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France : Matthieu Pigasse, le « Bolloré de gauche » qui se rêve à l’Élysée en 2027

Banquier d'affaires parmi les plus en vue de Paris, patron de presse, Matthieu Pigasse est de ces hommes en qui l'argent, les médias et la politique se mêlent sans frontière nette. On le dit aujourd'hui candidat possible à la présidentielle.

Dimitri Fontana
12 juin 2026
5 min de lecture

Vu de Suisse, l’af­faire mérite qu’on s’y arrête. L’un des ban­quiers d’af­faires les plus puis­sants de France laisse réser­ver des noms de domaine à son nom pour la pré­si­den­tielle fran­çaise de 2027, mul­ti­plie les appa­ri­tions télé­vi­sées et se pré­sente volon­tiers en défen­seur de la gauche radi­cale et des peuples oppri­més. Por­trait d’un homme à l’aise dans la contra­dic­tion.

Un nom déjà déposé pour la course à l’Élysée

Il y a quelques semaines, on appre­nait que deux noms de domaine − pigasse2027.fr et avecpigasse2027.fr − avaient été enre­gis­trés. La rumeur d’une can­di­da­ture de Mat­thieu Pigasse à la pré­si­den­tielle fran­çaise s’en est aus­si­tôt trou­vée nour­rie. Ban­quier d’af­faires par­mi les plus en vue de Paris, patron de presse − Les Inro­ckup­tibles, Radio Nova, une par­ti­ci­pa­tion au Monde −, l’homme est en France une figure fami­lière du croi­se­ment entre l’argent, les médias et la poli­tique.

L’in­té­res­sé, lui, ne confirme rien. Il pré­fère culti­ver le flou. Sur France Inter, en jan­vier, il confiait vou­loir « peser le plus pos­sible » sur le scru­tin de 2027, tout en se gar­dant, « par prin­cipe », d’ex­clure une can­di­da­ture.

L’art du plateau ami

Pour peser, encore faut-il se mon­trer. On l’a donc vu, ces der­nières semaines, pas­ser d’un pla­teau à l’autre − de Quo­ti­dien à Quelle époque ! − dans des décors où la contra­dic­tion demeu­rait cour­toise et l’ac­cueil plu­tôt cha­leu­reux. On ne sau­rait l’en blâ­mer : il est rare qu’un homme soit mal­me­né sur des pla­teaux où il avance en ter­rain ami.

Le récit qui l’ac­com­pagne, lui, vaut le détour. Le punk en cos­tume trois-pièces, le Robin des Bois en réunion d’in­ves­tis­se­ment : un pod­cast spé­cia­li­sé le pré­sen­tait, sans la moindre trace d’i­ro­nie, comme un « tur­bu­lent ban­quier d’af­faires le jour qui rachète ou par­ti­cipe à créer des fes­ti­vals de rock la nuit ». Le por­trait n’est pas nou­veau : la presse le file depuis vingt ans, du « ban­quier que l’on s’ar­rache » du Monde en 2006 à l’« ico­no­claste rock’n roll » de Paris Match en 2009. Ce qui a chan­gé, c’est qu’il s’en charge désor­mais lui-même, comme dans Bill­board France en 2025, où il résume sa tra­jec­toire d’une for­mule taillée pour la légende : « J’ai fait de la finance, et je l’ai uti­li­sée pour reve­nir à la musique ». L’an­cien gui­ta­riste de groupe punk, le repre­neur de fes­ti­vals, le pour­fen­deur de la cen­sure.

Le « Bolloré de Mélenchon »

Reste cette éti­quette qui lui colle désor­mais à la peau : « Bol­lo­ré de gauche », voire « Bol­lo­ré de Mélen­chon » selon le très macro­niste pério­dique Franc-Tireur. Le rap­pro­che­ment n’a rien d’une per­fi­die d’ad­ver­saire, même s’il se dit que la for­mule l’a­gace.

Il assu­rait d’ailleurs en avril, sur le pla­teau de Yann Bar­thès, être « beau­coup moins riche » que le mil­liar­daire bre­ton, n’être pas un héri­tier, n’a­voir pas eu de cha­pelle dans le jar­din de son enfance, le par­cours donne pour­tant corps à la com­pa­rai­son.

Énarque, pas­sé par la Direc­tion du Tré­sor où il veillait dès 1994 sur la dette de l’É­tat, ancien conseiller des ministres socia­listes Strauss-Kahn et Fabius, Mat­thieu Pigasse rejoint en 2002 la banque Lazard. Il y conduit une car­rière ful­gu­rante − direc­tion de Lazard France, puis res­pon­sa­bi­li­té mon­diale des fusions-acqui­si­tions − dans une spé­cia­li­té qu’il faut noter : le conseil aux États sur­en­det­tés. L’Ar­gen­tine, l’I­rak, la Grèce de la crise : il a négo­cié, l’une après l’autre, les dettes sou­ve­raines les plus déli­cates de son temps. En 2019, il rejoint l’a­mé­ri­caine Cen­ter­view, dont il dirige aujourd’­hui le bureau pari­sien.

À ce métier, il a adjoint un empire. Entré au capi­tal du Monde en 2010 aux côtés de Xavier Niel, pré­sent à L’Obs, pro­prié­taire des Inro­ckup­tibles et de Radio Nova par son groupe Com­bat, fon­da­teur de la mai­son de pro­duc­tion Media­wan, Mat­thieu Pigasse a bâti un ensemble média­tique consi­dé­rable. La méthode est exac­te­ment celle qu’il reproche à son rival de droite : déte­nir les canaux, orien­ter le récit, peser sur le débat public. Il l’as­sume d’ailleurs, ayant confié à Libé­ra­tion son inten­tion de mettre les médias qu’il contrôle « dans le com­bat contre la droite radi­cale ».

Le grand répertoire de la vertu

On retrouve ici la gram­maire morale de cette gauche-là : Mat­thieu Pigasse ne se pré­sente pas comme un inves­tis­seur défen­dant ses inté­rêts, mais en com­bat­tant du pro­gres­sisme, en rem­part contre l’ex­trême droite, en porte-voix de ceux que le sys­tème mal­mène. On affiche le camp du bien, on délivre quelques bre­vets de mora­li­té, et l’on attend en retour la gra­ti­tude des foules. Ses médias − Radio Nova au pre­mier rang, dont l’hu­mour très orien­té a fini par divi­ser la gauche elle-même − sont pla­cés au ser­vice de cette cause.

Et qu’im­porte les contra­dic­tions. L’homme qui pour­fend Donald Trump dans ses titres est aus­si celui dont la banque a, selon le Wall Street Jour­nal, décro­ché de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump le contrat de restruc­tu­ra­tion de la dette véné­zué­lienne − cent cin­quante mil­liards de dol­lars, des dizaines de mil­lions d’ho­no­raires. Le man­dat aurait été obte­nu, rap­porte le quo­ti­dien amé­ri­cain, dans le sillage d’une pro­jec­tion pri­vée à la Mai­son-Blanche à laquelle Pigasse était convié.

Celui qui s’é­meut, sur les pla­teaux, du sort des peuples étouf­fés par la dette est donc, dans le civil, celui dont le métier consiste à conseiller les puis­sants sur cette même dette − hier le Vene­zue­la de Chá­vez et de Madu­ro, aujourd’­hui le même pays pas­sé sous tutelle amé­ri­caine. Les dis­cours pour la foule, les opé­ra­tions pour le client : les deux registres coha­bitent, comme l’a démon­tré l’Ob­ser­va­toire du jour­na­lisme.

Reste le fond, qui devrait par­ler au lec­teur suisse, por­té à la nuance et méfiant envers les sau­veurs pro­vi­den­tiels. La France a déjà confié les clés du pays à un ban­quier d’af­faires, et n’en garde pas un sou­ve­nir ému (pléo­nasme). En voi­ci un second, au verbe plus rude : même école, même métier, libé­ral-liber­taire pur jus sous le ver­nis radi­cal. Reste à convaincre un pays qui a déjà don­né.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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