« Citizen Vigilante » : ce film n’est pas de l’art. Par David Engels
Alors que le dernier film d'Uwe Boll suscite un engouement considérable, en particulier dans les rangs conservateurs, l'historien David Engels prend le contre-pied : ce que « Citizen Vigilante » offre à son public, ce n'est pas de l'art, c'est la flatterie du ressentiment.
À rebours de l’enthousiasme quasi unanime (y compris celui des Observateurs, il faut le dire) qui accompagne la sortie de « Citizen Vigilante » – millions de vues, plébiscite des réseaux sociaux, réactions politiques en cascade –, nous avons choisi de publier ce texte à contre-courant, initialement publié en allemand dans les colonnes du média Die Tagespost. Son auteur, David Engels, professeur d’histoire ancienne, est une voix bien connue du débat d’idées conservateur en Europe. C’est précisément ce qui donne son poids à sa critique : elle ne vient pas d’un adversaire du film et de son public, mais d’un penseur qui partage nombre de leurs inquiétudes sur l’état de nos sociétés – et qui refuse pourtant de confondre l’indignation avec la culture. En comparant « Citizen Vigilante » au « Joker » de Todd Phillips, Engels pose une question que l’engouement du moment tend à étouffer : où passe la frontière entre l’œuvre d’art, qui dérange pour élever, et l’agitation politique, qui flatte pour capter ? Nous publions sa réponse parce qu’elle nous semble éclairer, au-delà du cas d’un film, la ligne de partage – de plus en plus brouillée – entre conservatisme et populisme, suivie d’un commentaire de notre rédaction.
« Citizen Vigilante », privé à bon droit de la protection due aux biens culturels. Par David Engels
Depuis plusieurs jours, le « Citizen Vigilante » d’Uwe Boll agite l’opinion, et comme l’essentiel a déjà été dit, on gagnera peut-être à élargir la perspective en comparant ce film au « Joker » (2019) de Todd Phillips, pour se demander ce qui distingue une œuvre d’art d’une simple agitation politique. Les deux films tournent autour de la violence, du délitement social et de la figure de l’individu qui se dresse contre un ordre qu’il juge injuste ; et pourtant, un monde les sépare.
Tout se joue dans la fonction que le récit assigne à la violence. Dans « Joker », elle n’apparaît pas comme une solution, mais comme le symptôme d’un délabrement moral généralisé : Arthur Fleck n’est ni héros ni scélérat ; le spectateur est plutôt invité à revivre ses humiliations, sans jamais pouvoir prendre ses aises, moralement, face à son évolution. Le film maintient de bout en bout la tension entre pitié et répulsion, et c’est précisément cette ambivalence qui fait sa valeur artistique : la métamorphose du paria tourmenté en maître de cérémonie du déclin de l’Occident n’agit pas comme un brasier purificateur, mais comme le finale tragique d’une société détruite de fond en comble – un triomphe qui est en même temps une chute absolue.
Le protagoniste de « Citizen Vigilante », lui, est une figure suffisante, froide, intérieurement morte, dont les fantasmes de vengeance procèdent de l’hubris et non de la folie, et qui n’est pas présentée comme le triste symptôme d’un monde malade, mais comme l’alternative « positive » à un système dysfonctionnel ; et Boll a beau assurer que son protagoniste va naturellement « trop loin », l’engouement suscité par ce « héros » qui prend enfin la justice entre ses mains montre assez quel « message » une bonne partie du public aura, en fin de compte, retenu.
Certes, l’art a le droit de déranger, de provoquer, de placer des figures douteuses au premier plan ; mais tout est de savoir s’il conduit le spectateur, au-delà du simple affect, vers un espace où deviennent possibles la purification, le mûrissement et l’élévation – et non la seule satisfaction du ressentiment. C’est précisément pour cette raison que « Joker » a pu être revendiqué par les camps politiques les plus opposés, les uns y lisant une critique de gauche des inégalités sociales, les autres un réquisitoire de droite contre le déracinement de l’homme moderne. On peut douter, en revanche, que « Citizen Vigilante » fasse davantage que conforter le spectateur dans sa colère.
La politique peut, à court terme, tirer profit de ces moments d’indignation ; mais la véritable culture n’a rien à y voir – et certainement pas la culture conservatrice, qui, dans son essence, n’a jamais consisté à se vautrer dans le ressentiment, mais à chercher le vrai, le beau et le bien jusque dans les lieux les plus improbables. C’est là, au fond, que passe la frontière entre conservatisme et populisme, et l’on ne peut que déplorer qu’elle s’estompe toujours davantage sous la pression de la gauche et sous l’appel de la droite au ressentiment.
Source originale en allemand : die-tagespost.de
Traduction en français : Les Observateurs
* David Engels, né en 1979 à Verviers, est un historien belge, professeur dans différentes universités européennes. Il a publié un grand nombre d’ouvrages, traduits en plusieurs langues, sur l’antiquité, la philosophie de l’histoire, le comparatisme culturel et le conservatisme moderne. Il est notamment l’auteur du livre Le Déclin (éditions du Toucan), de Que faire ? (réédition à la Nouvelle Librairie) et de Défendre l’Europe civilisationnelle (éditions Salvator).
Note des Observateurs
La critique de David Engels est juste, et même nécessaire. Une œuvre ne devient pas grande parce qu’elle épouse nos colères, pas plus qu’un film ne devient conservateur parce qu’il met en scène l’impuissance de l’État, la violence criminelle ou le désir de justice. Le ressentiment n’est pas une esthétique, et la complaisance envers la vengeance ne saurait tenir lieu de pensée politique. À cet égard, la comparaison avec Joker met précisément en lumière ce qui manque à Citizen Vigilante : l’ambivalence, la profondeur tragique, cette distance sans laquelle la dénonciation tourne vite au tract.
Une question demeure pourtant.
Nous vivons dans des sociétés où des réalités massives, longtemps dissimulées, relativisées ou interdites de discussion, ne commencent à être regardées que lorsqu’elles sont montrées sans détour. Ce que le film de Boll perd en finesse, il le gagne peut-être en puissance de rupture. Il ne transforme pas nécessairement la colère en culture ; mais il rappelle à un public anesthésié qu’il est encore possible de se mettre en colère. Et cette colère, lorsqu’elle naît du sentiment que les institutions ne protègent plus les innocents et ne punissent plus les coupables, ne peut être balayée comme une simple faiblesse populiste.
Il faut donc entendre l’avertissement de David Engels sans mépriser ce que révèle le succès du film. Le conservatisme ne doit pas se réduire au ressentiment. Mais il ne peut pas davantage devenir une école de l’impuissance, raffinant indéfiniment son diagnostic pendant que le réel se dégrade. Entre la brutalité du justicier et la résignation du spectateur, il reste à retrouver une colère politique, collective, ordonnée vers l’action et la restauration du bien commun.
Le grand Jean Raspail l’avait exprimé avec sa rudesse coutumière dans un message adressé aux auditeurs du troisième colloque de l’Institut Iliade, en avril 2016 :
« C’est très bien de planter des bougies, de mettre des fleurs, de pleurer, de mettre des photos etc… Mais je ne comprends pas pourquoi ces manifestants, qui étaient très nombreux à ce moment-là, ne sont pas partis en cortège pour aller faire une gigantesque manif devant une ambassade de pays arabe, l’une des plus salafistes possibles – pas ça qui manque ! – en cassant quelques carreaux, en faisant beaucoup de bruit etc… En manifestant une réelle indignation ! Il n’y a pas de colère… Et tant qu’il n’y a pas de colère, je ne vois pas du tout comment on s’en sortira. »
Jean Raspail
Message aux auditeurs du troisième colloque de l’Institut Iliade, avril 2016