2026
8 min de lecture

À l’heure où l’audiovisuel fran­çais se pré­tend plu­ra­liste tout en res­tant lar­ge­ment ver­rouillé par les mêmes réflexes idéo­lo­giques, Radio Cour­toi­sie conti­nue de faire figure d’ovni média­tique.

Fon­dée en novembre 1987, la sta­tion s’apprête à entrer dans sa qua­ran­tième année. Radio libre, fran­co­phone, conser­va­trice, long­temps résu­mée par la for­mule de « radio de toutes les droites », elle reven­dique un modèle rare : pas de publi­ci­té, pas de grands groupes, mais le sou­tien direct de ses audi­teurs.

Son pré­sident, Pierre-Alexandre Bou­clay, revient avec nous sur l’état de la radio, ses déve­lop­pe­ments, ses com­bats judi­ciaires, la liber­té d’expression en France, le mono­pole idéo­lo­gique du ser­vice public et sa par­ti­ci­pa­tion pro­chaine aux Bobards d’Or.

Entretien

Radio Cour­toi­sie approche de ses qua­rante ans. Dans quel état se trouve aujourd’hui la radio, et qu’est-ce qui a le plus chan­gé depuis votre arri­vée à sa pré­si­dence ?

Radio Cour­toi­sie a failli mou­rir à cause d’une ges­tion cala­mi­teuse entre 2014 et 2017. Contrai­re­ment à l’époque de Jean Fer­ré, Radio Cour­toi­sie doit aujourd’hui com­po­ser avec une concur­rence ren­for­cée à droite. Nous n’avons plus le mono­pole de la réin­for­ma­tion, comme c’était le cas dans les années 1990 et au début des années 2000, et nous avons mal­heu­reu­se­ment pris du retard dans les années 2010 pour main­te­nir notre avance.

Il a fal­lu beau­coup tra­vailler pour com­bler ce retard, mais heu­reu­se­ment, cette page est désor­mais der­rière nous.

Depuis mon arri­vée, nous avons lan­cé une tranche d’information mati­nale, Ligne droite, ce qui nous a per­mis de reve­nir au centre de l’attention. Nous avons éga­le­ment renoué avec des pro­grammes heb­do­ma­daires en soi­rée, Res­tons Cour­tois, en par­te­na­riat avec des médias amis comme Valeurs actuelles, Bou­le­vard Vol­taire, L’Incorrect ou Le Monde moderne.

Nous avons vou­lu renouer avec l’esprit du fon­da­teur de Radio Cour­toi­sie, Jean Fer­ré, qui était extrê­me­ment curieux des nou­velles tech­no­lo­gies, en moder­ni­sant notre stu­dio, en en créant un second ; nous avons lan­cé les pod­casts, les directs sur les réseaux sociaux, deux chaînes You­Tube et nous res­tons à l’affût de toute pos­si­bi­li­té de pro­gres­sion.

Nos audiences sont aujourd’­hui plus hautes que jamais : en Île-de-France, par exemple, nous avons 5,2 % de part d’audience (Europe 1 a envi­ron 6%) et envi­ron 1,5 mil­lion d’auditeurs uniques chaque semaine.

Vous reven­di­quez un modèle sans publi­ci­té, fon­dé sur les audi­teurs. Est-ce encore viable en 2026, ou est-ce deve­nu un acte de résis­tance ?

Ce modèle est indis­pen­sable. Nous devons miser sur le sou­tien et la contri­bu­tion de nos audi­teurs, car ce sont eux qui garan­tissent notre indé­pen­dance totale.

Cela cor­res­pond avant tout aux sou­haits de nos fon­da­teurs, Jean Fer­ré et Serge de Beketch, qui avaient dési­ré que nous soyons par­fai­te­ment indé­pen­dants de toute pres­sion. J’ai pu véri­fier ces der­niers temps à quel point le sou­tien de nos audi­teurs était indis­pen­sable : lorsque, par exemple, un mil­lion­naire étran­ger a pro­po­sé de rache­ter Radio Cour­toi­sie pour la mettre au ser­vice d’intérêts qui n’étaient pas for­cé­ment ceux de la France.

Aujourd’hui, même des médias vivant de recettes com­mer­ciales se tournent vers le sou­tien de leurs lec­teurs ou audi­teurs et font appel aux dons – notam­ment des médias de gauche comme Street­Press, Media­part ou Libé­ra­tion !

Radio Cour­toi­sie a long­temps été mar­gi­na­li­sée. Est-ce encore un han­di­cap aujourd’hui, ou au contraire un atout dans un contexte de défiance envers les grands médias ?

Radio Cour­toi­sie a sur­tout été mar­gi­na­li­sée durant les années 2010, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les audiences le démontrent : par­tout où l’ARCOM nous donne des auto­ri­sa­tions d’émettre, nous sommes com­pé­ti­tifs avec les plus grandes radios. Là où nous ne les avons pas, évi­dem­ment, nous sommes obli­gés de tout miser sur le numé­rique.

Je crois en outre que l’avenir est aux médias alter­na­tifs. On l’a vu en Pologne avec la vic­toire élec­to­rale du PiS dans les années 2000, dans la manière dont Donald Trump a misé essen­tiel­le­ment sur les médias alter­na­tifs pour rem­por­ter ses deux vic­toires pré­si­den­tielles, et plus récem­ment en France, lorsque Jean-Luc Mélen­chon s’est tour­né vers ce qu’il appelle les « nou­veaux médias » pour annon­cer sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle. Ce qui serait inté­res­sant, c’est que les par­tis popu­listes com­prennent ces évo­lu­tions : que les grands can­di­dats patriotes fassent, par exemple, leur annonce de can­di­da­ture sur les ondes de Radio Cour­toi­sie ! C’est dom­mage de tou­jours voir la gauche avoir un coup d’avance en France…

Vous avez été confron­té à des pres­sions et à des pro­cé­dures. Où se situe aujourd’hui, concrè­te­ment, la limite de la liber­té d’expression pour un média comme le vôtre ?

Les limites à la liber­té d’expression résident d’une part dans les lois, et d’autre part dans leur inter­pré­ta­tion par des ins­tances telles que l’ARCOM. Nous devons éga­le­ment faire face à un mili­tan­tisme har­gneux de la part d’opposants poli­tiques, qui ne manquent pas de mul­ti­plier les signa­le­ments pour nous faire sanc­tion­ner.

Ces limites peuvent éga­le­ment se situer dans une forme d’autocensure vis-à-vis de notre propre camp. Il existe aujourd’hui des médias com­mer­ciaux de droite qui défendent des lignes édi­to­riales mar­quées et assez rigides. Pour y pas­ser, cer­tains sont prêts à adap­ter leur dis­cours et même leur pen­sée. Nous devons veiller à pré­ser­ver, au contraire, notre indé­pen­dance et notre liber­té de ton. À cet égard, nous fai­sons le choix de garan­tir une liber­té d’expression abso­lue à tous nos inter­ve­nants, dans les limites de la loi.

On parle beau­coup de « plu­ra­lisme » média­tique en France. Selon vous, est-il réel, ou lar­ge­ment théo­rique ?

En France, le plu­ra­lisme média­tique est à peu près inexis­tant dans le ser­vice public, quoi qu’en disent ses diri­geants. Le rap­port Alloncle, ren­du pour la com­mis­sion par­le­men­taire sur l’audiovisuel, l’a lar­ge­ment démon­tré. Dans le sec­teur pri­vé, en revanche, le plu­ra­lisme est plus réel. Cela tient pour l’essentiel au déve­lop­pe­ment des médias alter­na­tifs, dont Radio Cour­toi­sie est la pion­nière. Inter­net a beau­coup joué pour favo­ri­ser ce plu­ra­lisme. L’arrivée des médias dits « Bol­lo­ré » l’a évi­dem­ment accé­lé­ré et ren­for­cé, c’est incon­tes­table.

Le ser­vice public audio­vi­suel est régu­liè­re­ment accu­sé de biais idéo­lo­gique. Ce mono­pole est-il en train de se fis­su­rer, ou reste-t-il intact ?

Ce mono­pole est aujourd’hui incon­tes­table. À l’avenir, il est pos­sible qu’il se fis­sure légè­re­ment, ou que le sys­tème concède quelques ouver­tures cos­mé­tiques — même si cela leur arrache le cœur (et je suis poli). On l’a vu, par exemple, avec la levée de bou­cliers pro­vo­quée par l’arrivée de la jour­na­liste du Figa­ro, Eugé­nie Bas­tié, sur France 2. Même en période de crise, même quand il fau­drait don­ner un tout petit gage d’honnêteté intel­lec­tuelle, la moindre ouver­ture les rend fous ! Ce n’est pas demain la veille que nous aurons une véri­table plu­ra­li­té, avec de vrais édi­to­ria­listes ou jour­na­listes de droite, dans le ser­vice public.

Vous par­ti­ci­pez cette année aux Bobards d’Or, qui mettent en lumière les dérives média­tiques. Pou­vez-vous nous en dire plus sur votre inter­ven­tion ?

J’interviendrai sur le grand scan­dale média­tique de l’année 2025, l’affaire Cohen-Legrand, qui a en grande par­tie déclen­ché la com­mis­sion par­le­men­taire sur l’audiovisuel diri­gée par Charles Aloncle. L’histoire a été révé­lée par L’Incorrect et Radio Cour­toi­sie y a joué un rôle – notam­ment parce que nous avons, de notre côté, révé­lé la lettre de la direc­trice de Radio France, Sibyle Veil, qui expli­quait au Sénat qu’elle comp­tait bien pro­té­ger Patrick Cohen et Tho­mas Legrand, mal­gré leurs tur­pi­tudes. Je racon­te­rai les cou­lisses de l’affaire et ses consé­quences, par­fois très rigo­lotes…

Quel cap fixez-vous à Radio Cour­toi­sie à l’approche de ses 40 ans : conso­li­da­tion, expan­sion, ou chan­ge­ment d’échelle ?

Nous allons d’abord fêter cet anni­ver­saire des 40 ans avec tous nos amis et sou­tiens : Radio Cour­toi­sie est le plus ancien des médias alter­na­tifs, et il est tout de même assez pro­di­gieux d’exister depuis 40 ans grâce au seul sou­tien des audi­teurs, sans la moindre res­source publi­ci­taire ni la moindre sub­ven­tion !

Nous allons ensuite conso­li­der ce qui existe, en ren­for­çant notre mati­nale, notre tranche du soir et nos émis­sions cultu­relles. La ques­tion cultu­relle, tota­le­ment négli­gée dans les médias alter­na­tifs, est au contraire un atout impor­tant pour Radio Cour­toi­sie.

Nous allons éga­le­ment déve­lop­per notre volet numé­rique. Outre 300 000 connexions aux directs en ligne sur notre site et 3,5 mil­lions de vues sur You­tube, nous venons de lan­cer des pod­casts natifs (en plus des émis­sions dif­fu­sées à l’antenne), pour accroître notre influence.

L’objectif est de pré­pa­rer les vingt pro­chaines années pour Radio Cour­toi­sie, donc de mettre en œuvre les moyens pour conqué­rir les audi­teurs de demain. Pour cela, il faut être en phase avec leur manière de s’informer pour les atti­rer et conti­nuer à les for­mer.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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