mardi 14 juillet 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Politique

Livre : “Remigration” de Martin Sellner (2/3) : qui doit partir, qui peut rester, qui doit s’assimiler ?

Après avoir posé les fondements de sa doctrine, Martin Sellner s’attaque à la question que ses adversaires préfèrent réduire à une caricature : qui serait concrètement concerné par une politique de remigration ? Loin de promettre une expulsion générale menée dans l’urgence, l’auteur distingue les statuts, les situations et les degrés d’assimilation. Il élabore ainsi une stratégie de longue durée, combinant éloignements, retours volontaires, réforme de la nationalité et reconquête culturelle. Deuxième partie de notre recension.

Dimitri Fontana
14 juillet 2026
27 min de lecture

Le mot de remi­gra­tion ne devien­dra une notion poli­tique sérieuse qu’à la condi­tion de répondre à une ques­tion très simple : qui doit par­tir ? Tant que la réponse demeure vague, le pro­jet s’expose à deux défor­ma­tions symé­triques. Ses par­ti­sans les moins rigou­reux risquent de l’employer comme une for­mule magique, cen­sée résoudre à elle seule plu­sieurs décen­nies de bou­le­ver­se­ment démo­gra­phique. Ses adver­saires peuvent, quant à eux, lui prê­ter le sens le plus bru­tal pos­sible : une opé­ra­tion indis­tincte visant tout habi­tant dont les ori­gines ne seraient pas euro­péennes.

Mar­tin Sell­ner consacre le cœur de son livre à sor­tir de cette alter­na­tive. Sa pro­po­si­tion n’a rien d’une éva­cua­tion géné­rale conduite selon un cri­tère racial. Elle repose sur une gra­da­tion. Les per­sonnes entrées au titre de l’asile, les étran­gers déten­teurs d’un per­mis de séjour et les citoyens natu­ra­li­sés ne peuvent être sou­mis au même trai­te­ment. Le droit ne le per­met pas ; l’équité ne le per­met­trait pas davan­tage. À l’intérieur même de ces caté­go­ries, l’auteur entend dis­tin­guer les indi­vi­dus selon leur conduite, leur contri­bu­tion au pays, leurs attaches et leur dis­po­si­tion à l’assimilation.

Cette archi­tec­ture consti­tue pro­ba­ble­ment l’apport le plus impor­tant de l’ouvrage. Sell­ner fait pas­ser la remi­gra­tion du registre de l’intuition à celui de la doc­trine. Il ne se demande plus seule­ment com­ment pro­vo­quer davan­tage de départs, mais selon quels prin­cipes un État pour­rait orga­ni­ser une migra­tion nette néga­tive sans renon­cer à l’État de droit.

Sortir de l’indifférenciation

La poli­tique migra­toire domi­nante feint de ne connaître que des indi­vi­dus. Leur ori­gine, leur culture, les com­por­te­ments sta­tis­tiques de leur groupe et leur degré d’identification au pays d’accueil devraient être tenus pour négli­geables. Seuls comp­te­raient le sta­tut admi­nis­tra­tif et, dans le meilleur des cas, la situa­tion pro­fes­sion­nelle.

Sell­ner part du point de vue inverse. Une poli­tique migra­toire ne peut être conduite rai­son­na­ble­ment qu’à par­tir des effets réels des dif­fé­rentes immi­gra­tions. Cer­taines popu­la­tions s’intègrent rapi­de­ment, com­mettent peu de délits, contri­buent posi­ti­ve­ment aux finances publiques et ne forment pas d’enclaves durables. D’autres connaissent une dépen­dance sociale éle­vée, une forte sur­re­pré­sen­ta­tion cri­mi­nelle, une faible assi­mi­la­tion et une ten­dance à repro­duire dans le pays d’accueil leurs struc­tures cla­niques, reli­gieuses ou natio­nales.

Ces dif­fé­rences ne jus­ti­fient pas que chaque indi­vi­du soit jugé d’avance selon son ori­gine. Elles inter­disent en revanche de faire comme si les ten­dances col­lec­tives n’existaient pas. Sell­ner retient trois cri­tères géné­raux : la charge éco­no­mique, la charge cri­mi­no­lo­gique et la charge cultu­relle. Cette der­nière com­prend le degré d’assimilation, la consti­tu­tion de socié­tés paral­lèles, la per­sis­tance de loyau­tés étran­gères et la dif­fu­sion de normes incom­pa­tibles avec celles du pays.

Dans son modèle, les prin­ci­pales popu­la­tions concer­nées seraient les socié­tés paral­lèles non euro­péennes, afro-arabes et isla­miques. L’auteur pré­cise cepen­dant que tous les membres d’un même groupe ne pré­sentent pas les mêmes carac­té­ris­tiques. Les prio­ri­tés indi­vi­duelles seraient les délin­quants, les fon­da­men­ta­listes, les per­sonnes dura­ble­ment dépen­dantes des pres­ta­tions publiques et celles dont le com­por­te­ment mani­feste une hos­ti­li­té au pays d’accueil. Le Moni­teur de l’assimilation expo­sé dans la pre­mière par­tie du livre devrait éta­blir les don­nées néces­saires, clas­ser les groupes selon les dif­fi­cul­tés obser­vées et évi­ter qu’une poli­tique de remi­gra­tion ne repose sur de simples impres­sions.

Cette arti­cu­la­tion entre don­nées col­lec­tives et exa­men indi­vi­duel est indis­pen­sable. Elle per­met de recon­naître que les immi­gra­tions ne se valent pas sans attri­buer méca­ni­que­ment à cha­cun les défauts sup­po­sés de son groupe. La remi­gra­tion serait orien­tée par des réa­li­tés démo­gra­phiques géné­rales, mais appli­quée selon des situa­tions juri­diques et per­son­nelles pré­cises.

Sell­ner divise alors le groupe poten­tiel­le­ment concer­né en trois caté­go­ries : les deman­deurs d’asile, les autres étran­gers et les citoyens natu­ra­li­sés qui ne se sont pas assi­mi­lés. Les mesures gagnent en len­teur et perdent en contrainte à mesure que l’on passe de la pre­mière caté­go­rie à la troi­sième. Le droit au séjour des deman­deurs d’asile est par nature pré­caire ; celui des étran­gers régu­liè­re­ment éta­blis l’est moins ; le citoyen, enfin, appar­tient plei­ne­ment au corps poli­tique et béné­fi­cie de la même pro­tec­tion que tous les autres natio­naux.

Toute la cohé­rence du pro­jet tient dans cette pro­gres­sion.

Premier cercle : rendre à l’asile son caractère temporaire

Le groupe A com­prend les per­sonnes entrées en Alle­magne au titre de l’asile : deman­deurs débou­tés, étran­gers déjà sou­mis à une obli­ga­tion de départ, réfu­giés recon­nus au sens de la Conven­tion de Genève et béné­fi­ciaires de la pro­tec­tion sub­si­diaire.

Pour Sell­ner, il s’agit du pre­mier ter­rain d’application de la remi­gra­tion, parce qu’il est le plus évident. L’asile n’a jamais eu pour objet de deve­nir une voie ordi­naire d’installation. Il pro­tège une per­sonne pen­dant la durée d’un dan­ger ; il ne lui pro­met pas néces­sai­re­ment une nou­velle patrie. Or les poli­tiques euro­péennes ont pro­gres­si­ve­ment trans­for­mé cette pro­tec­tion en droit de séjour per­ma­nent, puis en accès au regrou­pe­ment fami­lial et à la natio­na­li­té.

L’auteur pro­pose de reve­nir au prin­cipe ini­tial : lorsque les rai­sons ayant jus­ti­fié la pro­tec­tion dis­pa­raissent, le retour doit suivre. Les déci­sions déjà ren­dues seraient sys­té­ma­ti­que­ment réexa­mi­nées. Le chan­ge­ment de régime dans le pays d’origine, la fin d’une guerre ou l’amélioration durable de la sécu­ri­té entraî­ne­raient la révo­ca­tion du sta­tut. En Alle­magne, sou­ligne Sell­ner, le droit actuel pré­voit déjà un tel réexa­men. Le pro­blème vient moins de l’absence com­plète de règles que de leur appli­ca­tion par­ci­mo­nieuse.

La réforme irait tou­te­fois beau­coup plus loin. L’asile devrait être réser­vé aux per­sonnes indi­vi­duel­le­ment per­sé­cu­tées arri­vant direc­te­ment d’un pays voi­sin. Cette défi­ni­tion exclu­rait presque toutes les migra­tions contem­po­raines venues d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie cen­trale, puisque les deman­deurs ont géné­ra­le­ment tra­ver­sé plu­sieurs États avant d’atteindre l’Allemagne. L’entrée serait refu­sée aux fron­tières, tan­dis que les demandes ne cor­res­pon­dant pas à cette défi­ni­tion seraient trai­tées hors du ter­ri­toire euro­péen.

Sell­ner entend éga­le­ment sup­pri­mer le regrou­pe­ment fami­lial pour les béné­fi­ciaires de l’asile. La famille pour­rait être réunie, mais dans le pays d’origine ou dans une zone sûre, et non par l’installation suc­ces­sive de ses membres en Europe. Le sta­tut alle­mand de séjour « tolé­ré », qui main­tient par­fois pen­dant des années des per­sonnes juri­di­que­ment tenues de par­tir, dis­pa­raî­trait. Les étran­gers refu­sant d’exécuter leur obli­ga­tion seraient pla­cés en réten­tion jusqu’au départ ou trans­fé­rés dans un centre d’accueil exté­rieur à l’Europe.

On voit ici appa­raître un prin­cipe qui par­court tout le livre : une obli­ga­tion qui n’est jamais exé­cu­tée finit par ne plus être une obli­ga­tion. Les cen­taines de mil­liers de per­sonnes offi­ciel­le­ment som­mées de quit­ter le ter­ri­toire mais auto­ri­sées à y demeu­rer détruisent la cré­di­bi­li­té du droit. L’exception admi­nis­tra­tive devient un droit acquis de fait ; l’écoulement du temps trans­forme l’illégalité ini­tiale en argu­ment huma­ni­taire contre le départ.

Sell­ner pré­voit entre cinq et sept ans pour réduire l’essentiel de ce groupe. Il estime à envi­ron 3,5 mil­lions le nombre de per­sonnes dont le séjour en Alle­magne repose sur le droit d’asile et qui seraient, sauf excep­tions, sou­mises au réexa­men de leur situa­tion. Ce chiffre n’est pas pré­sen­té comme une pré­vi­sion pré­cise du nombre d’éloignements. Il désigne l’ordre de gran­deur d’une popu­la­tion dont le titre de séjour chan­ge­rait de nature : la per­ma­nence taci­te­ment pro­mise céde­rait la place à une pro­tec­tion réel­le­ment tem­po­raire.

Le pro­pos est ferme, mais il n’a rien d’incohérent. Une poli­tique d’asile qui ne pré­voit jamais le retour n’est plus une poli­tique d’asile. C’est une poli­tique d’immigration qui refuse de dire son nom.

Deuxième cercle : le séjour des étrangers doit servir le pays

Le groupe B ras­semble les étran­gers qui ne relèvent pas de l’asile : tra­vailleurs, étu­diants, conjoints, déten­teurs de visas tem­po­raires, titu­laires de per­mis d’établissement ou béné­fi­ciaires de divers accords inter­na­tio­naux.

La ques­tion posée par Sell­ner est là encore élé­men­taire : pour­quoi un État devrait-il main­te­nir dura­ble­ment sur son ter­ri­toire un étran­ger qui lui nuit, dépend de son sys­tème social ou refuse ouver­te­ment ses règles ? La citoyen­ne­té confère un droit incon­di­tion­nel de demeu­rer dans son pays. Le titre de séjour, lui, reste une auto­ri­sa­tion accor­dée à cer­taines condi­tions.

Dans le sys­tème pro­po­sé, les per­mis tem­po­raires ne seraient pas renou­ve­lés lorsque leur déten­teur com­met une infrac­tion grave, demeure dura­ble­ment sans acti­vi­té, fraude aux pres­ta­tions ou ne rem­plit plus le motif pour lequel le séjour lui avait été accor­dé. Les titres per­ma­nents feraient l’objet d’un contrôle plus rigou­reux, notam­ment lorsqu’ils ont été obte­nus à l’aide de fausses décla­ra­tions, de docu­ments fal­si­fiés ou d’un mariage de com­plai­sance.

Les étran­gers délin­quants seraient expul­sés après leur condam­na­tion. Lorsque leur pays d’origine refuse de les reprendre, Sell­ner pré­voit l’exécution de la peine dans un éta­blis­se­ment exté­rieur à l’Europe ou le trans­fert ulté­rieur vers un centre d’accueil. Il sou­haite aus­si ren­for­cer la sur­veillance des visas, du tra­vail clan­des­tin et des mariages fic­tifs.

Mais le pro­jet ne se limite pas au droit du séjour. Il veut ren­ver­ser les fac­teurs éco­no­miques qui rendent l’Europe par­ti­cu­liè­re­ment attrac­tive pour une immi­gra­tion peu qua­li­fiée. C’est ici que Sell­ner s’éloigne le plus net­te­ment de la droite ges­tion­naire, qui pro­met des expul­sions tout en main­te­nant presque intact l’ensemble des avan­tages encou­ra­geant l’installation.

Il défend des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale dis­tincts pour les citoyens et pour les étran­gers. Ces der­niers ne béné­fi­cie­raient plus auto­ma­ti­que­ment des mêmes pres­ta­tions, des mêmes prio­ri­tés d’accès au loge­ment public ni des mêmes droits annexes. Les aides seraient autant que pos­sible ver­sées en nature et pour­raient être cal­cu­lées en fonc­tion du niveau de vie du pays d’origine. Un tra­vailleur étran­ger ne pro­dui­sant plus de béné­fice éco­no­mique pour le pays ver­rait son auto­ri­sa­tion expi­rer.

Sell­ner évoque aus­si la créa­tion de comptes de garan­tie pour cer­tains tra­vailleurs tem­po­raires. Une par­tie du salaire y serait conser­vée et ren­due au moment du départ, afin que le séjour pro­fes­sion­nel ne se trans­forme pas auto­ma­ti­que­ment en ins­tal­la­tion. Les trans­ferts d’argent vers les pays d’origine seraient taxés ; le pro­duit de cette taxe ali­men­te­rait un fonds consa­cré au retour et à la réins­tal­la­tion.

L’auteur réserve éga­le­ment l’exercice inté­gral de cer­tains droits poli­tiques aux citoyens. Les acti­vi­tés d’étrangers diri­gées contre les inté­rêts alle­mands pour­raient entraî­ner la perte du titre de séjour. La liber­té de mani­fes­ta­tion, la pro­pa­gande poli­tique en langue étran­gère et l’affichage de sym­boles natio­naux exté­rieurs seraient sou­mis à des res­tric­tions. Il sou­haite enfin reve­nir sur plu­sieurs dis­po­si­tions anti­dis­cri­mi­na­toires dans les rela­tions pri­vées, au nom de la liber­té contrac­tuelle des employeurs, des bailleurs et des éta­blis­se­ments rece­vant du public.

Toutes ces mesures n’emportent pas la même convic­tion. Cer­taines découlent direc­te­ment d’un prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té par­fai­te­ment défen­dable : un per­mis de séjour ne sau­rait deve­nir irré­vo­cable lorsque ses condi­tions ne sont plus rem­plies. D’autres deman­de­raient d’être défi­nies avec une grande pré­ci­sion afin d’éviter l’arbitraire, l’insécurité juri­dique ou des effets éco­no­miques contraires à l’objectif recher­ché.

Le mérite de Sell­ner est cepen­dant de poser la ques­tion là où elle doit l’être. Le débat ne porte pas seule­ment sur le nombre d’expulsions admi­nis­tra­tives. Il porte sur l’ensemble des règles qui déter­minent s’il est plus avan­ta­geux de res­ter ou de repar­tir. Tant que le séjour, même irré­gu­lier ou socia­le­ment coû­teux, ouvre l’accès à une sécu­ri­té maté­rielle très supé­rieure à celle du pays d’origine, les appels au retour volon­taire res­te­ront lar­ge­ment sans effet.

La remi­gra­tion sup­pose donc une poli­tique com­plète d’attraction et de répul­sion. L’Europe doit deve­nir moins accueillante pour ceux qui viennent y cher­cher un avan­tage sans vou­loir lui appar­te­nir, et plus exi­geante envers ceux qui sou­haitent y res­ter.

Sell­ner estime que trois à quatre mil­lions d’étrangers pour­raient être concer­nés, à divers degrés, par cette réforme. Le pro­ces­sus s’étendrait sur une quin­zaine d’années. Là encore, il ne s’agirait pas de pla­cer plu­sieurs mil­lions de per­sonnes dans des avions, mais de lais­ser expi­rer des titres, de pro­vo­quer des départs spon­ta­nés, d’expulser les délin­quants et de ces­ser de trans­for­mer chaque pré­sence tem­po­raire en enra­ci­ne­ment défi­ni­tif.

Le nœud le plus difficile : les citoyens non assimilés

Le groupe C consti­tue la véri­table épreuve du pro­jet. Il com­prend les citoyens alle­mands issus de l’immigration qui, mal­gré leur natu­ra­li­sa­tion ou celle de leurs parents, demeurent atta­chés à une iden­ti­té étran­gère et vivent au sein de socié­tés paral­lèles.

Sell­ner ne contourne pas la dif­fi­cul­té. Un citoyen ne peut être trai­té comme un étran­ger. Il pos­sède les mêmes droits que les autres, y com­pris lorsqu’il se montre ingrat, hos­tile à la nation ou indif­fé­rent à son his­toire. Une citoyen­ne­té qui pour­rait être reti­rée pour une opi­nion, une croyance ou une ori­gine ces­se­rait d’offrir la sécu­ri­té juri­dique qui en consti­tue la sub­stance.

Le livre récuse donc expli­ci­te­ment la créa­tion de citoyens de seconde classe et toute déchéance géné­rale de natio­na­li­té fon­dée sur l’origine eth­nique ou la reli­gion. Sell­ner avance ici un argu­ment que ses détrac­teurs men­tionnent rare­ment : une arme juri­dique for­gée aujourd’hui contre des citoyens d’origine immi­grée pour­rait demain être uti­li­sée contre des oppo­sants poli­tiques, des mili­tants iden­ti­taires ou des élec­teurs de l’AfD. Ouvrir la pos­si­bi­li­té d’une pri­va­tion arbi­traire de citoyen­ne­té revien­drait à remettre le corps poli­tique tout entier à la mer­ci du pou­voir.

La remi­gra­tion des citoyens non assi­mi­lés ne peut donc emprun­ter les mêmes voies que celle des étran­gers. Elle repose sur deux méca­nismes beau­coup plus cir­cons­crits.

Le pre­mier est la perte de natio­na­li­té dans des cas juri­di­que­ment déter­mi­nés. Sell­ner vise sur­tout les bina­tio­naux ayant obte­nu leur natu­ra­li­sa­tion par fraude, dis­si­mu­lé leur iden­ti­té, rejoint une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste ou com­mis cer­tains crimes d’une excep­tion­nelle gra­vi­té. Il sou­haite éga­le­ment abo­lir pro­gres­si­ve­ment la double natio­na­li­té et deman­der aux per­sonnes concer­nées de choi­sir leur allé­geance.

Le second méca­nisme est beau­coup plus vaste : créer un envi­ron­ne­ment qui pousse soit à l’assimilation, soit au départ volon­taire. La socié­té majo­ri­taire réaf­fir­me­rait sa culture, ces­se­rait de finan­cer les struc­tures com­mu­nau­taires et ren­drait plus dif­fi­cile la repro­duc­tion indé­fi­nie d’un mode de vie étran­ger sur le sol alle­mand. Ceux qui accep­te­raient cette pri­mau­té pour­raient s’assimiler. Ceux qui la rejet­te­raient dis­po­se­raient de pro­grammes géné­reux pour éta­blir ailleurs le centre de leur exis­tence.

La for­mule est plus sub­tile que les cari­ca­tures de « dépor­ta­tion de citoyens ». Pour le groupe C, la contrainte directe devient l’exception. L’action de l’État porte d’abord sur l’environnement cultu­rel, social et éco­no­mique. Elle vise à rompre l’équilibre actuel, dans lequel il est pos­sible de déte­nir le pas­se­port alle­mand, de pro­fi­ter de l’État social et de vivre poli­ti­que­ment, reli­gieu­se­ment et affec­ti­ve­ment comme si l’on se trou­vait encore dans le pays d’origine.

L’assimilation rede­vient la contre­par­tie nor­male de la citoyen­ne­té.

Le retour volontaire, non comme alibi mais comme politique d’État

Les gou­ver­ne­ments euro­péens financent déjà des aides au retour. Leur fai­blesse vient de leur mar­gi­na­li­té. Elles sont admi­nis­trées comme des dis­po­si­tifs sociaux secon­daires, sans s’inscrire dans une stra­té­gie géné­rale de réduc­tion de l’immigration.

Sell­ner veut en faire l’un des prin­ci­paux ins­tru­ments de la remi­gra­tion.

Dans les quar­tiers où les socié­tés paral­lèles sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breuses, des « centres de retour » seraient ins­tal­lés. Ils ne res­sem­ble­raient ni à des com­mis­sa­riats ni à de simples gui­chets admi­nis­tra­tifs. L’auteur les ima­gine à mi-che­min entre l’agence de voyage, le centre de for­ma­tion et le ser­vice d’aide sociale.

Le can­di­dat au départ serait accom­pa­gné pen­dant plu­sieurs mois. Il pour­rait réap­prendre la langue de son pays, remettre à niveau ses com­pé­tences, obte­nir une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et pré­pa­rer maté­riel­le­ment sa réins­tal­la­tion. Des accords conclus avec les États d’origine per­met­traient de pro­po­ser sur place un loge­ment, un emploi, un ter­rain ou un finan­ce­ment des­ti­né à la créa­tion d’une entre­prise. Des conseillers sui­vraient les pre­miers mois du retour.

La logique n’est pas seule­ment huma­ni­taire. Un départ réus­si doit deve­nir un exemple. Les pro­grammes seraient pro­mus publi­que­ment, les par­cours les plus concluants mis en valeur et les dia­spo­ras infor­mées des pos­si­bi­li­tés offertes. La remi­gra­tion volon­taire ces­se­rait d’être pré­sen­tée comme un échec indi­vi­duel ou une sanc­tion ; elle devien­drait un pro­jet de vie sou­te­nu par les deux pays.

Sell­ner envi­sage des primes com­prises entre 30 000 et 50 000 euros, ver­sées au moment du départ effec­tif et, pour les citoyens, du chan­ge­ment de natio­na­li­té. Le chiffre peut sur­prendre. L’auteur l’assume en com­pa­rant la dépense ponc­tuelle aux coûts sociaux accu­mu­lés pen­dant plu­sieurs décen­nies. Une prime éle­vée peut res­ter éco­no­mi­que­ment avan­ta­geuse si elle met fin à des dépenses annuelles de loge­ment, de pres­ta­tions, d’éducation spé­cia­li­sée ou de prise en charge judi­ciaire.

Le mon­tant varie­rait selon la situa­tion. L’offre serait plus favo­rable pen­dant une période limi­tée, puis dimi­nue­rait afin d’inciter à une déci­sion rapide. L’ensemble serait finan­cé par un fonds de remi­gra­tion ali­men­té par les éco­no­mies réa­li­sées, la taxa­tion des trans­ferts d’argent et le redé­ploie­ment de cré­dits aujourd’hui consa­crés à l’intégration.

L’idée n’est pas entiè­re­ment nou­velle. L’Allemagne et l’Autriche sou­tiennent déjà des pro­grammes de retour et de réin­ser­tion. Sell­ner évoque notam­ment une expé­rience autri­chienne asso­ciant for­ma­tion, retour de res­sor­tis­sants nigé­rians et recherche d’un emploi au Nige­ria. À ses yeux, ces ini­tia­tives échouent sur­tout parce qu’elles demeurent sous-finan­cées, poli­ti­que­ment hon­teuses et contre­dites par un sys­tème géné­ral qui conti­nue de favo­ri­ser l’installation.

Cette par­tie du livre mérite l’attention. Elle rap­pelle que la remi­gra­tion ne se réduit pas à l’expulsion, et que le volon­ta­riat ne se réduit pas à l’inaction. Une poli­tique de départ volon­taire peut être ambi­tieuse, orga­ni­sée et coû­teuse à court terme. Elle doit offrir une pers­pec­tive suf­fi­sam­ment concrète pour modi­fier des choix indi­vi­duels.

Le retour n’est jamais spon­ta­né lorsque tout incite à res­ter.

La culture directrice comme pression d’assimilation

Pour les citoyens non assi­mi­lés, la mesure déter­mi­nante n’est pas admi­nis­tra­tive. Elle est cultu­relle.

Sell­ner reprend la notion de Leit­kul­tur, déjà expo­sée dans la pre­mière par­tie de l’ouvrage. La culture alle­mande doit occu­per en Alle­magne une place direc­trice, non parce qu’elle serait supé­rieure à toutes les autres dans l’absolu, mais parce qu’elle est la culture his­to­rique du pays. Cette pri­mau­té ne vaut pas au Maroc, au Pakis­tan ou en Tur­quie ; elle vaut sur le ter­ri­toire alle­mand.

Les consé­quences pra­tiques sont nom­breuses. L’État ces­se­rait de finan­cer la per­pé­tua­tion de cultures impor­tées. Il ne serait plus tenu d’assurer leur repré­sen­ta­tion dans les ins­ti­tu­tions, les médias ou les ser­vices publics. Les horaires de prière, les pres­crip­tions ali­men­taires, les fêtes reli­gieuses étran­gères et les reven­di­ca­tions ves­ti­men­taires ne pro­dui­raient plus auto­ma­ti­que­ment des accom­mo­de­ments.

L’allemand retrou­ve­rait sa posi­tion exclu­sive dans l’administration et dans une grande par­tie de l’espace public. La pro­pa­gande élec­to­rale en turc, les affi­chages com­mu­nau­taires et la mul­ti­pli­ca­tion de signes natio­naux étran­gers seraient com­bat­tus. À l’inverse, les dra­peaux, les monu­ments, les fêtes et les héros alle­mands rede­vien­draient visibles.

Les lieux de culte étran­gers res­te­raient pos­sibles dans les limites de la liber­té reli­gieuse, mais leur archi­tec­ture devrait s’accorder au pay­sage local. Ils ne pour­raient plus pré­tendre trans­for­mer sym­bo­li­que­ment la ville qui les accueille. Sell­ner veut ain­si rompre avec une concep­tion de l’espace public comme ter­rain neutre, dis­po­nible pour toutes les affir­ma­tions iden­ti­taires à l’exception de celle du peuple his­to­rique.

Une telle poli­tique ne for­ce­rait pas méca­ni­que­ment les indi­vi­dus à quit­ter le pays. Elle ren­drait cepen­dant moins confor­table la posi­tion de ceux qui veulent y demeu­rer tout en refu­sant toute iden­ti­fi­ca­tion à la nation. Le coût psy­cho­lo­gique de la non-assi­mi­la­tion aug­men­te­rait. L’étranger, puis le natu­ra­li­sé, ne pour­rait plus attendre du pays d’accueil qu’il se trans­forme pour lui évi­ter de chan­ger.

Sell­ner for­mule par­fois cette alter­na­tive de manière abrupte. Celui qui veut res­ter doit accep­ter la culture direc­trice ; celui qui ne la sup­porte pas doit pou­voir repar­tir. Mais cette fran­chise a le mérite de faire appa­raître ce que le mul­ti­cul­tu­ra­lisme dis­si­mule. Toute socié­té impose des normes, choi­sit une langue com­mune et orga­nise une hié­rar­chie sym­bo­lique. La seule ques­tion est de savoir si cette hié­rar­chie favo­rise la conti­nui­té du peuple ou son effa­ce­ment.

Désislamiser sans interdire toute croyance musulmane

La dés­is­la­mi­sa­tion consti­tue l’application la plus déve­lop­pée de cette poli­tique cultu­relle.

Sell­ner dis­tingue la foi pri­vée de l’islam comme ordre poli­tique, juri­dique et social. Il ne pro­pose pas l’interdiction géné­rale de la reli­gion musul­mane. La liber­té de conscience et la pra­tique pri­vée seraient main­te­nues. En revanche, l’islam poli­tique, le finan­ce­ment étran­ger des mos­quées, la dif­fu­sion de normes com­mu­nau­taires et la consti­tu­tion d’une contre-socié­té seraient com­bat­tus.

L’auteur pré­co­nise l’élaboration d’un « islam euro­péen » laï­ci­sé, prê­ché dans la langue natio­nale et com­pa­tible avec la pri­mau­té du droit alle­mand. Les asso­cia­tions liées à l’islamisme seraient inter­dites ; leurs mos­quées fer­mées. Les pré­di­ca­tions devraient se dérou­ler en alle­mand et pour­raient être contrô­lées. Le finan­ce­ment venu de gou­ver­ne­ments ou d’organisations étran­gers serait pro­hi­bé.

Les mina­rets et les dômes ne devraient pas deve­nir des signes domi­nants du pay­sage urbain. Le voile serait inter­dit à l’école, dans les admi­nis­tra­tions, les hôpi­taux et les autres ins­ti­tu­tions publiques ; le voile inté­gral le serait par­tout. La poly­ga­mie et les mariages échap­pant au droit civil feraient l’objet de contrôles ren­for­cés. Les pres­crip­tions reli­gieuses ne s’imposeraient plus à la res­tau­ra­tion publique ni à l’organisation des ser­vices.

Sell­ner ajoute des pro­po­si­tions plus dis­cu­tables, notam­ment la res­tric­tion de l’abattage rituel et le réexa­men de la cir­con­ci­sion. Elles montrent jusqu’où il entend pous­ser la subor­di­na­tion des pra­tiques reli­gieuses à la culture natio­nale. Elles deman­de­ront, plus encore que les autres, un exa­men juri­dique et phi­lo­so­phique appro­fon­di.

L’objectif géné­ral ne fait tou­te­fois aucun doute : rendre l’Allemagne peu attrac­tive pour les fon­da­men­ta­listes et dis­soudre pro­gres­si­ve­ment la capa­ci­té de l’islam à for­mer une com­mu­nau­té poli­tique dis­tincte. Ceux qui accep­te­raient une foi pri­va­ti­sée pour­raient res­ter et s’assimiler. Ceux pour qui l’islam implique néces­sai­re­ment un ordre col­lec­tif sépa­ré seraient encou­ra­gés à cher­cher ailleurs un pays conforme à leurs convic­tions.

La dés­is­la­mi­sa­tion n’est donc pas, dans le livre, un volet indé­pen­dant de la remi­gra­tion. Elle en est l’un des moteurs. En sup­pri­mant les ins­ti­tu­tions qui rendent pos­sible une vie com­mu­nau­taire com­plète, elle affai­blit les enclaves et accroît simul­ta­né­ment la pres­sion à l’assimilation et au retour.

Agir sur les territoires où l’État a reculé

Les socié­tés paral­lèles ne sont pas des abs­trac­tions. Elles prennent forme dans des ter­ri­toires : quar­tiers, ensembles immo­bi­liers, zones com­mer­ciales, écoles et réseaux éco­no­miques où la pré­sence de la socié­té majo­ri­taire devient rési­duelle.

Sell­ner pro­pose une poli­tique sociale et ter­ri­to­riale spé­ci­fique. Il s’inspire notam­ment de la légis­la­tion danoise sur les « ghet­tos », qui sou­met cer­tains quar­tiers à des règles par­ti­cu­lières en fonc­tion de cri­tères sociaux, éco­no­miques et cri­mi­no­lo­giques.

L’auteur insiste sur un point juri­dique déci­sif : lorsque les habi­tants sont citoyens, aucune dis­tinc­tion ne peut être fon­dée direc­te­ment sur leur ori­gine. Les mesures doivent viser des situa­tions objec­tives : chô­mage mas­sif, cri­mi­na­li­té, fraude, éco­no­mie sou­ter­raine, échec sco­laire, ségré­ga­tion rési­den­tielle ou contrôle cla­nique.

Dans ces zones, les pres­ta­tions pour­raient être ver­sées en nature et liées à une obli­ga­tion de tra­vail. Les com­merces ser­vant de cou­ver­ture au blan­chi­ment, à la fraude ou à l’économie cri­mi­nelle feraient l’objet de contrôles répé­tés. Les aides fami­liales pren­draient davan­tage la forme de déduc­tions fis­cales, afin de sou­te­nir en prio­ri­té les ménages qui contri­buent effec­ti­ve­ment au finan­ce­ment de l’État social.

Des cours de langue et de culture natio­nale pour­raient être impo­sés. Les sanc­tions seraient plus rapides, la pré­sence poli­cière ren­for­cée et les struc­tures asso­cia­tives sou­mises à une sur­veillance étroite. L’objectif ne serait pas de punir un quar­tier pour sa com­po­si­tion eth­nique, mais de bri­ser les méca­nismes qui lui per­mettent de fonc­tion­ner comme un ter­ri­toire exté­rieur à l’ordre com­mun.

On retrouve ici l’un des aspects les plus réa­listes du livre. Les socié­tés paral­lèles ne dis­pa­raî­tront pas par des cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion van­tant les valeurs répu­bli­caines ou consti­tu­tion­nelles. Elles dis­pa­raî­tront lorsque l’État repren­dra le contrôle de leurs res­sources, de leurs ins­ti­tu­tions et de leur ter­ri­toire.

Assimiler ou repartir : la mécanique du long terme

La poli­tique appli­quée au groupe C est néces­sai­re­ment lente. Sell­ner pré­voit une tren­taine d’années pour réduire les prin­ci­pales socié­tés paral­lèles natu­ra­li­sées.

Le délai peut sem­bler consi­dé­rable. Il cor­res­pond pour­tant à la nature du pro­blème. Une popu­la­tion for­mée par plu­sieurs décen­nies d’immigration, de regrou­pe­ments fami­liaux, de natu­ra­li­sa­tions et de nata­li­té ne peut être pro­fon­dé­ment trans­for­mée en quelques années sans rup­ture vio­lente. La remi­gra­tion, telle que la conçoit Sell­ner, doit agir sur une géné­ra­tion.

Le pre­mier geste serait de fer­mer le « robi­net » : sus­pendre l’immigration des groupes dont les quo­tas ont été lar­ge­ment dépas­sés. Leur crois­sance ne serait plus ali­men­tée par de nou­velles arri­vées ni par le regrou­pe­ment fami­lial.

Le deuxième consis­te­rait à accroître le taux natu­rel de départ. Même en l’absence de poli­tique publique, des étran­gers et des bina­tio­naux quittent chaque année l’Allemagne. Des primes, la sup­pres­sion de cer­tains avan­tages, une culture direc­trice plus affir­mée et de meilleures pos­si­bi­li­tés de réins­tal­la­tion aug­men­te­raient ce mou­ve­ment.

Le troi­sième serait l’assimilation. Une par­tie de la popu­la­tion concer­née adop­te­rait réel­le­ment l’identité natio­nale, aban­don­ne­rait ses fidé­li­tés poli­tiques étran­gères et se fon­drait pro­gres­si­ve­ment dans la socié­té majo­ri­taire. Elle sor­ti­rait alors du groupe cible sans avoir quit­té le ter­ri­toire.

C’est un point capi­tal. Dans le modèle de Sell­ner, la dis­pa­ri­tion d’une socié­té paral­lèle ne sup­pose pas le départ de tous ses membres. Elle peut résul­ter de la com­bi­nai­son de l’émigration et de l’assimilation. La remi­gra­tion mesure son suc­cès non au nombre brut d’expulsions, mais à la réduc­tion des com­mu­nau­tés sépa­rées.

L’auteur estime qu’au terme de quinze ans, leur crois­sance pour­rait être arrê­tée ; au bout de vingt ans, leur recul devien­drait visible ; après trente ans, elles auraient soit dis­pa­ru, soit été rame­nées à de petites mino­ri­tés inté­grées et démo­gra­phi­que­ment stables.

La remi­gra­tion n’est donc pas conçue comme une nuit de grands départs. C’est un chan­ge­ment durable du sens des flux.

Huit à neuf millions et demi de personnes : que signifie réellement ce chiffre ?

Le cha­pitre consa­cré aux ordres de gran­deur est l’un des plus expo­sés à la polé­mique. Sell­ner estime entre 8 et 9,5 mil­lions le nombre maxi­mal de per­sonnes qui pour­raient être concer­nées en Alle­magne par l’ensemble des mesures.

Iso­lé de son rai­son­ne­ment, ce chiffre se prête à tous les rac­cour­cis. Il sera inévi­ta­ble­ment pré­sen­té comme le nombre d’habitants que l’auteur vou­drait expul­ser. Ce n’est pour­tant pas ce qu’il écrit.

Le pre­mier groupe comp­te­rait envi­ron 3,5 mil­lions de per­sonnes rele­vant de l’asile. Cer­taines repar­ti­raient volon­tai­re­ment, d’autres per­draient leur pro­tec­tion après réexa­men, d’autres encore pour­raient demeu­rer tem­po­rai­re­ment dans des centres exté­rieurs. Une mino­ri­té conser­ve­rait pro­ba­ble­ment son sta­tut.

Le deuxième groupe repré­sen­te­rait, selon l’estimation de Sell­ner, trois à quatre mil­lions d’étrangers non euro­péens dont une par­tie pour­rait perdre son titre de séjour ou choi­sir de repar­tir sous l’effet des nou­velles règles. Là encore, tous ne seraient ni éloi­gnés ni même néces­sai­re­ment som­més de par­tir. La contri­bu­tion éco­no­mique, la conduite indi­vi­duelle et le degré d’intégration joue­raient un rôle.

Pour le troi­sième groupe, l’auteur avance avec beau­coup plus de pru­dence un ordre de gran­deur de 1,5 à 2 mil­lions de citoyens non assi­mi­lés sus­cep­tibles d’être tou­chés par la culture direc­trice, les pro­grammes de retour, la fin de la double natio­na­li­té ou les poli­tiques ter­ri­to­riales. Une par­tie s’assimilerait ; une autre émi­gre­rait ; la majo­ri­té ne pour­rait faire l’objet d’aucune mesure coer­ci­tive de départ.

Les 8 à 9,5 mil­lions dési­gnent donc une popu­la­tion expo­sée à la poli­tique de remi­gra­tion, non le nombre pré­vu d’expulsions. Sell­ner le pré­cise : tout dépen­drait de la réac­tion des per­sonnes concer­nées. L’enjeu prin­ci­pal n’est pas le chiffre lui-même, qu’il recon­naît approxi­ma­tif, mais la divi­sion en trois caté­go­ries et l’intensité crois­sante ou décrois­sante des mesures selon le sta­tut.

Cette pru­dence ne doit pas être prise pour une échap­pa­toire. Elle révèle une limite réelle de l’ouvrage : les sta­tis­tiques dont dis­pose l’auteur ne per­mettent pas encore de chif­frer rigou­reu­se­ment son pro­gramme. Les caté­go­ries admi­nis­tra­tives exis­tantes rendent mal compte de l’assimilation, des doubles appar­te­nances et de la per­sis­tance des socié­tés paral­lèles. Le Moni­teur pro­po­sé devrait pré­ci­sé­ment com­bler ce vide.

Il fau­dra donc se gar­der de trans­for­mer les esti­ma­tions de Sell­ner en objec­tifs offi­ciels. Elles ont une fonc­tion explo­ra­toire. Elles montrent que la remi­gra­tion, prise au sérieux, concerne néces­sai­re­ment des mil­lions de per­sonnes et non quelques dizaines de mil­liers de clan­des­tins. Elles obligent aus­si ses par­ti­sans à regar­der en face l’ampleur du chan­tier.

Le livre commence là où les programmes électoraux s’arrêtent

La droite euro­péenne sait pro­mettre le contrôle des fron­tières, l’éloignement des cri­mi­nels étran­gers et la réduc­tion de l’asile. Elle s’aventure rare­ment au-delà. Une fois le clan­des­tin expul­sé et le flux ralen­ti, elle consi­dère volon­tiers le pro­blème comme réglé.

Mar­tin Sell­ner com­mence pré­ci­sé­ment là où ces pro­grammes s’arrêtent. Il exa­mine les consé­quences durables d’un demi-siècle d’immigration : les titres de séjour deve­nus per­ma­nents, les natio­na­li­tés accor­dées sans assi­mi­la­tion, les quar­tiers com­mu­nau­taires, les ins­ti­tu­tions reli­gieuses étran­gères, le vote eth­nique et l’existence de mil­lions d’habitants dont la pré­sence juri­dique ne suf­fit pas à pro­duire une appar­te­nance natio­nale.

Sa réponse n’est pas tou­jours éga­le­ment ache­vée. Cer­taines pro­po­si­tions sont immé­dia­te­ment com­pré­hen­sibles et pour­raient être appli­quées sans bou­le­ver­ser tout l’ordre juri­dique : expul­sion des délin­quants étran­gers, réexa­men régu­lier de l’asile, lutte contre la fraude, pro­grammes de retour géné­reux, fin du finan­ce­ment étran­ger de l’islam poli­tique. D’autres sou­lèvent des dif­fi­cul­tés plus consi­dé­rables : res­tric­tions dif­fé­ren­ciées de pres­ta­tions, contrôle des pra­tiques reli­gieuses, retrait de natio­na­li­té, trai­te­ment extra­ter­ri­to­rial ou poli­tique par­ti­cu­lière dans cer­tains quar­tiers.

Mais l’ouvrage ne pré­tend pas clore la dis­cus­sion. Il four­nit une pre­mière carte du ter­ri­toire. Son ambi­tion est d’obliger ceux qui se réclament de la remi­gra­tion à pré­ci­ser ce qu’ils veulent réel­le­ment.

La dis­tinc­tion entre les trois groupes donne au pro­jet sa soli­di­té. Les deman­deurs d’asile relèvent d’une poli­tique de retour rela­ti­ve­ment rapide. Les étran­gers régu­liè­re­ment éta­blis sont sou­mis à un droit du séjour ren­du de nou­veau condi­tion­nel. Les citoyens non assi­mi­lés ne peuvent être expul­sés comme des étran­gers : il faut res­tau­rer autour d’eux une culture natio­nale assez forte pour pro­vo­quer leur assi­mi­la­tion ou rendre le retour pré­fé­rable.

À cha­cune de ces situa­tions cor­res­pondent un droit, une méthode et une tem­po­ra­li­té.

Sell­ner ne pro­met pas de remettre en ordre en cinq ans ce que plu­sieurs géné­ra­tions de gou­ver­ne­ments ont lais­sé s’installer. Son plan s’étend sur trente ans. Cette durée est peut-être la marque la plus sérieuse du livre. Elle indique que la remi­gra­tion n’est pas un coup de force, mais une poli­tique his­to­rique : l’effort d’un peuple pour reprendre, géné­ra­tion après géné­ra­tion, la maî­trise de sa com­po­si­tion et de son des­tin.

Reste une objec­tion majeure. Même dif­fé­ren­cié, pro­gres­sif et lar­ge­ment fon­dé sur le volon­ta­riat, un tel pro­gramme est-il com­pa­tible avec les consti­tu­tions euro­péennes, la Conven­tion de Genève, la CEDH et le droit de l’Union ? Peut-on maté­riel­le­ment orga­ni­ser des mil­lions de retours, conclure les accords néces­saires et finan­cer des struc­tures exté­rieures à l’Europe ?

C’est à ces ques­tions juri­diques, logis­tiques et éco­no­miques que Mar­tin Sell­ner consacre la suite de son livre. Elles feront l’objet de la troi­sième et der­nière par­tie de notre recen­sion.

Pour aller plus loin

Mar­tin Sell­ner, Remi­gra­tion, Édi­tions Hétai­rie, juin 2026. 214 pages, 18 euros. L’ouvrage est dis­po­nible sur le site des Édi­tions Hétai­rie.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.