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« L’UE est en perdition, c’est un monstre corrompu…» : grand entretien avec Oskar Freysinger

« En cas d’acceptation, la Suisse deviendra, du point de vue démocratique et institutionnel, une coquille vide. Fini la démocratie directe, la souveraineté, le fédéralisme et la neutralité... »

Dimitri Fontana
21 mai 2026
12 min de lecture

Il y a des moments où l’histoire s’accélère sans bruit, où des déci­sions tech­niques engagent en réa­li­té des choix de civi­li­sa­tion. La Suisse semble aujourd’hui se trou­ver à l’un de ces car­re­fours. Offi­ciel­le­ment, il ne s’agit que d’un nou­veau paquet d’accords avec l’Union euro­péenne, d’ajustements juri­diques, de méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels des­ti­nés à “sécu­ri­ser” les rela­tions bila­té­rales. Mais der­rière cette appa­rente ratio­na­li­té admi­nis­tra­tive se des­sine une trans­for­ma­tion bien plus pro­fonde : celle du rap­port de la Suisse à sa propre sou­ve­rai­ne­té.

Ce qui est en jeu dépasse lar­ge­ment la ques­tion com­mer­ciale : reprise dyna­mique du droit euro­péen ; rôle accru des ins­tances judi­ciaires supra­na­tio­nales ; méca­nismes de sanc­tions en cas de diver­gence… Autant d’éléments qui inter­rogent direc­te­ment le cœur de notre modèle poli­tique. Peut-on encore par­ler de démo­cra­tie directe lorsque des pans entiers de la légis­la­tion sont appe­lés à s’aligner auto­ma­ti­que­ment sur des déci­sions prises ailleurs ? Peut-on défendre un fédé­ra­lisme vivant dans un sys­tème de plus en plus cen­tra­li­sé et nor­ma­tif ?

Le contraste est d’autant plus frap­pant que ces évo­lu­tions inter­viennent dans un contexte euro­péen lui-même instable. Crises poli­tiques à répé­ti­tion, infla­tion régle­men­taire, soup­çons de cor­rup­tion au som­met des ins­ti­tu­tions, perte de confiance des peuples : l’Union euro­péenne tra­verse une phase de fra­gi­li­té struc­tu­relle. Faut-il, dans ces condi­tions, s’y arri­mer plus étroi­te­ment, au risque d’en impor­ter les dys­fonc­tion­ne­ments ?

À ces inter­ro­ga­tions s’ajoutent des ten­sions internes crois­santes : pres­sion démo­gra­phique, satu­ra­tion du loge­ment, trans­for­ma­tion du mar­ché du tra­vail, fra­gi­li­sa­tion du lien social. L’initiative “Pas de Suisse à 10 mil­lions” por­tée par l’UDC n’est pas un épi­phé­no­mène : elle révèle une volon­té claire d’une bonne par­tie du pays à conser­ver la maî­trise de son des­tin.

Dans ce moment char­nière, une ques­tion s’impose, simple dans sa for­mu­la­tion mais lourde de consé­quences : la Suisse peut-elle encore déci­der pour elle-même ?

Pour en débattre, nous avons inter­ro­gé Oskar Frey­sin­ger. Ancien conseiller d’État valai­san, figure intel­lec­tuelle et poli­tique à part dans le pay­sage suisse, il porte depuis des années une cri­tique fron­tale de l’intégration euro­péenne. Avec lui, le débat quitte le ter­rain des euphé­mismes pour retrou­ver celui des prin­cipes.

Entretien

Ces nou­veaux accords sont pré­sen­tés comme une conti­nui­té des bila­té­rales. À vous entendre, il s’agirait plu­tôt d’un chan­ge­ment de nature. Où se situe, selon vous, la ligne de bas­cule ?

Là où la liber­té de choix bas­cule dans la contrainte, le tota­li­ta­risme soft invo­qué par Alexis de Toc­que­ville dans « De la démo­cra­tie en Amé­rique » rem­place la démo­cra­tie. Avec les bila­té­rales I et II, la reprise du droit était facul­ta­tive. Avec ces pseu­do-bila­té­rales III – qui ne sont qu’un contrat de sou­mis­sion –, la reprise du droit UE – même futur – sera obli­ga­toire. L’instance de déci­sion finale sera la Cour de jus­tice euro­péenne, non plus le sou­ve­rain (le peuple suisse) dont les pré­ro­ga­tives sont garan­ties par la Consti­tu­tion suisse. En cas de non-obéis­sance, l’acte démo­cra­tique sera puni par des sanc­tions dont la nature sera déci­dée par l’UE.

La reprise dyna­mique du droit euro­péen implique que la Suisse intègre des normes qu’elle ne décide plus. Est-ce encore com­pa­tible avec le prin­cipe de démo­cra­tie directe ?

Abso­lu­ment pas. Tout le che­mi­ne­ment démo­cra­tique tra­di­tion­nel impli­quant la consul­ta­tion préa­lable des can­tons et des asso­cia­tions, le par­le­ment et le peuple, est mis hors-jeu. De sur­croît le peuple, à chaque vota­tion, sera sou­mis à une pres­sion into­lé­rable par la menace de sanc­tions s’il ne devait pas obéir aux injonc­tions de l’UE.

Le volume même des textes en jeu (mil­liers de pages, ren­vois à un cor­pus juri­dique encore plus vaste) pose une ques­tion simple : le poli­tique maî­trise-t-il réel­le­ment ce qu’il s’apprête à enga­ger ?

Per­sonne, à part l’UDC, n’a lu les mille pages. Elles servent sur­tout à noyer le pois­son, qui consiste en un méca­nisme délé­tère auto­ma­tique en plu­sieurs étapes qui prive le citoyen suisse de son auto­dé­ter­mi­na­tion en le per­dant dans un pro­ces­sus qui n’existe que pour la gale­rie, mais qui ne change rien sur le fond : la Suisse devient pour l’UE ce que la Fran­ça­frique fut pour la France : une colo­nie.

En cas de refus d’appliquer cer­taines règles, la Suisse s’expose à des mesures de com­pen­sa­tion. Dans ces condi­tions, la sou­ve­rai­ne­té n’est-elle pas for­mel­le­ment intacte, mais pra­ti­que­ment neu­tra­li­sée ?

C’est exac­te­ment ça. On ne dira pas « Tais-toi ! » au peuple, on lui dira « Cause tou­jours ». Les « mesures de com­pen­sa­tion » sont en véri­té des sanc­tions et plus elles s’annoncent dou­lou­reuses, moins le sou­ve­rain suisse (le peuple) ose­ra déso­béir à ses maîtres étran­gers.

Le rôle de la Cour de jus­tice de l’Union euro­péenne dans l’interprétation du droit devient cen­tral. Accep­ter qu’un droit exté­rieur s’impose, est-ce fran­chir une ligne rouge pour un pays comme la Suisse ?

Évi­dem­ment ! Dans un monde où le juri­dique sup­plante de plus en plus le poli­tique, c’est cru­cial. Qui dit le droit détient le pou­voir. La poli­tique suisse devra s’écraser devant un gou­ver­ne­ment de juges coop­tés, étran­gers à notre réa­li­té natio­nale, dépour­vus de légi­ti­mi­té démo­cra­tique et contraints de défendre leur propre camp.

On invoque sou­vent la “sécu­ri­té juri­dique” pour jus­ti­fier ces accords. Mais un sys­tème fon­dé sur une pro­duc­tion nor­ma­tive conti­nue et évo­lu­tive n’introduit-il pas, au contraire, une forme d’instabilité per­ma­nente ?

Abso­lu­ment. Com­ment le fait d’accepter sans ana­lyse appro­fon­die et sans débat des actes dont on ne sait encore rien pour­rait-il appor­ter la sécu­ri­té du droit qui est fon­da­men­tale pour le bon fonc­tion­ne­ment de l’économie ? Et com­ment agir en toute sécu­ri­té avec l’épée de Damo­clès de sanc­tions incon­nues, voire mal défi­nies, au-des­sus de notre tête ?

L’Union euro­péenne tra­verse aujourd’hui une phase de ten­sions poli­tiques, éco­no­miques et ins­ti­tu­tion­nelles. Est-il per­ti­nent, dans ce contexte, de ren­for­cer encore notre dépen­dance à son égard ?

Il faut être fou pour accro­cher son wagon à un train qui fonce vers l’abîme. L’UE est en per­di­tion, c’est un monstre cor­rom­pu, bureau­cra­tique, anti­dé­mo­cra­tique et bel­li­ciste. Il vaut mieux res­ter à l’écart comme en 14 – 18 et 39 – 45, plu­tôt que d’être aspi­rés dans une guerre contre la Rus­sie qui n’est pas la nôtre.

Le modèle euro­péen repose sur une forte cen­tra­li­sa­tion des déci­sions. Peut-il réel­le­ment coexis­ter avec le fédé­ra­lisme suisse, ou finit-il néces­sai­re­ment par l’éroder ?

Non, c’est impos­sible. En cas d’acceptation de l’accord de sou­mis­sion, le fédé­ra­lisme suisse est mort, car les can­tons n’auront plus de pré­ro­ga­tives propres. À chaque fois qu’un can­ton vou­dra prendre une déci­sion sou­ve­raine qui est de son res­sort, on lui dira que c’est contraire à telle ou telle direc­tive de l’UE et donc illé­gal.

Il est dès lors d’autant plus cho­quant que la Confé­rence des gou­ver­ne­ments can­to­naux (CdC) – organe sans légi­ti­mi­té démo­cra­tique – ait déci­dé qu’il ne faille pas la double majo­ri­té du peuple et des can­tons pour déci­der de l’accord de sou­mis­sion, un accord qui, pour­tant, vide la démo­cra­tie directe de sa sub­stance. Pour déci­der s’il faut cou­per les cornes aux vaches, il a fal­lu la double majo­ri­té, et pour un contrat mille fois plus impor­tant, elle ne serait pas néces­saire ? De qui se moque-t-on ?

Sur le plan démo­gra­phique, la Suisse connaît une crois­sance sou­te­nue. Le cap des 10 mil­lions d’habitants cris­tal­lise les inquié­tudes. Ce seuil vous paraît-il sou­te­nable ? Plus lar­ge­ment, la ques­tion migra­toire est sou­vent trai­tée sous l’angle éco­no­mique. N’y a‑t-il pas aus­si un enjeu de cohé­sion, voire de conti­nui­té du pays ?

De nou­veau, c’est la liber­té de choix qui compte. Avec la libre cir­cu­la­tion, les vannes ont été ouvertes sans garde-fous cré­dibles, mal­gré le fait que le peuple suisse ait dit OUI à l’initiative contre l’immigration de masse. On ne sélec­tionne pas, on prend tout ce qui vient, sans dis­tinc­tion notable. C’est délé­tère pour nos assu­rances sociales, la sécu­ri­té, le prix des ter­rains, les loyers, les salaires et j’en passe.

On nous dit que c’est pour com­bler un vide. Quel vide ? La faible nata­li­té en Suisse est due à un trop-plein venu d’ailleurs qui a fait bais­ser mas­si­ve­ment le pou­voir d’achat des familles et fait grim­per le coût de la vie. Pour­quoi ferait-on des enfants face à un ave­nir aus­si obs­trué !

D’autre part, si nous man­quons pré­ten­du­ment tant de main-d’œuvre, com­ment se fait-il que nous ayons désor­mais un chô­mage à 5,2 % ? Et puisque nous avons fait entrer en Suisse tant d’astrophysiciens congo­lais et d’ingénieurs éry­thréens ces vingt der­nières années, comme le pré­tendent nos élites, com­ment se fait-il qu’on ait un manque de main‑d’œuvre qua­li­fiée ? La véri­té est que la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes est une spi­rale des­cen­dante vers l’appauvrissement de la classe moyenne.

Les gagnants sont les grands capi­taux glo­ba­li­sés, les mul­ti­na­tio­nales et les GAFAM. Ils ont la haine du modèle suisse qui donne de « mau­vaises idées » aux peuples assoif­fés de liber­té et qui refusent l’introduction d’un gou­ver­ne­ment glo­bal de tech­no­crates, si cher à Palan­tir et aux Davo­siens. Le pre­mier pas vers la déshu­ma­ni­sa­tion de nos socié­tés fut le consu­mé­risme. Le pro­chain consis­te­ra dans l’effet conjoint du trans­hu­ma­nisme, du robo­tisme et de l’IA. On va tout droit vers un « brave new world 2.0 ».

Peut-on par­ler d’une « inté­gra­tion hypo­crite » à l’œuvre, d’une « stra­té­gie du pied dans la porte » ? Car le sen­ti­ment qui se dégage de cet ali­gne­ment pro­gres­sif sur l’UE est que l’on avance sans dire réel­le­ment vers quoi l’on va : une accu­mu­la­tion d’accords qui finit par pro­duire une dépen­dance de fait.

Le pro­ces­sus sera le sui­vant : D’abord, on nous ven­dra l’accord de sou­mis­sion comme un accord par­fait pour lequel il n’y aurait pas d’alternative. Une fois cet accord accep­té, on nous dira que c’est le pire des accords pos­sibles, car avec lui, nous avons moins de droits que n’importe quel pays membre de l’UE (ce qui est vrai !). Dès lors – et c’est le but réel de cet accord –, on nous dira qu’il faut adhé­rer à l’UE, qu’il n’y a pas d’autre alter­na­tive. Rap­pe­lez-vous : à chaque fois qu’un poli­tique vous dit que ce qu’il vous pro­pose est sans alter­na­tive, c’est qu’il sait que c’est mau­vais, qu’il veut vous entour­lou­per et qu’il y a d’excellentes alter­na­tives, mais qu’il ne veut pas en par­ler.

Le cas du colo­nel Jacques Baud, pla­cé sous sanc­tions par l’Union euro­péenne, a mar­qué les esprits. Cette déci­sion, véri­table « lettre de cachet » moderne, ne repose sur aucun débat contra­dic­toire. C’est aus­si un puis­sant révé­la­teur du fonc­tion­ne­ment de l’UE : on ne peut pas faire plus anti­no­mique d’a­vec nos tra­di­tions poli­tiques. Il est à noter que ce dos­sier n’a sus­ci­té aucune réac­tion notable du côté des auto­ri­tés fédé­rales. Ce silence ins­ti­tu­tion­nel pose ques­tion : tra­duit-il une forme de pru­dence diplo­ma­tique, ou révèle-t-il une évo­lu­tion plus pro­fonde dans notre sou­mis­sion à des déci­sions prises hors de nos fron­tières ? 

Les « smart sanc­tions » condam­nant une per­sonne à l’exil inté­rieur (pra­ti­qué en son temps par Ceaușes­cu en Rou­ma­nie) n’ont aucune base légale, car elles ne sanc­tionnent pas un acte pénal, mais une opi­nion contraire à la doxa domi­nante. Ce n’est pas un acte légal pré­cé­dé d’une pro­cé­dure judi­ciaire, c’est une puni­tion d’ordre poli­tique à des fins de réédu­ca­tion d’un esprit rebelle. Par ce genre de sanc­tions, on sta­tue un exemple pour faire taire d’autres voix cri­tiques. Quant au silence de nos auto­ri­tés, il est dû à un mélange de lâche­té et de cal­cul poli­tique. Com­ment vou­lez-vous faire accep­ter par le peuple suisse un accord de sou­mis­sion à une enti­té supra­na­tio­nale (l’UE) qui se révèle anti­dé­mo­cra­tique et puni­tive ? Il vaut mieux pas­ser sur l’affaire comme chat sur braise.

Si ces accords sont accep­tés, quelle Suisse se des­sine à moyen terme ? Et à l’inverse, que se pas­se­rait-il réel­le­ment si le pays choi­sis­sait de refu­ser cette tra­jec­toire ? 

En cas d’acceptation, la Suisse devien­dra, du point de vue démo­cra­tique et ins­ti­tu­tion­nel, une coquille vide. Fini la démo­cra­tie directe, la sou­ve­rai­ne­té, le fédé­ra­lisme et la neu­tra­li­té. La Suisse ren­tre­ra dans le rang des pays clien­té­listes. Au mieux, on sera un état affai­riste comme les Émi­rats arabes unis (mais sans pétrole) ou Sin­ga­pour. Le peuple paie­ra pour se don­ner l’illusion d’être libre.

Si le peuple refuse, on ver­ra de nom­breuses oppor­tu­ni­tés appa­raître, car on aura main­te­nu le sys­tème qui a fait notre force à tra­vers les âges. Certes, il fau­dra se bou­ger les fesses et prendre en marche le train du mul­ti­la­té­ra­lisme, qui est inar­rê­table. L’avenir n’appartient pas à des sys­tèmes sclé­ro­sés comme l’UE, mais à des États-nations dyna­miques, flexibles et ima­gi­na­tifs, carac­té­ri­sés par une quote-part de l’État basse, des lois libé­rales et un sens aigu de l’innovation. Je vous rap­pelle la phrase de Thu­cy­dide : « La force d’une cité ne se mesure pas à l’épaisseur de ses murs et au nombre de ses navires, mais au carac­tère de ses citoyens. » Ayons le cou­rage de nager contre le cou­rant qui nous emporte vers la chute. Seuls les lâches et les oppor­tu­nistes disent oui à tout et rien. Savoir dire non, en revanche, exige du carac­tère et du cou­rage. Pour ma part, je pense qu’une majo­ri­té des Suisses porte en soi cet ADN rebelle qui nous vient de nos ancêtres et a per­mis la construc­tion d’une nation unie dans la diver­si­té et unique dans l’histoire.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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