mercredi 17 juin 2026
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Neutralité suisse, Arménie, Proche-Orient, Ukraine et le sens d’une époque, par Oskar Freysinger

Oskar Freysinger passe au crible l'actualité internationale, de la neutralité suisse à la guerre en Ukraine, en passant par le Proche-Orient, le prix du pétrole et la stratégie de Donald Trump. Fidèle à sa méthode, il s'attache moins aux nouvelles du jour qu'aux lignes de fond qui, selon lui, gouvernent le cours du monde − et y décèle un même ressort : la primauté de l'argent sur l’humain.

Oskar Freysinger
17 juin 2026
19 min de lecture

Il est un exer­cice auquel je me livre depuis des années, et dont je ne me lasse pas : prendre du recul sur le fra­cas du monde pour ten­ter d’en lire la trame. Non pas l’é­cume des nou­velles, ce flux inin­ter­rom­pu qui défile et que l’on oublie aus­si­tôt, mais les lignes de fond, celles qui des­sinent len­te­ment le visage d’une époque. Car à force de scru­ter l’ac­tua­li­té au jour le jour, on finit par ne plus rien voir : chaque évé­ne­ment chasse le pré­cé­dent, et l’on perd la facul­té même de com­prendre. Ce sont au contraire les régu­la­ri­tés, les sché­mas qui se répètent d’un conti­nent à l’autre, qui livrent la clé.

Or ces sché­mas, lors­qu’on prend la peine de les suivre, racontent presque tou­jours la même his­toire. Der­rière les grands mots dont on nous abreuve − la démo­cra­tie, les droits de l’homme, la défense des peuples −, c’est le plus sou­vent l’argent qui com­mande, et le pro­fit de quelques-uns au détri­ment du grand nombre. Cette moné­ti­sa­tion de toute chose, cette amé­ri­ca­ni­sa­tion des esprits où le « busi­ness as usual » tient lieu de morale, finit par déshu­ma­ni­ser le champ de l’ac­tion poli­tique. Et quand on déshu­ma­nise, on en arrive aux pires extré­mi­tés. Mon pays, la Suisse, n’é­chappe pas à cette pres­sion : sa neu­tra­li­té, qui l’a si bien ser­vi, est aujourd’­hui mena­cée par ceux-là mêmes qui devraient la défendre.

Les lignes qui suivent ne pré­tendent à aucune neu­tra­li­té d’a­na­lyste froid − je ne crois guère à cette pos­ture. Elles assument un regard. Mais elles pro­cèdent d’une convic­tion simple : il faut refu­ser de se lais­ser hyp­no­ti­ser par le bocal dans lequel on nous fait tour­ner, et rendre à l’es­prit le droit de juger par lui-même. C’est, au fond, la seule liber­té qui vaille.

La neutralité suisse, un atout à ne pas brader

La ques­tion se pose de savoir ce qui sau­ve­ra la Suisse cette fois-ci, alors qu’elle est en train de perdre sa neu­tra­li­té et pour­rait deve­nir un pays euro­péen comme les autres, embar­qué demain dans une guerre contre la Rus­sie. On ver­ra si le peuple suisse aura la sagesse d’é­vi­ter cette dis­grâce, car nos auto­ri­tés com­mettent ici les mêmes erreurs que les Fin­lan­dais − et nous en paie­rons les mêmes fac­tures. L’a­ber­ra­tion est totale.

Nous vote­rons au mois de sep­tembre sur l’i­ni­tia­tive pour la neu­tra­li­té, et l’on peut nour­rir un espoir rai­son­nable au vu de ce qui se passe. Il faut espé­rer que les Suisses se diront : cette par­ti­cu­la­ri­té nous a bien réus­si durant deux guerres mon­diales, et qu’il serait impru­dent d’y renon­cer.

Dis­tin­guer le bon du mau­vais, savoir qui est le cou­pable et qui est l’in­no­cent, est d’ailleurs deve­nu beau­coup plus dif­fi­cile. Avec Hit­ler, la chose allait encore de soi ; avec Sta­line aus­si, l’ad­ver­saire était net­te­ment défi­ni. Aujourd’­hui, les lignes sont brouillées.

Si la Suisse rai­sonne en fonc­tion de ses inté­rêts propres − et c’est cela qui compte −, la ques­tion est : où est l’en­ne­mi ? À l’est ou à l’ouest ? Depuis la chute du com­mu­nisme et la fin de l’URSS, en 1991, la Rus­sie ne nous a jamais nui en quoi que ce soit. L’Oncle Sam, en revanche − les « gen­tils » Amé­ri­cains −, s’est employé à maintes reprises à affai­blir, voire à détruire la place finan­cière suisse.

Nous gérions à l’é­poque envi­ron 35 % des avoirs pri­vés mon­diaux, ce qui, pour un si petit pays, ne pou­vait qu’ir­ri­ter l’Oncle Sam et les Anglo-Saxons, tou­jours prompts à tout vou­loir pour eux. Nous sommes aujourd’­hui retom­bés autour de 22 % : l’af­fai­blis­se­ment a été consi­dé­rable, avec la perte du secret ban­caire et l’af­faire des fonds juifs, mon­tée en épingle alors qu’elle était pour l’es­sen­tiel sans fon­de­ment, faute des vic­times annon­cées. Quand on sait qu’il est pire d’être l’a­mi des États-Unis que leur enne­mi, mieux vaut, par simple bon sens, res­ter neutre.

Arménie : Pachinian, un équilibriste sur le fil

On a vu com­ment se sont dérou­lées les élec­tions en Armé­nie. Un organe indé­pen­dant lui-même a rele­vé les irré­gu­la­ri­tés du scru­tin : Pachi­nian a fait empri­son­ner six ou sept de ses adver­saires décla­rés, fort du sou­tien de toute l’U­nion euro­péenne, des pres­sions et des menaces d’u­sage. C’est le jeu habi­tuel, et l’on nomme cela « démo­cra­tie ». Il l’a empor­té, mais en res­tant sous la barre des 50 %, ce qui tra­hit un essouf­fle­ment.

On retrouve le sché­ma écu­lé : les oli­garques, les grandes for­tunes, tous ceux qui aspirent à com­mer­cer avec l’Oc­ci­dent − comme le fai­sait Elt­sine avec les siens, comme cela s’est joué en Ukraine. Tou­jours les mêmes milieux, tou­jours le grand capi­tal, tan­dis que le simple citoyen fait les frais de l’a­ven­ture.

Pour­quoi Pachi­nian l’a-t-il mal­gré tout empor­té ? On dit qu’il a per­du le Haut-Kara­bakh : en réa­li­té, il s’en est déles­té. L’en­clave était l’é­cueil, la pierre dans sa chaus­sure qui le tenait éloi­gné de l’Oc­ci­dent. Il l’a cédée à l’A­zer­baïd­jan pour enga­ger sa poli­tique d’a­li­gne­ment. Il n’a pas véri­ta­ble­ment gagné ces élec­tions, mais il détient le pou­voir, c’est tout − et le doit à une situa­tion éco­no­mique enviable.

Or devi­nez quel est le pre­mier par­te­naire com­mer­cial de l’Ar­mé­nie : la Rus­sie. Eût-elle vou­lu faire gagner l’op­po­si­tion, elle aurait inter­rom­pu ses livrai­sons de pétrole et de pro­duits agri­coles, comme on l’a fait pour Orban, et Pachi­nian aurait sans doute été défait. Les Russes s’en abs­tiennent. Lors­qu’on pré­sente Pou­tine comme le mal incar­né, on constate qu’il se garde de recou­rir à de tels moyens − les­quels, du reste, ne pro­duisent jamais d’ef­fet durable.

Pachi­nian veut jouer sur les deux tableaux : entrer dans l’U­nion euro­péenne − il peut tou­jours attendre, ce n’est pas pour demain, et les Euro­péens ne sont pas insen­sés − tout en se main­te­nant dans l’or­ga­ni­sa­tion des pays d’A­sie cen­trale dont il fait par­tie, avec le Kaza­khs­tan, le Kir­ghi­zis­tan et toute la série. Il veut le beurre et l’argent du beurre. Mais Pou­tine le lui a signi­fié sans détour : il fau­dra choi­sir. Pas ques­tion de lais­ser l’O­TAN ins­tal­ler des bases sur notre flanc sud ; il sort de cette orga­ni­sa­tion, ou il y reste, mais à cer­taines condi­tions.

Si Pou­tine n’est pas inter­ve­nu, c’est qu’au fond l’en­jeu est mince pour la Rus­sie : l’Ar­mé­nie est un tout petit pays, un mil­lion et demi d’ha­bi­tants. Il sait que Pachi­nian devra faire patte blanche à Mos­cou s’il ne veut pas voir son éco­no­mie s’ef­fon­drer. Son dis­cours s’est d’ailleurs déjà inflé­chi. Cer­né par l’A­zer­baïd­jan, par les Turcs qui n’ont jamais nour­ri la moindre bien­veillance envers les Armé­niens depuis 1915, par l’I­ran au sud et par la Rus­sie au nord, croire que l’U­nion euro­péenne pour­ra le sau­ver éco­no­mi­que­ment relève de la pure illu­sion.

Sa poli­tique m’é­chappe, sinon à y voir le pro­fit de quelques-uns au détri­ment du grand nombre. Tou­jours la même musique : fol­low the money, le même sché­ma récur­rent, et tout cela au nom de la démo­cra­tie. Mais ce n’est pas de la démo­cra­tie : c’est de la contrainte, de la menace et de la peur. À un moment don­né, tout cela vole­ra en éclats, car on ne bâtit pas l’a­ve­nir sur la coer­ci­tion − tous les murs finissent par tom­ber. Pachi­nian appar­tient à la même espèce que Zelens­ky : ces amu­seurs publics qu’on met en avant, avec, der­rière eux, des inté­rêts. Il a sacri­fié le Haut-Kara­bakh sans état d’âme avant d’en reje­ter la faute sur les Russes, alors qu’il n’a pas bou­gé le petit doigt, alors qu’il dis­po­sait d’une armée. Le jeu est cou­su de fil blanc.

La gifle infligée à l’Allemagne au Conseil de sécurité

L’é­chec de l’Al­le­magne à se faire réélire comme membre non per­ma­nent du Conseil de sécu­ri­té de l’O­NU est un camou­flet − et pas seule­ment pour Ber­lin : pour toute l’U­nion euro­péenne. L’é­vé­ne­ment, pour­tant consi­dé­rable, n’a reçu qu’un trai­te­ment média­tique des plus dis­crets.

Il révèle que le Sud glo­bal, et le monde nou­veau qui émerge avec les BRICS, ne sup­porte plus de se voir dic­ter sa conduite. On nous répète que Pou­tine serait iso­lé, que les BRICS ne seraient qu’une paren­thèse : c’est faux. L’Al­le­magne, qui ambi­tion­nait jus­qu’à un siège per­ma­nent au motif qu’elle y aurait droit au même titre que la France et le Royaume-Uni, n’est même pas par­ve­nue à décro­cher un man­dat tem­po­raire. Voi­là un signe révé­la­teur de la direc­tion que prennent les choses, et il n’au­gure rien de bon pour une Union euro­péenne dont la poli­tique s’a­vère dévas­ta­trice pour ses propres peuples.

Qu’un fait se révèle défa­vo­rable à l’U­nion, et on l’es­ca­mote ; qu’il puisse être retour­né contre les Russes, et on l’é­tale au grand jour. Il y a quelque chose d’af­fli­geant dans la manière dont fonc­tionnent aujourd’­hui les médias offi­ciels : tri, cen­sure, bri­co­lage, accom­mo­de­ments. Il en va comme du cli­mat : dix jours de cha­leur, et l’on titre sur la fin de la pla­nète ; sur­vienne une vague de froid, et le sujet dis­pa­raît des écrans. Éton­nant que le cli­mat n’o­béisse pas aux décrets d’une Union euro­péenne qui pré­tend pour­tant faire la pluie et le beau temps.

Liban et Iran : une guerre d’usure et de patience

Le Liban est un pays mar­tyr, envi­ron­né de tant d’« amis » sou­cieux de son bien. On le sur­nom­mait jadis la Suisse du Proche-Orient : une nation pros­père, dotée d’une posi­tion des plus favo­rables. Puis tout s’est mis à vaciller, et depuis lors le pays s’en­fonce dans une spi­rale inin­ter­rom­pue. Avec un voi­sin tel qu’Is­raël, point n’est besoin d’autre enne­mi.

Le conflit liba­nais s’in­sère dans un affron­te­ment plus vaste, qui embrase tout le Proche-Orient et oppose sin­gu­liè­re­ment les États-Unis à l’I­ran. Dans les pour­par­lers éven­tuels, les Ira­niens ont posé l’exi­gence d’un ces­sez-le-feu qui vau­drait aus­si pour le Liban et pour Gaza. Les Israé­liens s’y sont natu­rel­le­ment oppo­sés : leur unique des­sein est d’empêcher les Amé­ri­cains de déser­ter le théâtre des opé­ra­tions. Dès qu’af­fleure la pers­pec­tive d’un rap­pro­che­ment entre Washing­ton et Téhé­ran, on peut être assu­ré qu’ils s’in­gé­nie­ront à ral­lu­mer le feu.

Les Amé­ri­cains, je le crois, sont fort embar­ras­sés : ils vou­draient s’ex­traire du bour­bier, mais aucune sor­tie hono­rable ne s’offre à eux. Ils ne sau­raient davan­tage relan­cer une cam­pagne d’en­ver­gure, com­pa­rable au pilon­nage de près d’un mois qu’ils avaient infli­gé à l’I­ran − les muni­tions leur font défaut, et ils doivent éloi­gner leurs navires de crainte qu’un mis­sile ne vienne frap­per un bâti­ment de guerre. Mili­tai­re­ment, leur posi­tion est incon­for­table.

Jouer la montre devient dès lors une option : main­te­nir la pres­sion et le blo­cus, bom­bar­der par inter­mit­tence sans trop nuire aux autres pays de la région, dans l’es­poir d’af­fa­mer la popu­la­tion ira­nienne pour qu’elle se retourne contre son gou­ver­ne­ment. Le régime fini­rait par tom­ber, et l’on ins­tal­le­rait à sa tête un pan­tin du style Reza Pah­la­vi, dont on tien­drait les ficelles. Le pro­cé­dé laisse aus­si à Israël le temps de créer le fait accom­pli − l’oc­cu­pa­tion du Sud-Liban, l’é­ta­blis­se­ment d’une zone tam­pon −, dans la pers­pec­tive d’un « grand Israël » qui fini­rait par réduire le Liban à la seule Bey­routh.

Sauf que cela ne fonc­tionne pas comme pré­vu. Au Sud-Liban, l’ar­mée israé­lienne se heurte à de très grosses dif­fi­cul­tés ; le Hez­bol­lah a même repris cer­taines posi­tions et oppose une résis­tance solide, comme lors des conflits pré­cé­dents. Main­te­nir un conflit à petit feu relève de la gageure : la flamme finit tou­jours par s’emballer. Tout se ramène à une ques­tion de rési­lience : qui céde­ra le pre­mier, de l’é­co­no­mie israé­lienne ou de l’I­ran ? Les Israé­liens peuvent s’ap­puyer sur l’Oncle Sam et sur un Occi­dent qui conti­nue de cau­tion­ner leur poli­tique. Mais les Ira­niens, eux, peuvent comp­ter sur l’A­sie cen­trale, la Chine, le Pakis­tan, et entre­tiennent de bonnes rela­tions avec l’Inde. Loin d’être iso­lés, ils dis­posent de voies ter­restres propres à conju­rer la famine.

Jamais la Chine n’a­ban­don­ne­ra l’I­ran : géo­po­li­ti­que­ment, c’est une pièce maî­tresse. Elle lui livre­ra ce qu’il faut pour que le pays ne tombe pas. C’est de sur­croît une redou­table épine dans le pied amé­ri­cain, qui détourne for­te­ment Washing­ton de sa propre épine − l’U­kraine. Mar­ché de dupes, où nul, en véri­té, ne tra­vaille pour les droits de l’homme. Mais les Ira­niens occupent une posi­tion solide, gou­ver­née par une véri­table stra­té­gie, et savent exac­te­ment où ils vont. Ils pro­duisent aus­si de courts clips, sortes de mor­ceaux de rap d’une fac­ture remar­qua­ble­ment pro­fes­sion­nelle et d’un humour rava­geur − en matière de com­mu­ni­ca­tion, ils sur­passent les Russes, qui n’ont jamais brillé dans l’art du soft power.

Le prix du pétrole : une stabilité bâtie sur le sable

Le cours de l’es­sence a de quoi sur­prendre : on nous avait annon­cé une catas­trophe, un baril à 150, voire 200 dol­lars. Or, après une hausse ini­tiale autour de 100 dol­lars, le prix s’est main­te­nu à peu près stable, légè­re­ment en deçà, deux ou trois mois durant. Nos milieux comptent nombre de Cas­sandre, promptes à pré­dire des catas­trophes qui ne sur­viennent jamais − ou, à l’in­verse, à ne rien voir venir. La véri­té, le plus sou­vent, se tient entre les deux.

Com­ment expli­quer cette sta­bi­li­té ? Ou bien les ana­lystes se sont trom­pés, ou bien − plus pro­ba­ble­ment − plu­sieurs fac­teurs ont conju­gué leurs effets. Les Amé­ri­cains, d’a­bord, ont pui­sé dans leurs réserves stra­té­giques pour com­pen­ser, au point de les rame­ner à un niveau his­to­ri­que­ment bas. La manœuvre sou­tient les prix par l’offre, mais elle est bor­née dans le temps : il fau­dra bien recons­ti­tuer ces stocks. Dans une guerre d’u­sure éco­no­mique entre l’I­ran, Israël et les États-Unis, c’est là une fai­blesse pour l’Oc­ci­dent.

La demande, ensuite, flé­chit, l’Eu­rope étant déjà entrée en réces­sion : l’Al­le­magne se dés­in­dus­tria­lise et consomme, par­tant, moins d’hy­dro­car­bures. À quoi s’a­joutent des mani­pu­la­tions bour­sières − d’au­cuns, dans l’en­tou­rage de Trump, s’y sont consi­dé­ra­ble­ment enri­chis. Réserves mobi­li­sées, réces­sion et spé­cu­la­tion ont ain­si per­mis de conte­nir les cours. Reste à savoir com­bien de temps le jeu peut durer : l’é­di­fice repose sur le sable, et s’il venait à céder, on assis­te­rait à une flam­bée des prix.

Il faut rap­pe­ler qu’une frac­tion seule­ment de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment mon­dial tran­site par le détroit d’Or­muz − de l’ordre de 20 à 25 %. D’autres sources existent. L’OPEP+, avec la Rus­sie et plu­sieurs pro­duc­teurs exté­rieurs au Moyen-Orient, a déci­dé d’ac­croître son offre. Ces acteurs ont inté­rêt à la sta­bi­li­té des prix, pré­cieuse pour l’é­co­no­mie mon­diale ; Russes comme Chi­nois s’emploieront à la pré­ser­ver. Mais le jour où la demande excé­de­ra l’offre, ils ne pour­ront la tenir indé­fi­ni­ment. Pour l’ins­tant, le calme pré­vaut − ce qui ne laisse pas d’é­ton­ner au regard de ce qui avait été annon­cé.

Trump : Cuba et le Groenland tenus en réserve

Trump garde Cuba et le Groen­land en réserve, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne par­vient à pro­gres­ser ni en Ukraine ni en Iran − deux dos­siers de poids qui lestent les Répu­bli­cains à l’ap­proche des élec­tions de mi-man­dat de novembre. Or il a sai­si une chose : la mémoire du public, et sin­gu­liè­re­ment celle de l’A­mé­ri­cain moyen, est des plus courtes. Il suf­fit de lui pré­sen­ter un diver­tis­se­ment inédit, un panem et cir­censes nou­velle vague, pour qu’il efface le pré­cé­dent.

Il réserve donc Cuba et le Groen­land pour des coups d’é­clat orches­trés à la veille des mid­terms. Les médias n’au­ront alors d’yeux que pour eux, et l’on oublie­ra les guerres d’I­ran et d’U­kraine. Je le parie à dix contre un : telle sera sa stra­té­gie. Voi­là pour­quoi, dans l’im­mé­diat, il se borne à bran­dir la menace − on sent peser l’é­pée de Damo­clès − sans pas­ser à l’acte. À l’ap­proche du scru­tin, il lan­ce­ra l’o­pé­ra­tion.

C’est le syn­drome du pois­son rouge : on fait le tour du bocal, le décor paraît neuf, et l’on oublie. Dans cet uni­vers média­tique voué au défi­le­ment per­pé­tuel, qui n’ac­croche pas le spec­ta­teur en trois ou quatre secondes l’a déjà per­du. Le pro­cé­dé for­mate les esprits et finit par s’é­ri­ger en habi­tude de pen­sée : on éva­cue sans relâche, sous un flot conti­nu de nou­veau­tés qui recouvre tout le reste. On ne retient plus rien, pri­son­nier d’une immé­dia­te­té per­ma­nente − aubaine pour qui entend mani­pu­ler et asser­vir les masses.

Le Groen­land se plie­ra aisé­ment : on ima­gine mal l’U­nion euro­péenne décla­rer la guerre à Trump, d’au­tant que ses membres siègent tous à l’O­TAN. La situa­tion confine à l’ab­surde, et l’on en rirait volon­tiers si l’on ne devait en pleu­rer. Avant les mid­terms, donc, quelques coups d’é­clat, avec l’i­dée de conser­ver au moins l’une des chambres du Congrès. Reste à savoir si cela suf­fi­ra. Et l’Eu­rope, sur ce ter­rain aus­si, com­mence à s’a­mé­ri­ca­ni­ser sen­si­ble­ment.

Front ukrainien : l’avance méthodique des Russes

L’Oc­ci­dent nous explique que la situa­tion tourne mal pour Pou­tine, qu’il s’en­lise et cède même du ter­rain devant l’« extra­or­di­naire rési­lience » d’une armée ukrai­nienne seule face à l’ogre russe. Mais trente-cinq pays livrent des armes et financent l’U­kraine − des dizaines, des cen­taines de mil­liards englou­tis dans ce gouffre. Pré­tendre, dans ces condi­tions, que les Ukrai­niens com­battent seuls : l’ar­gu­ment a fait son temps.

Ce qui tra­hit la gra­vi­té de la situa­tion pour Kiev, c’est que Zelens­ky a ten­té de faire par­ve­nir un mes­sage à Pou­tine par l’en­tre­mise de l’o­li­garque Abra­mo­vitch. Trois années durant, il avait refu­sé le gel sur la ligne de front ; il aspire désor­mais à un ces­sez-le-feu assor­ti de ce même gel. Jamais les Russes n’y consen­ti­ront, car ce serait offrir à l’Oc­ci­dent le moyen de réar­mer l’U­kraine et de ral­lu­mer la guerre quelques années plus tard. Ils ne sau­raient sous­crire à une solu­tion à la coréenne, qui ne ferait que pré­pa­rer le conflit sui­vant.

S’y ajoute un pro­blème de légi­ti­mi­té : une loi ukrai­nienne inter­dit toute négo­cia­tion avec les Russes, et Zelens­ky, dont le man­dat est expi­ré, n’a plus qua­li­té pour l’a­bro­ger. Comme le sou­ligne Pou­tine, signe­rait-il un accord que rien ne garan­ti­rait qu’un pou­voir ulté­rieur s’y tienne, l’ac­tuel étant frap­pé d’illé­gi­ti­mi­té.

Sur le ter­rain, l’af­faire est simple : les Russes avancent par­tout. Contrai­re­ment à ce que pré­tend l’Oc­ci­dent, ce n’est plus la méthode de Sta­line pré­ci­pi­tant des vagues de chair humaine. Ils engagent d’a­bord de petits déta­che­ments d’in­fil­tra­tion, éta­blissent des îlots, les sécu­risent par les drones, encerclent enfin et coupent les voies d’ac­cès. L’en­tre­prise est plus lente, mais autre­ment moins coû­teuse en vies humaines.

Au sud, ils approchent d’O­re­khov ; sa prise les por­te­rait aux portes de Zapo­ro­jié. Kons­tan­ti­nov­ka, de son côté, est en train de tom­ber : des troupes ukrai­niennes s’y trouvent encer­clées, et les ren­forts sont détruits par les drones russes avant même d’at­teindre le front. D’a­près les recou­pe­ments que j’o­père entre dif­fé­rentes sources et témoi­gnages de blo­gueurs pré­sents sur place, les Russes tiennent déjà quelque deux tiers de la ville, dont le sec­teur le plus dif­fi­cile à conqué­rir. C’est la plus vaste bataille livrée pour une grande agglo­mé­ra­tion depuis Mariou­pol et Bakh­mout, et elle touche à son terme − sans doute d’i­ci la fin de l’é­té ou le début de l’au­tomne.

Kons­tan­ti­nov­ka revêt une valeur stra­té­gique : elle forme le flanc sud de la der­nière grande agglo­mé­ra­tion du Don­bass encore aux mains ukrai­niennes, autour de Kra­ma­torsk et de Sla­viansk. Au nord, les Russes s’emparent de Liman, ce qui pour­rait leur offrir une base de départ pour une pous­sée ulté­rieure vers Kiev − pers­pec­tive qui inquiète vive­ment Zelens­ky. Sur l’en­semble du front, l’at­tri­tion est ter­rible : les pertes ukrai­niennes atteignent des pro­por­tions mons­trueuses, on envoie désor­mais jus­qu’aux femmes au com­bat, et les Euro­péens cherchent à rapa­trier ceux qui avaient fui la guerre.

Le deux poids, deux mesures a de quoi révol­ter : naguère, on ne pou­vait ren­voyer un Éry­thréen dans son pays au pré­texte qu’il y accom­pli­rait son ser­vice mili­taire − cela pas­sait pour inhu­main −, mais expé­dier des hommes dans le hachoir ukrai­nien ne sou­lève aucun scru­pule. On plie les faits à ses inté­rêts poli­tiques. Plus j’ob­serve le cours du monde, plus l’es­pèce humaine me paraît, sous cer­tains aspects, déses­pé­rante − et tout cela pour l’argent. L’a­mé­ri­ca­ni­sa­tion du monde, le busi­ness is busi­ness, le time is money : on a tout moné­ti­sé. Or, à tout moné­ti­ser, on déshu­ma­nise le champ de l’ac­tion, et l’on abou­tit aux pires mas­sacres.

Avoir ou être : une méditation pour conclure

Le 6 juin, Paris a don­né à voir ses « nuits blanches » − un spec­tacle de déca­dence jusque dans des lieux sacrés. Ce sata­nisme qui s’af­fiche avec une assu­rance crois­sante est un signe de notre temps. On peut n’être pas un catho­lique dog­ma­tique et juger pour­tant que la parole « que celui qui est sans péché jette la pre­mière pierre » mérite consi­dé­ra­tion. Que l’on recon­naisse ou non en Jésus le Fils de Dieu, ce fut à tout le moins un homme qui, au temps des Romains, por­tait un mes­sage de tolé­rance et d’a­mour − plus actuel que jamais.

Jésus avait chas­sé les mar­chands du Temple : un lieu sacré ne sau­rait être pro­fa­né. C’est là ce qui nous donne une âme, ce qui fonde le carac­tère irrem­pla­çable de chaque exis­tence − et le chris­tia­nisme le défend bien mieux que le busi­ness as usual amé­ri­cain. Ain­si que l’an­non­çait Nietzsche : ne nous faut-il pas deve­nir nous-mêmes des dieux pour com­pen­ser le meurtre de Dieu ? Mais ces dieux nou­veaux ne sont pas à la hau­teur. Ce ne sont que d’an­ciennes idoles revi­si­tées : Mam­mon, Moloch.

L’É­glise elle-même a long­temps lu de tra­vers les Écri­tures : toute une lignée de papes a exer­cé un pou­voir déme­su­ré, et la que­relle avec Luther por­tait, pour une part essen­tielle, sur l’argent − les indul­gences. Là encore, l’argent avait cor­rom­pu le pou­voir de Rome. C’est tou­jours le même com­bat, si bien décrit par Erich Fromm dans Avoir ou être : est-ce que je vis pour pos­sé­der − alors que de toute façon je per­drai tout, la der­nière che­mise n’ayant pas de poche − ou est-ce que je vis pour être ? Ce com­bat se livre en nous chaque jour.

Je ne dia­bo­lise pas l’argent : c’est une éner­gie, béné­fique si elle est bien employée, qui per­met de construire et d’œu­vrer au bien com­mun. Le pro­blème est d’en faire une fin en soi plu­tôt qu’un moyen. Il en va de même d’In­ter­net, du télé­phone ou de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle : tant que l’ou­til reste un moyen, il est posi­tif ; dès qu’il devient une fin, il est néfaste. Le magis­trat qui met l’a­voir au ser­vice de l’être se sou­vient qu’il a un devoir envers la majo­ri­té des citoyens − à rebours des diri­geants euro­péens actuels, qui ne servent que des inté­rêts pri­vés.

Ma forme, à bien­tôt 66 ans, je la dois au contact de mes six petits-enfants. La vie est un mys­tère, et ce mys­tère tient de la magie. Quand je les regarde, je mesure tout ce qu’il faut d’at­ten­tion et d’a­mour pour qu’un enfant devienne un adulte auto­nome − et je songe qu’à quelques mil­liers de kilo­mètres, un mil­lier de per­sonnes meurent chaque jour sur une ligne de front. Cha­cune fut un enfant aimé. Quand je pense à Gaza : qu’on aime ou non les musul­mans, ce sont des êtres humains. En déshu­ma­ni­sant l’autre, on se déshu­ma­nise soi-même.

Aus­si dis-je aux Euro­péens et aux Suisses : faites des enfants, don­nez une chance à l’a­ve­nir, car sinon tout s’ar­rê­te­ra là. Ce sont eux qui por­te­ront le mes­sage de res­pect et d’a­mour que nous pou­vons leur trans­mettre. L’é­du­ca­tion est essen­tielle : un enfant bien édu­qué fait une socié­té équi­li­brée. Péda­gogue trente années durant, je contemple la baisse de niveau de l’é­cole comme un champ de ruines, et cela me fait mal.

Mais l’es­poir demeure tou­jours. L’être humain a tra­ver­sé des temps bien plus rudes − après la chute de l’Em­pire romain, l’Eu­rope a régres­sé deux ou trois siècles durant, avant que l’a­ven­ture ne reparte. J’es­père qu’elle se pour­sui­vra − et que le « pois­son rouge » du Penta­gone n’au­ra pas le mal­heur d’ou­blier à quoi sert le bou­ton rouge, ni l’en­vie d’ap­puyer des­sus pour voir. Ce serait la fin de la pla­nète.


Note

Ce texte est une retrans­crip­tion de mon entre­tien avec Nico­las Sto­quer sur GPTV le jeu­di 11 juin 2026. Je vous invite évi­dem­ment à suivre Géo­po­li­tique TV sur You­Tube et à vous abon­ner à leurs canaux.

Oskar Freysinger
Oskar Freysinger

Fondateur de l'UDC Valais en 1999, Oskar Freysinger siège comme député valaisan au Conseil national de décembre 2003 à novembre 2015, avant d'occuper un poste de conseiller d'État du canton du Valais entre 2013 et 2017.

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