« Masculinité toxique » : quand l’idéologie remplace l’analyse
À force de confondre identité masculine et comportements violents, certains discours militants finissent par produire un alarmisme qui déforme la réalité et rend plus difficile la compréhension des problèmes réels.
Après le racisme systémique, voici un nouveau thème omniprésent dans le débat public : la « masculinité toxique ». Le terme s’est imposé à une vitesse remarquable dans les médias, les universités et les programmes de recherche. On nous explique désormais que le masculinisme constituerait une menace majeure pour la société, que certaines formes de sexisme conduiraient naturellement à la violence, à l’extrémisme, voire au terrorisme.
Bien entendu, personne ne nie l’existence de comportements sexistes, de violences conjugales ou de féminicides. Ces réalités existent et méritent d’être étudiées avec sérieux. Mais le problème apparaît lorsque l’on cesse de distinguer les comportements des identités.
Car c’est précisément là que se situe, à mes yeux, la dérive principale.
À force de parler de « masculinité toxique », on finit par suggérer que l’identité masculine elle-même contiendrait une prédisposition à la violence, à la domination ou à l’agressivité. La frontière entre certains comportements condamnables et la masculinité en tant que telle devient floue.
Or cette confusion ne résiste pas toujours à l’examen des faits.
J’ai récemment pris connaissance d’une étude particulièrement intéressante, relayée par la journaliste et essayiste Peggy Sastre dans l’hebdomadaire Le Point. Cette recherche, menée en Nouvelle-Zélande sur plus de 15 000 participants, aboutit à des conclusions très éloignées du discours alarmiste dominant.
L’enquête montre notamment qu’une part importante des hommes parfois classés dans certaines catégories associées à la « masculinité toxique » sont en réalité des individus ordinaires, ni violents, ni misogynes, ni dominateurs. Plus largement encore, près de la moitié des hommes étudiés se situent très loin des profils que le débat public présente régulièrement comme caractéristiques de cette prétendue menace généralisée.
Plus frappant encore : seuls environ 3 % des individus de l’échantillon présentent des niveaux réellement élevés d’hostilité, d’agressivité ou de comportements problématiques.
Les auteurs de l’étude en tirent une conclusion importante : la virilité n’est pas nuisible en elle-même. L’identité masculine constitue un très mauvais indicateur pour prédire les comportements violents ou antisociaux.
Autrement dit, être un homme ne prédispose pas mécaniquement à devenir violent.
Cette distinction entre identité et comportement me paraît fondamentale. Une société sérieuse doit évidemment combattre les comportements délictueux ou criminels. Mais elle ne peut pas transformer une caractéristique générale, comme le fait d’être un homme, en facteur explicatif universel de tous les problèmes sociaux.
J’y vois une mécanique comparable à d’autres formes d’alarmisme qui se développent aujourd’hui dans certains milieux militants et académiques. On grossit certains phénomènes réels jusqu’à produire une image déformée de la société.
Le paradoxe est que cette exagération permanente finit souvent par produire l’effet inverse de celui recherché. Les citoyens savent que les problèmes existent, mais ils perçoivent aussi lorsque les diagnostics deviennent excessifs. À force de dramatisation, beaucoup cessent simplement d’écouter.
Pendant ce temps, des moyens considérables continuent d’être investis dans des programmes de recherche ou des projets institutionnels souvent portés par des milieux idéologiquement très homogènes. Il devient alors difficile de distinguer ce qui relève de la recherche scientifique de ce qui relève du militantisme.
Je ne conteste pas la nécessité d’étudier les violences faites aux femmes, les comportements sexistes ou les formes de radicalisation masculine. Ces sujets méritent toute notre attention. Mais encore faut-il les analyser avec rigueur, sans transformer des catégories idéologiques en vérités scientifiques.
Car lorsque l’idéologie prend le pas sur l’observation du réel, on finit par comprendre de moins en moins bien les phénomènes que l’on prétend combattre.