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« Masculinité toxique » : quand l’idéologie remplace l’analyse

À force de confondre identité masculine et comportements violents, certains discours militants finissent par produire un alarmisme qui déforme la réalité et rend plus difficile la compréhension des problèmes réels.

Uli Windisch
24 janvier 2026
4 min de lecture

Après le racisme sys­té­mique, voi­ci un nou­veau thème omni­pré­sent dans le débat public : la « mas­cu­li­ni­té toxique ». Le terme s’est impo­sé à une vitesse remar­quable dans les médias, les uni­ver­si­tés et les pro­grammes de recherche. On nous explique désor­mais que le mas­cu­li­nisme consti­tue­rait une menace majeure pour la socié­té, que cer­taines formes de sexisme condui­raient natu­rel­le­ment à la vio­lence, à l’extrémisme, voire au ter­ro­risme.

Bien enten­du, per­sonne ne nie l’existence de com­por­te­ments sexistes, de vio­lences conju­gales ou de fémi­ni­cides. Ces réa­li­tés existent et méritent d’être étu­diées avec sérieux. Mais le pro­blème appa­raît lorsque l’on cesse de dis­tin­guer les com­por­te­ments des iden­ti­tés.

Car c’est pré­ci­sé­ment là que se situe, à mes yeux, la dérive prin­ci­pale.

À force de par­ler de « mas­cu­li­ni­té toxique », on finit par sug­gé­rer que l’identité mas­cu­line elle-même contien­drait une pré­dis­po­si­tion à la vio­lence, à la domi­na­tion ou à l’agressivité. La fron­tière entre cer­tains com­por­te­ments condam­nables et la mas­cu­li­ni­té en tant que telle devient floue.

Or cette confu­sion ne résiste pas tou­jours à l’examen des faits.

J’ai récem­ment pris connais­sance d’une étude par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante, relayée par la jour­na­liste et essayiste Peg­gy Sastre dans l’hebdomadaire Le Point. Cette recherche, menée en Nou­velle-Zélande sur plus de 15 000 par­ti­ci­pants, abou­tit à des conclu­sions très éloi­gnées du dis­cours alar­miste domi­nant.

L’enquête montre notam­ment qu’une part impor­tante des hommes par­fois clas­sés dans cer­taines caté­go­ries asso­ciées à la « mas­cu­li­ni­té toxique » sont en réa­li­té des indi­vi­dus ordi­naires, ni vio­lents, ni miso­gynes, ni domi­na­teurs. Plus lar­ge­ment encore, près de la moi­tié des hommes étu­diés se situent très loin des pro­fils que le débat public pré­sente régu­liè­re­ment comme carac­té­ris­tiques de cette pré­ten­due menace géné­ra­li­sée.

Plus frap­pant encore : seuls envi­ron 3 % des indi­vi­dus de l’échantillon pré­sentent des niveaux réel­le­ment éle­vés d’hostilité, d’agressivité ou de com­por­te­ments pro­blé­ma­tiques.

Les auteurs de l’étude en tirent une conclu­sion impor­tante : la viri­li­té n’est pas nui­sible en elle-même. L’identité mas­cu­line consti­tue un très mau­vais indi­ca­teur pour pré­dire les com­por­te­ments vio­lents ou anti­so­ciaux.

Autre­ment dit, être un homme ne pré­dis­pose pas méca­ni­que­ment à deve­nir violent.

Cette dis­tinc­tion entre iden­ti­té et com­por­te­ment me paraît fon­da­men­tale. Une socié­té sérieuse doit évi­dem­ment com­battre les com­por­te­ments délic­tueux ou cri­mi­nels. Mais elle ne peut pas trans­for­mer une carac­té­ris­tique géné­rale, comme le fait d’être un homme, en fac­teur expli­ca­tif uni­ver­sel de tous les pro­blèmes sociaux.

J’y vois une méca­nique com­pa­rable à d’autres formes d’alarmisme qui se déve­loppent aujourd’hui dans cer­tains milieux mili­tants et aca­dé­miques. On gros­sit cer­tains phé­no­mènes réels jusqu’à pro­duire une image défor­mée de la socié­té.

Le para­doxe est que cette exa­gé­ra­tion per­ma­nente finit sou­vent par pro­duire l’effet inverse de celui recher­ché. Les citoyens savent que les pro­blèmes existent, mais ils per­çoivent aus­si lorsque les diag­nos­tics deviennent exces­sifs. À force de dra­ma­ti­sa­tion, beau­coup cessent sim­ple­ment d’écouter.

Pen­dant ce temps, des moyens consi­dé­rables conti­nuent d’être inves­tis dans des pro­grammes de recherche ou des pro­jets ins­ti­tu­tion­nels sou­vent por­tés par des milieux idéo­lo­gi­que­ment très homo­gènes. Il devient alors dif­fi­cile de dis­tin­guer ce qui relève de la recherche scien­ti­fique de ce qui relève du mili­tan­tisme.

Je ne conteste pas la néces­si­té d’étudier les vio­lences faites aux femmes, les com­por­te­ments sexistes ou les formes de radi­ca­li­sa­tion mas­cu­line. Ces sujets méritent toute notre atten­tion. Mais encore faut-il les ana­ly­ser avec rigueur, sans trans­for­mer des caté­go­ries idéo­lo­giques en véri­tés scien­ti­fiques.

Car lorsque l’idéologie prend le pas sur l’observation du réel, on finit par com­prendre de moins en moins bien les phé­no­mènes que l’on pré­tend com­battre.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et ancien professeur de l’Université de Genève, Uli Windisch est né en 1946 à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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